On s’inquiète à juste titre de l’extinction des espèce animales et végétales, en particulier lorsqu’elles jouent un rôle important dans l’écologie des écosystèmes fragile – tropicaux ou autres. Il ne faut pourtant pas pour autant accepter de rester sur ces notes lugubres.

Beaucoup d’entre nous sont persuadés que les agressions qui se sont exercées contre l’environnement ont eu une action trop profonde pour ne pas être définitive. Un tel pessimisme est heureusement injustifié, car il ne faut pas sous-estimer les énormes pouvoirs de récupération des écosystèmes – c’est-à-dire du monde vivant dont les espèces vivent en interaction permanente.

Les écosystèmes possèdent en effet plusieurs types de mécanismes réparateurs qui s’apparentent aux mécanismes homéostatiques de la vie animale. Un écosystème parvient ainsi parfois à surmontes les effets d’une perturbation et à rétablir peu à peu l’équilibre écologique originel. Mais le plus souvent, les écosystèmes se transforment pour s’adapter àla situation nouvelle ; ces modifications créatrices vont bien plus loin qu’une simple réparation, et l’on voit alors se découvrir certaines potentialités de l’écosystème qui étaient demeurées inexprimées, donc inconnues, jusqu’à ce que se produise l’agression en cause.

Il existe de nombreux exemples de ces deux types de récupérations. Je me bornerai à en décrire quelques-uns. Mais pas au hasard. Je les ai choisis parce qu’ils concernent des problèmes d’environnement ayant surgi dans des zones climatiques différentes, et parce qu’ils ont été résolus par des techniques, différentes elles aussi, et destinées à mettre en valeur le milieu perturbé.

En zone tempérée, il suffit de s’installer dans une ferme abandonnée pour faire l’expérience immédiate de cette capacité qu’a la nature de reconstituer la forêt qui existait avant l’avènement de l’agriculture. J’ai pu moi-même le constater dans les Hudson Highlands, où je possède, à une soixantaine de kilomètres au nord de New York, une ferme abandonnée qui demande une lutte incessante pour éviter le retour de la forêt.

Une publication émanant de la station expérimentale d’agriculture de l’université de Rhode Island fournit un exemple typique etbien étudié de cette capacité de récupération qui caractérise la nature en zone tempérée. Il y a deux siècles, 70 % des terres cultivables de Rhode Island avaient été débarrassées de la forêt d’arbres àfeuilles caduques qui jadis les recouvraient presqueentièrement. Lesforêtsavaient ainsi été convertiesen terres agricoles par les premierscolons blancs. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle toutefois, les exploitations les moins productives furent abandonnées et les arbres revinrent si vite qu’à la fin du XXe sièclemoins de 30 % de cet État restaitdéfriché.

La nature trouve ainsi souvent sans difficulté les mécanismes nécessaires au retour progressif à l’écosystème originel. De la même façon, la forêt a repris ses droits sur les fermesabandonnées dans bon nombre d’autres régions de l’est des États-Unis. C’est ainsi que le Massachusetts, pourtant un des États les plus peuplés d’Amérique, est devenu l’un des plus boisés. Le retour des arbres n’est pas un phénomène propre à la côte atlantique. Dans le Michigan, la forêt dePorcupine Mountain,largement endommagée par les activités minière au XIXe siècle, a si magnifiquement récupéré qu’elle est aujourd’hui un parc national.

En Europe occidentale, le déboisement commencé dès la période néolithique a probablement atteint son intensité maximale à la fin duXIXe siècle. Toutefois, les taillis et les arbres reprennent le dessus dès que la terre cultivable est abandonnée pour des raisons économiques : l’écosystème originel peut donc être restauré même sur une terre défrichée et cultivée pendant plus d’un millénaire.

La forêt s’est reconstituée sur les 20 000 hectares de la région de Verdun, où les armées françaises et allemandes livrèrent une des batailles les plus longues et les plus destructrices de la Première Guerre mondiale. À la fin de celle-ci, presque tous les arbres avaient disparu ; or la végétation est de retour, et avec elle les oiseaux, les lapins et les cerfs. On estime que la forêt aura retrouvé son état antérieur moins d’un siècle après la grande bataille de 1917.

On observe des phénomènes de restauration analogue dans les pays tropicaux. Quand la guerre de Corée prit fin en 1953, on décida de créer une zone démilitarisée (la DMZ) de quatre kilomètres de large entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Cette zone était alors un territoire absolument ravagé, criblé de trous d’obus et de bombes ; vingt-cinq ans après, il était devenu un des plus riches refuges d’animaux de l’Asie. Les rizières en terrasses se sont transformées en marais où nichent les oiseaux aquatiques ; les anciens pièges destinées aux chars sont recouverts d’herbe et abritent des lapins ; des troupeaux de petits cerfs d’Asie se réfugient dans les épais fourrés. Le tigre et le lynx de Corée prolifèrent dans les régions montagneuses de l’est du pays. Les oiseaux prospèrent dans toute la zone démilitarisée où ils sont hors d’atteinte ou presque des fusils ; les faisans sont si dodus qu’ils ont du mal à s’envoler ; on y a même aperçu des ibis du Japon, une espèce particulièrement rare. On pouvait également y voir la grue monogamme de Mandchourie, un oiseau blanc, noir et rouge dont l’envergure majestueuse atteint trois mètres, se livrer à ses rites d’accouplement qui consiste en de merveilleux saluts, battements d’ailes et sauts.

Ces exemples animaux sont extrêmementimportants à considérer. Les animaux se réinstallent dans la forêt réapparue dès qu’ils peuvent le faire. Dans toutes les régions où leur est fournie une nourriture suffisante, les cerfs se multiplient, jusqu’à devenir destructeurs : on a de nouveaux aperçu des dindons sauvages dans tous les comtes de l’État de New York ; les coyotes et même les loups sont en augmentation dans certaines régionsdu Nord-Est qui retrouvent ainsi une part des caractéristiques de la nature sauvage originelle.

La réintroduction du castor en Suède illustre façon pittoresque cette capacité qu’a la nature de rétablir l’équilibre originel un moment perturbé par l’intervention de l’homme. Dans ce pays, ledernier castor fut tué en 1871, à une époque où cette espèce avait disparu de la plupart de ses habitats. Mais lorsqu’on réintroduisit en Suède, entre 1922 et 1939, quelques castors provenant dela souche norvégienne, ceux-ci se multiplièrentrapidement et à un rythme tel qu’ils dévastèrent la forêt et les terres arables. Si bien qu’une fois de plus, les habitants commencent à réclamer avec insistance que la chasse au castor soit de nouveau autoriséeet même que cette espèce soit définitivement éliminée.

Ilne faut pourtant pas s’enthousiasmer et se rassurer trop vite. Si, dans la zone tempérée, uneforêt de plusieurs centaines d’hectares et comprenant un assortiment approprié d’espèces et d’habitats peu subsister malgré une exploitation intensive, ou même se rétablir si elle a subi des dégâts importants, en revanche la situation est plus préoccupante dans les régions tropicales, désertiques ou arctiques, ou bien encore dans les zones dénudées par l’exploitation des mines. En ces lieux, la guérison écologique demande de très longues périodes et elle ne devient même possible que si de très vastes périmètres sont protégés d’une dégradatiôn ultérieure.

Malgré leur masse grandiose et leur apparente immuabilité, les Himalayas, les Andes et les montagnes de l’Est africain figurent parmi les écosystèmes les plus fragiles de la planète. Leurs pentes abruptes se détériorent rapidement, et souvent de façon irréversible, quand l’érosion succède à leur exploitation – abattage excessif des arbres, surcharge pastorale ou récoltes trop rapprochées. Les zones semi-désertiques et les forêts tropicales sont, elles aussi, extrêmement sensibles aux agressions. Un peu partout sur la terre, le désert, on l’a vu, est bel et bien en marche. Pourtant, même certains des écosystèmes les plus fragiles peuvent se rétablir dans un contexte approprié.

En 1883, nie de Krakatoa, dans la péninsule de Malaisie, fut partiellement détruite par une formidable éruption volcanique qui élimina tout ce qui y vivait et y poussait. La violence de l’explosion, d’après les experts, équivalait à celle d’un million de bombes H. Le raz de marée sismique qu’elle a déclenchés’éleva à plus de quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, détruisant les villages côtiers de Java, de Sumatra et des îles avoisinantes. Les cendres et les gaz jaillirent jusqu’à quatre-vingts mètres dans le ciel, voilant lalumière du soleil à cent quarante kilomètresla ronde. De grandes quantités de pierre ponce furent projetées dansl’air, massacrant les arbres et obstruant les ports. Quand l’éruption se calma, ce qui subsistait encore de Krakatoa était recouvertd’une épaisse couche de lave et tout paraissait complètement mort.

Cependant, le vent et les courants marins ramenèrent vite des animaux et des plantes, et, une fois de plus, la vie triompha de la lave. Plus detrente espèces de plantes pouvaient déjà être recensées dès 1886. En 1920, on en comptait trois cents, auxquelles s’ajoutaient six cents espècesd’animaux comprenant des oiseaux, des chauves-souris, des lézards, des crocodiles, des pythons et, bien sûr, des rats. Moins d’un siècle après la grande éruption, la communauté végétale de Krakatoa, sans avoir encore atteint l’exubérance de la forêt qui couvre le reste de I’archipel malais, était déjà tout de même d’une extrême complexité.

De nombreux exemples analogues de « résurrection » de la vie animale et végétale ont pu être observés dans d’autres contextes. Ce fut le cas des laves de la Snake River Valley, au sud de l’Idaho, jaillies à 1 090° C, et qui étaient bien sûr stériles une fois refroidies, elles furent vite envahies par des lichens, bientôt suivis de mousses, puis d’autres plantes et enfin de quelques espèces animales. Même les atolls de Bikini et d’Eniwetok, irradiés et pulvérisés par les cinquante-neuf explosions atomiques auxquelles il fut procédé entre 1946 et 1958, seraient en train de retrouver un biote complet(c’est-à-dire un ensemble complexe d’organismes et de micro-organismes) malgré la destruction de la couche superficielle du sol.

Un autre exemple du pouvoir de réhabilitation biologique de la nature déserte nous est fourni par le rapide développement des formes de vie à Surtsey, lîle créée par l’éruption volcanique sous-marine qui se produisit le 14 novembre 1963 au large des côtes d’Islande. Moins de dix ans après son apparition, Surtsey avaitacquis, à partir des îles voisines et de l’Islande elle-même, un biote qui fait d’elle un membre à part entière ou presque de l’écosphère islandaise.

L’introduction d’un biote provenant d’une source extérieure n’est pas toujours indispensable au rétablissement d’un écosystème fragile. Beaucoup de plantes, ou plus simplement leurs graines, peuvent subsister « dormantes » pendant de longues périodes et se développer de nouveau dès que les conditions favorables sont réunies. La région d’Ouadi Rishrash, dans le désert oriental égyptien, fut interdite aux troupeaux dans les années 1920. En quelques années, la végétation devint si dense qu’elle ressemblait à celle d’une oasis irriguée ; les animaux du désert venaient s’y réfugier à la période de la reproduction. Cette zone prend un aspect incongru au milieu du désert qui l’entoure.

De la même façon, en Grèce et au Sahel, en Afrique, une végétation diversifiée réapparaît spontanémentdès que le territoire est protégé contre le bétail, les chèvres et les lapins ; même les arbres repoussent dans des zones qui sont depuis longtemps désertiques. Dans une exploitation de 120 000 hectares au Sahel, la terre passa spontanément de l’état de pré-désert à celui de pâturage après qu’une clôture en fil de fer barbelé eut été installée pour empêcher la libre pâture et que le bétail fut admis à paître dans chaque section du domaine une fois seulement tous les cinq ans.

De même, on a pu constater le rétablissement d’un écosystème perturbé dans l’ouest du Texas, près de la ville de San Angelo, au confluent des trois Concho Rivers. Le processus a démarré lorsque Rocky Creekune rivière à sec depuis trente, a recommencé d’avoir un débit normal. C’est une très belle histoire.

Au début du XXe siècle, Rocky Creek était un cours d’eau limpide et jamais à sec, qui traversait une vallée d’herbe haute parsemée ça et là de mesquite et d’arbustes divers. Les poissons et les oiseaux aquatiques y étaient abondants ; les cerfs et le petite gibier venaient s’abriter de la chaleur en été sous les arbres qui ombrageaient ses rives. Cependant, les broussailles ont commencé à envahir peu à peu le sol de la vallée et les pentes des collines. Rocky Creek se rétrécit progressivement, devint de moins en moins profonde et cessa même de couler pendant la sécheresse des années 1930. Le poisson, les oiseaux, les cerfs et le gibier ont fini par disparaître.

Mais la sécheresse n’était pas seule en cause. La plus grande part des dégâts semble devoir être imputée à des modifications apportées à l’utilisation du sol. Avant que ne s’installe la population blanche, des troupeaux de bisons et autres animaux descendaient périodiquement des plateaux pour paître dans la vallée. Ils étaient si nombreux qu’ils laissaient derrière eux un sol labouré par leurs sabots d’où l’herbe avait presquedisparu. Le dommage toutefois était de courte durée, car ces animaux ne faisaient que passer. Ils ne revenaient pas avant une ou parfois plusieurs années. L’herbe pouvait ainsi repousser. La situation se modifia du tout au tout quand les fermiers prirent l’habitude d’enfermer le bétail à l’intérieur de clôtures en barbelés et de le laisser en permanence au même endroit. Cette surcharge pastorale fit disparaître peu à peu les meilleures espèces d’herbes qui furent alors remplacées par le mesquite et d’autres types de broussailles. Les racines de ces plantes s’enfonçant profondément dans le sol pompèrent les eaux souterraines qui alimentaient naguère les ruisseaux et les rivières et permettaient ainsi la croissance d’une herbe riche et variée.

Vers le milieu du XXsiècle, quelques ranchers commencèrent à modifier leurs pratiques de pacage, diminuant le nombre de têtes pour que la charge pastorale permette la réapparition de l’herbe haute et détruisantles broussailles à l’aide d’herbicides. Les résultats dépassèrent toute attente. En 1964, un cours d’eau à demi oublié recommençait de couler pour la première fois depuis trente ans ; son débit augmenta progressivement et le paysage tout entier se mit bientôt à revivre. À mesure que les broussailles continuaient d’être éliminées, de nouvelles sources et de nouveaux ruisseaux apparaissaient. Beaucoup continuèrent à donner une eau limpide, même pendant un été particulièrement chaud et sec. Depuis la fin des années 1960, Rocky Creek coulé sans interruption d’un bout à l’autre de l’année et grossit les eaux du Middle Concho. Lespoissons, les oiseaux, les cerfs et le gibier sont revenus.

Cet exemple n’est pas isolé : d’autreprogrammes de débroussaillement inspirés l’université du Texas et auxquels collaborant lesranchers démontrent qu’il est possible de redonnervie, comme on l’a fait pour Rocky Creek, à de nombreux ruisseaux et sources, à sec depuis plusieurs décennies.

On peut faire plus encore. Même la progression des déserts sur une bonne partie de la planète peut être enrayée. En 1978, le prix Pahlavi pour l’environnement fut attribué à Mohammed el-Kassas, expert égyptien en matière de désertification. Lors de la remise de cette récompense, il a fait la déclaration suivante :

« Le processus de désertification est réversible. De nombreux pays en ont déjà fait la preuve. Pendantles années 1930, les États-Unis ont connu des sécheresses aussi graves que celle dont a été victime le Sahel pendant les années 1970. Ils ont dû affronter, au cours des années 1950, des sécheresses aussi catastrophiques. Mais elles n’ont pratiquement pas causé de dégâts. Pourquoi ? Parce que, entre-temps, les Américains avaient décidé dune politique appropriée d’utilisation des sols et d’une gestion de l’environnement en adoptant la législation qui s’imposait

» Il faut avant tout mettre en valeur les capacités propres à chaque pays. Ce point est autrement important que l’octroi d’une aide extérieure financière ou alimentaire. De même, si les recherches nouvelles sont à encourager, faut-il encore reconnaître que les technologies de base sont déjà connus. En cette matière, donc, il est plus efficace d’appliquer les connaissances solides déjà acquises que de faire appel à de nouveaux experts. La situation est loin d’être désespérée […] à condition que nous utilisions correctement nos ressources. »

La réhabilitation des lacs et des cours d’eau pollués par les affluents industriels et domestiques apporte une preuve nouvelle des capacités de récupération de la nature. Il a été en effet possible, en divers endroits de la planète, de parer complètement, ou du moins en partie, aux dégâts provoqués par la pollution de l’eau. Et cela non pas en traitantl’écosystème pollué, mais en stoppant les facteurs de pollution et en laissant ensuite les forces naturelles éliminer les polluants accumulés. Les résultats enregistrés dans le cas de la Tamise (à Londres), de la Willamette River Portland, Oregon), du lac Washington (à Seattle)et de Jamaica Bay (à New York)ne sont que quelques exemples parmi d’autres d’une amélioration de la qualité de l’eau obtenue par la grâce de la politique anti-pollution menée au cours des années 1970.

La pollution de la Tamise dans la région londonienne n’a rien de récent. En témoigne la célèbre lettre adressée au Timespar Michael Faraday en 1855. Le poisson, jusque-là abondant et varié, avait commencé à se raréfier presque deux siècles plus tôt dans l’estuaire du fleuve et, par places, seule l’anguille réussissait à subsister. En 1976, cependant, on dénombrait de nouveau quatre-vingt-trois espèces de poissons dans l’estuaire et l’on pêcha même du saumon à Londres – ce qui n’était pas arrivé depuis un siècle de demi. Dans la Connecticut River, le saumon de l’Atlantique, réintroduit en 1977 après deux ans d’absence, semblaitêtre en mesure de se maintenir quelques années plus tard. L’histoirede la Jamaica Bay à New York montreque, même dans les cas à première vue désespérés, une amélioration esttoujours possible.

Jamaica Bay est une grande baie ouverte sur l’Atlantique, bordant, entre autres, KennedyAirport.Une importante industrie de coquillages yflorissait naguère, et des centaines de milliers d’oiseaux marins migrateurs venaient s’y réfugier au printemps et à l’automne. La baie, toutefois,commença d’être grandement endommagée par les déchets de la vaste concentration de population new-yorkaise et, un peu plus tard, par ceux de l’aéroport. On exploita le sable de ses fonds etses eaux furent polluées par les seize cents égouts qui s’y déversaient ; les marais de sa périphérie servirent de décharge publique et furent combléspar des détritus qui formèrent des îles artificielles. Cependant, des services de contrôle de la pollution des eaux ont été créés à la fin des années 1950,on a cessé d’immerger les détritus et l’on a planté de l’herbe et des buissons sur les îles artificielles déjà existantes. Vingt ans plus tard, les coquillages, les poissons et les oiseaux abondent de nouveau. Le centre de la baie est devenu une réserve de vie sauvage. La population aviaire est remarquable, non seulement par sa quantité mais par sa diversité et par la présence même de quelques espèces très inhabituelles. On trouve ainsi de nombreux échassiers de bord de mer tels que le bécasseau, le courlis, le héron vert. L’époque de la migration amène vague sur vague de milouins et de brandts, de mallards et de canards d’Amérique, d’oies du Canada et de sarcelles. L’ibis lustré, le héron de Louisiane sont également de retour, de même que l’aigrette neigeuse, un oiseau qui avait pratiquement disparu depuis les années 1920.

Le retour de l’ibis lustré à Jamaica Bay, du dindon sauvage et du faucon pèlerindans leurs anciens habitats de l’est des États-Unis, du saumon dans Willamette River, mais aussi dans la Tamise, montre que lorsque la production d’éléments perturbateurs est interrompue, une partie de l’équilibre écologique originel se rétablit spontanément.

Des phénomènes de réhabilitation écologique analogues ont pu être observés dans beaucoup d’autres endroits du monde, en particulier en Amérique du Nord et en Europe. Il est donc probable que, dans beaucoup de cas, la dégradation du milieu environnant peut être stoppée et que le rythme de rétablissement est parfois plus rapide qu’on n’aurait tendance à le croire. Pour peu que lhumanité sache la prendre en considération et la ménager, la nature reprendre souvent le dessus et « guérira ».

René Dubos

Extrait de Courtisons la terre (1980)

Du même auteur, lire aussi, en ligne, « La nature comme œuvre humaine » et« Pour une conception anthropocentrique de la nature ».