Certes, de la part des enseignants de droite (si, si, il y en a, et même beaucoup plus qu’on ne dit !), surtout s’ils sont devenus chefs d’établissement ou présidents d’université, on ne peut attendre une autre chanson. Pour eux, la formation scolaire et universitaire ne saurait avoir d’autre finalité que de formater consciencieusement les cadres, petits chefs et piétaille dont le système économique a besoin, depuis les manœuvres dociles jusqu’aux larbins prétentieux et aux directeurs arrogants. Leur évangile humaniste ne va pas jusqu’à préconiser de former des esprits critiques, des consciences civiques, des cœurs épris de justice. Leur unique souci, c’est que leur établissement fonctionne, que leur sacro-sainte boutique tourne, sans faire de vagues, pour ne pas indisposer le rectorat ou le ministère. Il n’y a pas à s’en étonner, c’est ça la droite, depuis toujours.

En revanche, que des enseignants qui se proclament de gauche, qui savent pertinemment, ou devraient savoir, ce qu’est le système capitaliste et la part que l’École prend à son fonctionnement et à sa reproduction, qui savent que la plupart de leurs élèves et étudiants seront jetés en pâture, avec ou sans diplôme, au despotisme patronal, que ces enseignants donc adoptent le même langage chagrin et hypocrite que leurs collègues de droite et ne cessent d’agiter, en écho aux cris d’alarme de la presse anti-grève, l’épouvantail des examens pour faire pression sur les grévistes et encourager les opposants, voilà qui est plutôt confondant… quoique, à la réflexion, pas tellement surprenant. La passion de l’ordre et de la règle, même injuste, est une vieille histoire, et ceux qui pensent que l’homme est fait pour le sabbat plutôt que le sabbat pour l’homme sont toujours aussi nombreux et toujours aussi myopes. Et en général, ils n’ont pas de problèmes de fin de mois.

Il serait bon que ces adeptes des examens à tout prix s’interrogent, comme de simples apprentis philosophes de classe terminale, sur les rapports entre les moyens et les fins, et se posent la question de savoir s’il est légitime de fétichiser programmes et diplômes et d’en faire des fins en soi quand manifestement ils ne peuvent plus servir à assurer une vie plus digne dans un monde plus humain ; quand ils tendent à n’être plus, pour la plupart des jeunes, qu’un droit d’entrée dans un monde inique et précaire où les travailleurs sont traités comme des serpillières. Lorsqu’une grande partie de la jeunesse a la lucidité et le courage de se lever pour faire ce qu’on n’a pas été capable de faire soi-même, il y a quelque indécence à vouloir la retenir par les basques en pleurnichant : « Ah, les programmes, ah, les examens ! »

L’ennui c’est que, comme disait Jaurès, « on n’enseigne pas ce qu’on veut, mais ce qu’on est ».

Alain Accardo

Daté d'automne 2008, ce texte, longtemps resté dans les tiroirs de l'auteur, est paru dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011. Sur le thème, du même auteur, lire « Mythologie scolaire ».

Du même auteur, on peut lire les bases sociologique de ses analyses dans son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006.