L’échec scolaire, qui affecte surtout les enfants des classes populaires, a été rendu encore plus massif et plus évident par l’augmentation de la fraction d’origine étrangère de la population. Mais ce n’est pas un fait nouveau. Il a été sociologiquement établi et constamment vérifié depuis qu’on est en mesure d’analyser statistiquement les flux d’entrée et de sortie du système scolaire aux différents niveaux.

Alors qu’ils représentent environ 50 % des élèves de l’enseignement général, les enfants d’ouvriers, employés et inactifs forment plus de 80 % des « élèves en difficulté » regroupés dans les SEGPA (Sections d’enseignement général et professionnel adaptées). Un enfant de famille bourgeoise a six fois plus de chances en moyenne de faire des études supérieures qu’un enfant de famille populaire. Les déplorations rituelles et les rustines ministérielles successives n’y changent rien.

Pourquoi ce phénomène présente-t-il une telle inertie ? On peut répondre à la question en focalisant la problématique sur l’insuffisance des moyens, matériels, financiers et humains. C’est ce que font en particulier les syndicats d’enseignants et d’étudiants de l’Éducation nationale, les associations de parents d’élèves, les partis d’opposition, etc. Les critiques et les revendications qui en émanent ne sont certes pas dépourvues de justification. Et on peut regretter qu’elles ne donnent pas lieu à des mobilisations plus massives et plus offensives encore, en réponse à des politiques qui visent, plus ou moins explicitement, à asphyxier le service public au bénéfice d’un secteur privé commercial qui, à terme, pourrait drainer toute la demande sociale de formation, et monopoliser ainsi une source immense de profits.

Malheureusement, cette problématique centrée sur l’insuffisance de moyens – sans compter le fait qu’elle tend à laisser parfois la question des moyens éclipser celle des fins (quelles études ? pour faire quoi ? former quel type d’humain ?), devenue confuse à la mesure de l’anomie régnante – a surtout le défaut de ne pas toucher au mythe fondateur de l’« École républicaine » c’est-à-dire à la croyance illusoire à l’égalité des chances de tous les enfants en matière scolaire.

C’est là une idée, apparemment généreuse, héritée de la IIIe République, mais dont la sociologie en général et celle de l’éducation en particulier n’ont cessé, depuis quelque cinquante ans, de démontrer l’absence de fondement réel. On continue toutefois à faire comme si l’École pouvait se constituer en îlot d’égalité républicaine dans un océan d’inégalité sociale si seulement on lui assurait tous les moyens nécessaires. Mais il s’en faut de beaucoup que l’École à elle seule puisse remédier, sinon très marginalement, aux inégalités considérables qui séparent au départ les enfants d’une même classe d’âge du fait de leur appartenance à des classes sociales différentes.

La division de la société en classes très inégalement pourvues des diverses variétés de capitaux a des conséquences dans tous les domaines de la pratique sans exception, de la naissance des individus à leur mort, et donc aussi, inévitablement, sur le plan de leur formation scolaire. Les causes fondamentales de l’échec scolaire massif doivent être cherchées dans ces inégalités des héritages en capital économique et financier, et même davantage encore, s’agissant de l’École, des héritages en capital culturel, que les enfants et leurs familles peuvent investir dans une formation scolaire effectuée sur le mode de la course d’obstacles et de la compétition à outrance.

Le capital culturel, c’est l’ensemble des savoirs, savoir-faire, savoir-être, dont l’intériorisation très variable fait qu’un enfant, selon son origine familiale, est plus ou moins précocement familiarisé avec la culture dominante et plus ou moins bien préparé à répondre efficacement aux attentes de l’univers scolaire, à maîtriser les codes, les classements et les stratégies qui y prévalent.

Le mythe de l’« École libératrice » cher aux vieux « instits » d’autrefois, selon lequel tout enfant du peuple trouvait dans son cartable son bâton de maréchal – ou, si l’on préfère, une cisaille pour couper ses chaînes –, est la transposition à la compétition scolaire de la risible croyance à une concurrence pure et loyale entre les agents économiques, chère au libéralisme.

Ce mythe a longtemps masqué le fait sociologique fondamental que l’institution scolaire, s’il est vrai qu’elle peut contribuer occasionnellement à la mobilité sociale et à la promotion de quelques dominés miraculeusement rescapés de la sélection par l’échec, reste pour l’essentiel, dans les sociétés de classes, un appareil de reproduction des rapports sociaux qui maintient dans l’ensemble les générations successives sur la même orbite sociale. Et ce n’est pas la condescendance des IEP, qui accueilleront çà et là quelques petits pauvres méritants, qui bouleversera les statistiques de la ségrégation scolaire de masse [1].

Qui pis est, non seulement l’École, dans toutes les « démocraties » occidentales, est impuissante à supprimer les avantages et les handicaps sociaux de départ, mais elle les légitime en les naturalisant en « dons » intellectuels et en « talents » certifiés, contribuant par là à transfigurer en méritocratie républicaine (célébration des « élites » de tout poil) un régime accaparé par les classes possédantes et dirigeantes. Comme Bourdieu et Passeron étaient déjà en mesure de l’affirmer, en 1964, au terme de leur grande enquête sur les étudiants et la culture : « L’efficacité des facteurs sociaux d’inégalité est telle que l’égalisation des moyens économiques pourrait être réalisée sans que le système universitaire cesse pour autant de consacrer les inégalités par la transformation du privilège social en don ou en mérite individuel [2]. »

Tel le miroir magique qui assurait à l’affreuse reine qu’elle était toujours la plus belle, le système scolaire ne cesse de présenter à la société qu’il reflète une vision enchantée d’elle-même.

Alain Accardo

Version augmentée d’un article paru en mars 2009 dans ''Convergence, mensuel du Secours populaire français, publié dans le recueil Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010)'', Agone, 2011.

Du même auteur, on peut lire les bases sociologiques de ses analyses dans son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006.

Notes

[1] Depuis 2001, l’IEP (Instituts d’études politiques, dit aussi Sciences-po, où se forment une bonne partie des futurs dirigeants politiques, économiques et médiatiques) recrute une petite proportion de ses étudiants dans les quartiers populaires par le biais d’une procédure d’admission spécifique. [ndlr]

[2] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Minuit, 1964.