Pour se renseigner sur la situation, les observateurs extra-terrestres choisissent d’examiner le cas du philosophe et physicien allemand Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), cher au cœur de tous les amoureux d’aphorismes perturbants – non pas de ceux qui prétendent résumer la sagesse du monde en une formule lapidaire, variante chic du proverbe, mais de ceux qui laissent au contraire le lecteur en état de déséquilibre, affriolé par l’envie de saisir un fragment qui lui semble promettre la clef tordue d’un monde, alors qu’il n’est que cette ouverture d’une promesse, satisfaisante précisément parce qu’elle est élan, et seulement élan. Que faire en effet d’une phrase aussi énigmatique que « Un couteau sans manche auquel manque la lame », pour reprendre l’exemple lichtenbergien le plus connu, sinon se laisser perturber par cette spirale tournoyant autour de l’absence ? Donc, les Vénusiens – les Saturniens, peut-être ? – examinent les faits et gestes de Lichtenberg pour se faire une petite idée de l’humain. Ce n’est pas exactement survoltant, mais l’intention est belle.

Il est vrai que, pour avoir des nouvelles de la Terre, rien ne vaut la science-fiction. Elle ne se soucie pas d'être respectable. Ce qui lui permet de continuer à tenter d’étranges aventures pour dire la complication du monde, et défricher nos interrogations encore informulées: comme le fait l’unique William Gibson, le merveilleux [1]. Et Norman Spinrad.

Spinrad fut un des héros de la SF dans les éclatantes années 1970, avec Jack Barron et l’éternité, qui faisait la peau, métaphoriquement mais avec une sacrée violence, aux stars des communications de masse. Quasi vingt ans après, il délivre à nouveau sa vision des gros cancers de notre aimable société. Avec Rock Machine, il propose un monde hallucinant à force de proximité, qui tourne sur la division radicale entre riches et pauvres, et les moyens utilisés pour garder le contrôle sur les pauvres, et les pauvres potentiels : la drogue, et l’informatique. Il déploie ainsi un paysage presque familier de quartiers riches jouxtant des immeubles nus, où survivent les zonards, les perdus, le tout séparé par des vigiles, mais les rêves sont les mêmes : que ça saute, qu’on s’éclate, il n’y a plus que ça à faire. Le câble s’épanouit, on se branche sur des programmes formidables où les désirs les plus sombres se réalisent, et on devient un héros dans la tête, les neurones y restent, tant pis. C’est le crack perfectionné, relayé par le rock, qui offre des images insinuantes qui se glissent dans les cerveaux, et transforment chacun en petit soldat docile d’une armée de miteuses bombes sexuelles, le temps d’un flash. Seule une bande de frappés tente l’impossible : faire sauter le contrôle établi sur les foules, cette loi d’un pouvoir discret que tous nomment la fatalité. Ceux-là s’attaquent aux programmes, aux banques de données : ils proposent des virus, qui donnent l’accès à l’argent, qui brouillent les effets des drogues câblées. Ils piratent la télé, ils travaillent au cœur même du pouvoir : les images lancées par le pouvoir pour continuer à maintenir les gens dans leur peur, et leurs songes consolants. C’est gai. Le « Front de libération de la réalité » comprend qu’il faut utiliser les mêmes moyens, mais pour glisser à tous qu’ils peuvent devenir vraiment les acteurs de leur vie, et non des zombies manipulés. C’est un roman d’agit-prop luxuriant comme un roman d’aventures ; un roman teigneux, violent, qui s’en prend au système, avec la furia et l’invention des grands moments de l’époque « alternative ». C’est bien. C’est raide. C’est secouant. Mais c’est gai. Une fable épique et convulsive, une métaphore effervescente.

Plus récemment, la SF questionne le spirituel. Et, curieusement, est amenée à revisiter le passé, en lui donnant forme de légende. C’est ce qui se produit aussi bien chez Tanith Lee que chez Orson Scott Card.

Anglaise, ce qui n’est pas particulièrement étonnant dans le roman, femme, ce qui l’est nettement plus dans la SF, Tanith Lee raconte des histoires complètement follingues, qu’on aurait tort de prendre ingénument pour de l’« heroic fantasy », genre souvent porté à la balourdise. Évidemment, il faut lui donner une chance. Car, à première vue, elle semble conter des bêtises vieillies, villages maudits, magiciens sombres, rois inquiétants. Erreur. Peu à peu, on voit le récit de son roman, Tuer les morts, prendre son ampleur, et son intrépidité, de légende initiatique. Tanith Lee raconte toujours la même chose, mais ses variations sont toujours poignantes, car il s’agit chez elle de rien de moins que de donner forme à la grande rencontre avec les fantômes qu’on a tous dans la tête, ce qui ne peut guère se narrer que de façon oblique. Tanith Lee raconte les vieilles histoires toujours renouvelées qui occupent chaque humain depuis la nuit des temps. La science- fiction est ici à l’envers, puisque ce sont nos débuts qui se déploient, ces origines premières et primordiales, d’où naissent les mythes... et les peines : qu’est-ce qu’être le fils d’un père, qu’est-ce que porter un nom, qu’est-ce que la mort ? Tanith Lee s’occupe de ces grands émerveillements et troubles, et en chante le déroulement, comme d’une ancienne, immémoriale épopée.

De la même Tanith Lee, le roman Vazkor prend la suite de La Déesse voilée, pour ce qui apparaît maintenant comme les deux premiers volumes d’une saga assez ébouriffante, un cycle comme le furent les romans de chevalerie, et semblablement voyage initiatique. Dans un Moyen-Âge à la fois décadent et fruste, parmi les décombres d’un monde ancien éblouissant, riche en merveilles et connaissances perdues, les hommes, séparés en tribus, réinventent valeurs et tabous. Le héros, Vazkor, fils de la Déesse, se voit, sans trop comprendre pourquoi, chargé de traverser ces petits univers qui s’ignorent, et dans le même temps, de trouver son identité. Vazkor, un peu Lancelot, un peu Galaad, va chercher son Graal, en naissant peu à peu à la conscience de ce qu’il est : fils de son père et de sa mère, participant des deux, hanté par les deux, sommé de nommer les fantômes pour accéder à sa liberté. Le roman se fait métamorphose agissante, flamboyante, de l'itinéraire que chacun doit suivre pour parvenir à son baptême d’adulte. Ce n’est que par la connaissance des rêves communs et des cauchemars singuliers que peut s’écrire le livre, et se vivre une vie. La SF est ici récit d’aventures spirituelles, quand le spirituel n’est pas transcendance, mais plongée dans les ténèbres dérobées. L’inconscient individuel rejoint alors la fabrique de mythes.

Dans Espoir du cerf, de Card, mormon de Sait Lake City, il est également avant tout question du sens du sacré. Avec la vitalité picaresque, la fougue joyeuse d’un récit qui se propose dès l’entrée comme chant d’un barde, qui conte les plus ou moins hauts faits des héros pour que son auditeur s’en trouve transformé. Espoir du cerf narre le voyage périlleux du « petit roi », fils bâtard du roi, jusqu’à la capitale, jusqu’au lieu de l’affrontement entre les forces du mal et celles de l’amour. C’est là un univers de prodiges, de magie, de rites, de prophéties, mais gaillard, rigolard, joueur. Avec son Moyen-Âge encore sanguin, sa ville labyrinthe, ses cérémonies extravagantes, sa langue qui sinue entre l’incantation et la rapidité de dialogues désinvoltes, Card nous mène à un « mystère » qui swingue. C’est admirable de péripéties et de rebondissements, comme un. vrai feuilleton, mais c’est aussi admirable de visions, d’onirisme concret, de lyrisme ironique.

La science-fiction ainsi nous propose une vérité de notre monde, c’est-à-dire le chant de notre endeuillement : l’homme y est l’enfant des songes de ses parents, l’héritier des folies partagées par une société, et il doit se frayer chemin parmi les épreuves pour peser de leur juste poids ce qui est sien et ce qui est autre en lui. C’est l’individu d’aujourd’hui, dans la nécessaire traversée de son imaginaire, que travaille la SF : en lui donnant sa force énigmatique de légende à détisser.

Que la science-fiction, genre populaire, puisse accueillir cette métamorphose de ce qui nous fait horizon, et de ce qui nous est, à tous, commun, est une beauté. Exactement. C’est évidemment désolant d’avoir à conclure par une banalité, mais les banalités sont parfois si parfaitement, précisément, banales, qu'on finit par ne plus percevoir leur étrangeté première, ce qui représente bien sûr leur triomphe. Donc, rappelons sans hésiter que la science-fiction continue à être un genre considéré, sauf exquises exceptions, comme mineur. Il ne paraît pas, par exemple, que les prix littéraires, dont la folâtre saison semble ne jamais finir, s’en soient jamais préoccupés. Et il y a fort à parier que si, par accident, cela se produisait, il faudrait alors expliquer que ce roman de SF est avant tout de la littérature. Ce qui serait évidemment une précision intéressante pour n’importe quel roman. Mais n’est jugée utile que pour ces ouvrages distrayants et futiles qui appartiennent au susdit genre, ou encore, il va de soi, au policier, qui continue à susciter un mépris amusé – enfin, entre nous, dites-moi, c’est quand même bien un peu primaire.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il est, sans doute aucun, très bien que ces domaines restent dans les banlieues de la culture chic. Qu’on persévère à les trouver, soit dit sans vous offenser, sensiblement infantiles. C’est parce qu’ils restent hors-jeu, hors des moyennes artistiques admises, qu'ils peuvent être aussi virulents et troublants. Parce qu’on ne leur demande rien de précis, puisqu’ils sont, dès le départ, frappés de débilité légère, qu’il peut s’y bouger des frontières et s’y produire du beau désordre. Ne changeons rien. Tout est bien. La SF apparaît si profondément déroutante que, contrairement à ce qui se fait pour le roman tout court, on la confie à des spécialistes, tout en étant fortement convaincu de savoir quand même, à peu près, de quoi il retourne. Ce qui est présomptueux, car, pour savoir où en est la SF, il faut en lire.

Évelyne Pieiller

Montage de trois textes initialement parus dans Révolution, les 16 novembre 1984 (« Banlieue de culture chic », p. 40), 7 août 1987 (« Petites nouvelles de la Terre », p. 32) et 8 décembre 1989 (« FLR », p. 49).

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).