C'est là le charme prenant du mouvement cyber-punk, dont le héraut magnifique, William Gibson, chante merveilleusement les villes folles, la société cassée entre les puissants et les gueux, entre les maîtres du monde et les autres, sans lien autre que les tueurs chargés de maintenir l'ordre. Gibson met en scène, dans un grand opéra nerveux, la dépossession d'identité, quand la Terre sera une multinationale, et l'impossibilité même de songer à une quelconque liberté, puisque le monde sera tout entier entré dans un vaste programme, qui dormira dans les circuits des intelligences artificielles, mises au service des boites énormes qui dirigeront « les affaires ».

Chez les cyber-punks, on ne peut guère qu'apprécier l'étendue du désastre et comprendre que la seule issue est de se débrouiller pour se déconnecter, ou neutraliser les banques de données : vaste programme. Ce n'est peut-être pas excessivement joyeux, mais c'est assez stimulant. No future, ok, mais alors ce sera à plusieurs.

C'est fou ce que ça aide à vivre, la SF. On regarde Reagan, et on sait que c'est un héros de Dick. On regarde les raiders, la vogue des « jeux de rôle » et les cartes de crédit, et on sait que les créateurs des cyber-punks attendent dans l'ombre. On se sent prêt.

Toutefois, il ne s'agissait pas de parler de William Gibson mais de Fiskadoro, un roman tordu et joyeux de Denis Johnson, qui conte comment se réinventent les dieux. Absolument. On y vient. Mais l'insistance sur William Gibson n'est pas seulement le fait d'une idée fixe tournant à la monomanie, c'est aussi une entreprise de persuasion frôlant le désespoir : on ne dira jamais assez que la SF fait magnifiquement grincer notre imaginaire, qu'elle nous aide à lire notre présent commun, qu'elle nous rend citoyens des peurs que nous subissons.

Mais la SF ne se lit plus assez. Elle est trop aventureuse , elle est trop à l'affût des fractures de notre monde, elle n'est plus un divertissement, elle nous recentre, au contraire. Seulement , si elle ne trouve pas assez de lecteurs, elle s'anémiera. D'où l'urgence : c'est bien de savoir que Gibson et les autres existent, encore faut-il les fréquenter.

Denis Johnson n'aura pas ces difficultés-là. Il s'est fait connaître comme poète et romancier (son premier roman, La Débâcle des anges, était très réaliste-gris, lumpen prolétariat et errance paumée), il n'est donc pas ghettoisé. Fizkadoro se passe après la Bombe. La mémoire des hommes a volé en éclats, dans les Keys, les îles au large de la Floride, des survivants se sont organisés, en attendant la fin de la Quarantaine. C'est cette organisation que raconte Johnson… Fizkadoro est parfois laborieusement systématique, il tend sourdement à la démonstration, mais ce n'en est pas moins un livre d'enfance, car il a cette vitalité joyeuse, cette effervescence dans le bonheur de raconter, qui donne au lecteur le bonheur de se sentir disponible, porté à toutes les folies. C'est gai. C'est stimulant. Denis Johnson écrit de la SF très convenable, il n'est pas homme à blesser, c'est sa limite. Mais il y a là quand même un pur plaisir d'imaginer les recommencements qui donne un entrain certain . C'est assez cinglé pour réjouir, assez rêveur pour séduire, et reste suffisamment raisonnable et explicatif pour ne pas diviser.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 27 février 1988, p 52.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).