« La copie de la fameuse liste des “crypto-communistes” de George Orwell versée aux dossiers d’un département semi-secret du Foreign Office le 4 mai 1949 était enfin là, dans un classeur chamois, sur la table du bureau d’un archiviste. Malgré toute la controverse qui l’entourait, aucune personne non officielle n’avait été autorisée à la voir depuis qu’avait été tapée la liste originale qu’Orwell avait envoyée de son lit de malade, le 2 mai 1949, à Celia Kirwan, une amie proche. Celle-ci venait de commencer à travailler au Département de la recherche sur l’information (IRD), qui s’occupait, entre autres choses, de produire de la propagande anticommuniste. La liste contient trente-huit noms de journalistes et écrivains qui, comme Orwell l’avait écrit à Kirwan le 6 avril [1949], “étant à [s]on avis des crypto-communistes, des compagnons de route ou enclins à l’être, ils ne devraient pas être fiablescomme propagandistes”.

» Divisée en trois colonnes intitulées “Nom”, “Fonction” et “Remarques”, la liste d’Orwell est éclectique. Charlie Chaplin, J. B. Priestley et l’acteur Michael Redgrave, sont tous marqués “?” ou “????” – ce qui laisse supposer qu’ils n’étaient pas vraiment, selon lui, des crypto-communistes ni des compagnons de route. E. H. Carr, l’historien des relations internationales et de la Russie soviétique, est rejeté comme “Simple conciliateur”. Le rédacteur en chef du New Statesman, Kingsley Martin, une bête noire d’Orwell, reçoit le commentaire superbement rétrograde “? trop malhonnête pour être carrément ‘crypto’ ou compagnon de route, mais sûrement pro-russe sur toutes les questions importantes”. À côté du correspondant du New York Times à Moscou, Walter Duranty, et de l’ancien trotskiste Isaac Deutscher, “Seulement sympathisant”, il y a de nombreux écrivains et journalistes moins connus, à commencer par un correspondant industriel du Manchester Guardian, décrit comme “probablement simple sympathisant. Bon journaliste. Stupide”.

» Au cours des années 1990, l’“Orwell’s list” a fait l’objet de nombreux articles aux manchettes effrayantes tels que “Le Big Brother du Foreign Office”, “L’icône socialiste devenue un informateur” et “Comment la liste noire d’Orwell a aidé les services secrets”. Toutes ces dénonciations spéculatives de l’auteur de 1984était basées sur trois sources incomplètes : la publication de plusieurs entrées (mais pas toutes) du carnet strictement privé dans lequel Orwell tentait d’identifier “cryptos” et “FT” (son abréviation pour “fellow travellers [CR - compagnons de route]”), sa correspondance publiée avec Celia Kirwan et la publication partielle, en 1996, de dossiers de l’IRD, où une carte a été insérée, à côté d’une copie de la lettre d’Orwell à Kirwan du 6 avril 1949, indiquant qu’un document du dossier FO 1110/189 avait été retenu.

» L’affaire s’était arrêtée là, le gouvernement de Sa Majesté gardant avec sollicitude l’un des derniers secrets d’Orwell jusqu’à ce que, peu après la mort de Kirwan, l’automne dernier, sa fille, Ariane Bankes, trouve une copie de la liste dans les papiers de sa mère et m’invite à écrire sur ce sujet. Après avoir publié le 21 juin 2003 la liste dans le Guardian, j’ai demandé au ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, l’autorisation de publier l’original. Il a accepté “puisque toutes les informations qu’elle contient sont maintenant dans le domaine public” et que toute personne intéressée peut désormais consulter le dossier FO 1110/189 aux British National Archives.

» Voilà donc le texte. Quel est le contexte ? En février 1949, George Orwell était couché dans un sanatorium des Cotswolds, malade d’une tuberculose qui allait le tuer un an plus tard. Cet hiver-là, il s’était épuisé dans un dernier effort pour finir le manuscrit de 1984. Il se sentait seul, désespéré par sa mauvaise santé alors qu’il n’avait que quarante-cinq ans, et profondément pessimiste quant à l’avancée du communisme russe, dont il avait connu la cruauté et la perfidie, presque au prix de sa vie à Barcelone pendant la guerre civile espagnole. Les Soviétiques s’étaient emparés de la Tchécoslovaquie en février 1948 et ils bloquaient Berlin-Ouest, cherchant à étrangler la ville pour la soumettre.

» Orwell pensait qu’on était en guerre, une “guerre froide”, et il craignait que les nations occidentales ne la perdent. Notamment, pensait-il, parce que l’opinion publique a été aveuglée sur la véritable nature du communisme soviétique. Cet aveuglement était pour partie le fruit d’une gratitude compréhensible pour le rôle crucial de l’Union soviétique dans la défaite du nazisme. **Cependant, cette situation aussi produit par un ensemble toxique d’admirateurs naïfs du système soviétique, de membres des partis communistes, de “crypto”-communistes et d’espions soviétiques stipendiés. Ce sont ces gens, soupçonnait Orwell, qui avaient rendu si difficile la publication de sa fable antisoviétique La Ferme des animauxà la fin de la Seconde Guerre mondiale.

» **Cependant, il savait aussi que c’était une époque où les communistes sincères commençaient à être dégoûtés par ce qu’ils avaient vu, certains devenant les critiques les plus aigus du système soviétique, pour ne citer que The God That Failed (Le Dieu des ténèbres), écrit en 1949 par Arthur Koestler, le député travailliste Richard Crossman, Louis Fischer, André Gide, Ignazio Silone, Stephen Spender et Richard Wright. Ces auteurs étaient particulièrement importants pour les anticommunistes de gauche comme Orwell, convaincus, comme il l’écrivait lui-même, “que la destruction du mythe soviétique [est] essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste”. Entre le milieu et la fin des années 1940, il avait commencé à tenir un carnet privé dans lequel il essayait de déterminer qui était quoi : membre du PC, agent, “FT”, sympathisant sentimental.

» Le carnet d’Orwell, que j’ai pu consulter sans restriction aux archives de l’University College de Londres, montre qu’il s’est soucié de cette liste. Elle contient des entrées au stylo et au crayon, avec des astérisques en rouge et en bleu pour certains noms. Il y a 135 noms au total, dont dix ont été biffés, soit parce que la personne était décédée – comme Fiorello La Guardia, l’ancien maire de New York –, soit parce qu’Orwell avait décidé qu’il ne s’agissait ni de crypto-communistes ni de compagnons de route. Ainsi, par exemple, le nom de l’historien A. J .P. Taylor est biffé et accompagné d’une remarque fortement soulignée d’Orwell, “A pris la ligne anti-PC à la conférence de Wroclaw” ; et celui du romancier américain Upton Sinclair, où Orwell rejetteson évaluation antérieure et commente : “Non. A dénoncé le coup d’État tchèque et la conférence de Wroclaw.” Stephen Spender (“Sympathisant sentimental… Tendance à l’homosexualité”) et Richard Crossman (“Trop malhonnête pour être carrément FT”) ne sont pas encore rayés ; mais c’était avant l’apparition de The God That Failed. La façon dont Orwell s’est tourmenté avec ses évaluations individuelles se voit particulièrement dans l’entrée J. B. Priestley : barré d’un astérisque rouge, barré d’une croix noire hachurée puis entouré et complété d’un point d’interrogation bleu. […]

» Le 29 mars 1945, Kirwan rend visite à Orwell dans le Gloucestershire. Mais elle est aussi venue avec une mission. Car elle vient d’être recrutée par un nouveau département du Foreign Office destiné à contrer la propagande communiste émanant du Kominform récemment fondé par Staline. Pourrait-il nous aider ? Comme Kirwan l’a noté dans le mémorandum officiel de leur rencontre, Orwell a ”exprimé son approbation enthousiaste et sans réserve de nos objectifs”. Il ne pouvait rien écrire pour l’IRD lui-même, a-t-il dit, parce qu’il était trop malade et qu’il n’aimait pas écrire “sur commande”, mais il a suggéré plusieurs personnes qui le pourraient. Le 6 avril, il lui écrit une lettre, d’une écriture soignée et délicate, suggérant quelques noms supplémentaires et offrant sa liste de ceux ”à qui il ne faut pas faire confiance en tant que propagandistes. Mais pour cela, je vais devoir faire venir un carnet que j’ai chez moi, et si je vous donne une telle liste, elle est strictement confidentielle, car j’imagine qu’il est diffamatoire de décrire quelqu’un comme un compagnon de route”.

» Celia Kirwan transmet la lettre à son supérieur, Adam Watson, qui fait quelques commentaires puis ajoute : ”PS. Mrs Kirwan devrait certainement demander à Mr Orwell la liste des crypto-communistes. Elle la “traiterait en toute confiance” et la renverrait après un ou deux jours. J’espère que la liste donne des raisons dans chaque cas.”

» Mrs Kirwan a fait ce qu’on lui a demandé, en écrivant, de “Foreign Office, 17 Carlton House Terrace”, le 30 avril : “Cher George, merci beaucoup pour vos suggestions utiles. Mon ministère a été très intéressé de les voir. […] Ils m’ont demandé de vous dire qu’ils vous seraient très reconnaissants si vous pouviez nous laisser consulter votre liste de compagnons de route et de journalistes cryptos,que nous traiterons avec la plus grande discrétion.” […]

» Entre-temps, Orwell demande à son vieil ami Richard Rees de lui envoyer le carnet de notes depuis sa maison isolée sur l’île écossaise de Jura où il avait écrit 1984. En le remerciant le 17 avril, il écrit : “Cole [l’historien G. D. H. Cole] je pense qu’il ne devrait probablement pas être sur la liste, mais je serais moins sûr de lui que de [Harold] Laski 1 en cas de guerre.”

» Il faut donc imaginer Orwell allongé dans son lit de sanatorium, décharné et malheureux, parcourant le cahier, ajoutant peut-être un point d’interrogation bleu à l’astérisque rouge et à la croix noire à hachures sur Priestley, se demandant comment Cole ou Laski, Crossman ou Spender se comporteraient en cas de guerre réelle et meurtrière avec l’Union soviétique, et lequel des 135 noms transmettre à Kirwan.

» Sur réception de sa note, il lui répondit aussitôt en joignant sa liste de trente-huit noms : “Ce n’est pas sensationnel et je suppose qu’elle ne dira rien à vos amis qu’ils ne sachent pas.” (Notez la référence à “vos amis” ; Orwell n’avait aucune illusion que cela ne lui était pas réservé.)

» “En même temps, ce n’est pas une mauvaise idée d’inscrire les personnes qui ne sont probablement pas fiables. Si cela avait été fait plus tôt, cela aurait empêché des gens comme Peter Smollett 2 de se frayer un chemin vers d’importants postes de propagande où ils auraient probablement pu nous faire beaucoup de mal. Même en l’état, j’imagine que cette liste est très diffamatoire, ou calomnieuse, quel qu’en soit le terme, par conséquent je vous prie de veiller à ce qu’elle me soit retournée sans faute.” […]

» Le même jour, il écrit de nouveau à Richard Rees : “Supposons par exemple que Laski possédait un secret militaire important. Le livrerait-il aux services de renseignements militaires russes ? Je ne crois pas, parce qu’il ne s’est pas vraiment décidé à être un traître, et la nature de ce qu’il ferait dans ce cas serait très claire. Mais un vrai communiste livrerait bien sûr le secret sans aucun sentiment de culpabilité, tout comme un vrai crypto, tel que [le député, ex-travailliste D. N.] Pritt. Toute la difficulté est de décider de la position de chacun, et il faut traiter chaque cas individuellement.”

» À ce stade, il est très agaçant de voir la trace écrite refroidir. Nous savons que Kirwan devait aller voir Orwell le dimanche suivant et qu’il l’a remerciée le 13 mai pour la bouteille de brandy qu’elle lui avait envoyée. Lui a-t-elle rendu la liste lors d’une nouvelle visite après l’avoir faite dactylographier par le ministère pour le dossier FO 1110/189 ? Que se sont-ils dit lors de cette rencontre, si elle a eu lieu ? Que s’est-il passé ensuite ? Ces noms ont-ils été transmis à d’autres services ?

» Le fichier lui-même n’indique aucune mesure prise à l’égard des noms énumérés. Dans la lettre qu’il m’a adressée, où il annonce la publication de l’original, le ministre des Affaires étrangères précise : “Une vérification de nos dossiers confirme que la liste est le seul document sur les contacts d’Orwell avec l’IRD qui a été retenu.” Mais bien d’autres dossiers de l’IRD ont été retenus, et des parties de documents divulgués ont été occultées au motif qu’ils contiennent des informations liées au renseignement et donc protégés par ce que les archivistes du Foreign Office appellent “la couverture”. Quoi qu’il en soit, seule une partie de la vérité est contenue dans les dossiers.

» Une réponse sérieuse à ces questions nécessite un jugement sur la nature de l’IRD. [Au terme de son enquête, l’auteur conclut que ce “département semi-secret” était composé d’un groupe disparate de personnes initialement engagées dans la guerre contre le fascisme avant de passer dans la défense des intérêts britanniques pendant la guerre froide. Après avoir centralisé des informations sur le monde soviétique à destination des journalistes, politiciens et syndicalistes bien disposés, l’IRD a soutenu la parution de publications anticommunistes, dont les livres de Bertrand Russell tels que Why Communism Must Fail, What Is Freedom ? et What Is Democracy ; ou les éditions birmanes, chinoises et arabes d’Animal Farm. Puis le département a combattu, par des moyens certainement de plus en plus douteux, tout ce qu’il tenait pour une infiltration communiste des syndicats, de la BBC et autres organisations. Enfin, « avec l’intensification de la guerre froide, la propagande blanche des premières années semble avoir été de plus en plus complétée par le gris et le noir ».]

» Tous les survivants [de l’IRD] insistent sur le fait qu’il est très peu probable que les noms fournis par Orwell en 1949 aient été transmis à qui que ce soit d’autre, et surtout pas au MI5, le service britannique de sécurité intérieure, ou au MI6, chargé du renseignement étranger. “En toute honnêteté, m’a dit Adam Watson, je ne me souviens d’aucun cas où nous ayons dit [au MI5 ou au MI6] : “Avez-vous réalisé que X considère tel ou tel comme un crypto-communiste ?” Cependant, comme Mr Watson lui-même me l’a avoué, “les vieux oublient”. De toute évidence, personne ne peut savoir exactement ce que, disons, le chef du service, Ralph Murray, aurait pu murmurer à un ami du MI6 autour d’un cognac au Travellers’ Club, tout à côté de la terrasse du Carlton House.

» Dans les années 1990, la liste a fait l’objet despéculations fébriles. L’historien marxiste Christopher Hill affirmer avoir toujours su qu’il [Orwell] était un faux-jeton [he was two-faced]”. Dans l’Evening Standard, le député travailliste Gerald Kaufman a écrit : “Orwell lui aussi était un Big Brother.” MaisKirwan a toujours fortement défendu la contribution d’Orwell aux travaux de l’IRD : “Je pense que George a eu raison de le faire. […] Bien entendu, tout le monde pensait que ces gens allaient se faire tirer dessus à l’aube. La seule chose qui allait leur arriver, c’est qu’on ne leur demanderait pas d’écrire pour l’IRD.” […]

» Considérons certaines des personnes sur la liste et ce qui leur est arrivé. Peter Smollett a fait l’objet d’une mention spéciale de la part d’Orwell dans sa lettre d’accompagnement à Kirwan. Dans la rubrique Remarques”, il a noté que Smollett “donne une forte impression d’être une sorte d’agent russe. Une personne très visqueuse”. Né à Vienne sous le nom de Peter Smolka, il a dirigé la section soviétique du ministère britannique de l’Information pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais nous savons maintenant deux autres choses à son sujet. Tout d’abord, selon les archives Mitrokhin du KGB, Smollett-Smolka était un agent soviétique recruté par Kim Philby sous le nom de code “ABO”. Ensuite, il a très certainement été le fonctionnaire qui a conseillé à l’éditeur Jonathan Cape de rejeter Animal Farm comme un texte antisoviétique malsain. Comment l’État britannique a-t-il donc poursuivi ou persécuté cet agent soviétique ? En le nommant officier de l’Empire britannique (OBE). Et par la suite, il fut correspondant du London Times en Europe centrale. […]

» Toujours suivant les archives Mitrokhin du KGB, Le député travailliste Tom Driberg – “Habituellement qualifié decrypto”, mais à mon avis PAS de manière fiable pro-PC, selon Orwell – a été recruté en 1956 comme un agent soviétique sans doute très peu fiable (nom de code “LEPAGE”), après une rencontre homosexuelle compromettante avec un agent de la deuxième direction générale du KGB dans des toilettes sous l’hôtel Métropole à Moscou. Néanmoins, il a terminé sa vie comme un écrivain célèbre et en recevant le titre de “Lord Bradwell of Bradwell juxta mare”. Isaac Deutscher, E. H. Carr, la romancière Naomi Mitchison (une “sympathisante idiote”) et J. B. Priestley ont tous poursuivi des carrières très fructueuses sans, à notre connaissance, subir la moindre opposition de la part du gouvernement britannique. Ironiquement, Michael Redgrave ajoué en 1956 le rôle d’O’Brien dans un film inspiré de 1984. […]

» S’il s’agit d’accuser Orwell d’avoir été un guerrier du froid, la réponse est clairement oui. Il l’était avant même le début de la guerre froide, mettant en garde contre le danger du totalitarisme soviétique dans Animal Farm alors que la plupart des gens célébraient encore notre héroïque allié soviétique. Il apparaît dans l’Oxford English Dictionary comme le premier écrivain à utiliser le terme “guerre froide” en anglais. Il s’est battu avec un fusil contre le fascisme en Espagne et a reçu une balle dans la gorge. Il a combattu le communisme avec sa machine à écrire et s’est tué à la tâche.

» S’il s’agit d’accuser Orwell d’avoir été un informateur de la police secrète, la réponse est clairement non. L’IRD était une curieuse troupe de guerre froide mais n’avait rien d’une police de la pensée. Et contrairement à ce terrible génie qu’était Bertolt Brecht, Orwell n’a jamais pensé quela fin justifiait les moyens. À maintes reprises, il insiste auprès de Richard Rees pour que chaque cas soit traité individuellement. Orwell s’est opposé à l’interdiction du parti communiste en Grande-Bretagne. Le Freedom Defence Committee, dont il était vice-président, estimait que le contrôle politique des fonctionnaires était un mal nécessaire mais insistait pour que la personne concernée soit représentée par un syndicat, que des preuves sérieuses soient produites et que l’accusé soit autorisé à contre-interroger ceux qui déposaient contre lui. Pas vraiment les méthodes du KGB – ou, en fait, du MI5 ou du FBI pendant la guerre froide. Orwell a déclaréà Kirwan qu’il approuvait les objectifs de l’IRD ; mais cela ne veut pas dire qu’il aurait approuvé ses méthodes. […]

» La publication tant attendue de la liste de l’IRD souligne également la distinction cruciale, si souvent floue, entre le carnet privé d’Orwell et la liste qu’il a envoyée à Kirwan pour le Foreign Office. Les lecteurs peuvent, selon leur goût, être plus choqués ou amusés par les entrées de son carnet de notes, qui tiennent du vieux policier impérial, avec un soupçon d’espionnage et une bonne dose de son humour noir et bourru. (Il inclut dans sa liste quelqu’un du “Département de l’impôt sur le revenu” : quels satanés communistes, ces inspecteurs des impôts !) Et puis tous les écrivains sont des espions, qui […] écrivent secrètement des choses dans des cahiers.

» Un aspect du cahier qui choque aujourd’hui notre sensibilité est son étiquetage ethnique des gens, en particulier les huit variations de “Juif ?” (Charlie Chaplin), “Juif polonais”, “Juif anglais” ou “Juive”. Toute sa vie Orwell a lutté pour surmonter les préjugés de sa classe et de sa génération ; il semble n’en avoir jamais complètement surmonté une.

» Ce qui reste le plus troublant dans la liste qu’Orwell a effectivement fournie, c’est qu’un écrivain dont le nom est devenu synonyme d’indépendance politique et d’honnêteté journalistique ait été amené à collaborer avec un département bureaucratique de propagande, peu importe que la collaboration soit marginale, que la propagande soit “blanche”, et que la cause soit bonne 3. »

Timothy Garton Ash

Extrait d’« Orwell’s List », The New York Review of Books, 25 septembre 2003
Traduit de l’anglais par Thierry Discepolo

Sixième annexe à larticle« Qui veut tuer son maître l’accuse de la rage »

Notes de la rédaction :

1. Théoricien marxiste, universitaire et journaliste, Harold Laski (1893-1950) fut l’un des intellectuels les plus en vue de la gauche anglaise des années 1930-1940. Professeur de sciences politiques à l’université de Londres à partir de 1926, il a été membre du comité exécutif du parti travailliste de 1936 à 1949.

2. L’auteur revient plus loin sur cet « agent soviétique recruté par Kim Philby ».

3. Au fil de son texte, et en particulier dans la conclusion, l’auteur analyse la relation entre George Orwell et Celia Kirwan comme l’une des raisons pour lesquelles la liste en question, bien que destinée à l’IRD, fut livrée (et à personne d’autre) ; cette interprétation, que Timothy Garton Ash estime lui-même « des plus délicates et spéculatives », ne nous a donc pas semblé déterminante pour qui veut juger l’affaire d’un point de vue politique.