La mode du quinoa, le « grain d’or des Andes » ?

« Il y a des problèmes avec le quinoa. La Bolivie en exporte de plus en plus, et toujours sous forme de matière première, constate Bernardo Sanchez, le responsable du magasin de Protal. Si le pays exportait au moins des produits transformés, une partie de la valeur ajoutée resterait ici. Nous avons choisi de ne pas exporter et de ne vendre que localement. Notre priorité est de nourrir la population. Nous cultivons le quinoa sur des parcelles mises en jachère tous les deux ans, pour éviter l’appauvrissement du sol. Mais ici, la majorité du quinoa est cultivée sur l’Altiplano. Les cultures y sont pratiquées selon les principes de l’agriculture biologique, mais malheureusement de manière intensive. Les sols déjà très pauvres s’appauvrissent de plus en plus et s’érodent, notamment à cause de l’utilisation des tracteurs. La situation s’aggrave tous les ans. »

En Bolivie, la production de quinoa concerne environ 50 000 petits producteurs, qui vivent en majorité dans l’Altiplano sud, la région la plus déshéritée du pays, à des altitudes supérieures à 3 500 mètres. Ces paysans n’utilisent pas d’engrais chimiques et sont nombreux à être certifiés bio, mais la culture du quinoa prend de plus en plus la forme d’une monoculture, dont ils dépendent entièrement. Ce « développement » se fait aux dépens d’activités comme l’élevage ou d’autres productions vivrières, ce qui engendre de plus en plus de conflits entre paysans et communautés. Selon les chiffres officiels, en 2009, la production de quinoa s’élevait à 28 000 tonnes, dont plus de la moitié était exportée sur le marché américain (45 %), puis sur les marchés français (18 %), hollandais (14 %) et allemand (7 %). Si la production ou les prix s’effondrent, les familles de ces agriculteurs dépendants de leur monoculture en seront les premières victimes. « Avant cette explosion commerciale du quinoa, commencée voici dix ans, les cultures étaient gérées de manière communautaire et équilibrée, rappelle Bernardo Sanchez. Maintenant, elles se pratiquent sur des terres qui sont individualisées. Il existe des coopératives, comme Anapqui et Soproqui, ou des entreprises commerciales comme Jatary, mais toutes sont sous le contrôle des exportateurs ou directement sous celui des importateurs étrangers qui ont des filiales ici. Il se crée donc une totale dépendance vis-à-vis du marché extérieur, qui pousse à l’extension de cette monoculture. »

Promueve Bolivia, une institution étatique chargée de promouvoir les exportations boliviennes, organise régulièrement des manifestations et des stages pour former les agriculteurs aux cultures d’exportation comme le quinoa. Au bas des affiches de promotion de ces manifestations sont nommés les sponsors : des organisations dites non gouvernementales et des importateurs étrangers (comme les entreprises Euronat Primeal ou Altereco en France). Le quinoa est donc l’objet d’un marketing puissant, qui allie exotisme, valeur nutritive, santé et commerce international...

Au cours d’une assemblée de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) qui s’est tenue à Rome en juin 2011, la représentante de la Bolivie et ministre du Développement rural Nemesia Achacollo, soutenue par 130 pays, a déclaré que l’année 2013 sera l’« Année internationale du quinoa ». Elle a indiqué qu’il s’agissait « d’un pas très important, pour lequel nous avons beaucoup travaillé dans le but de revendiquer un produit ancestral à haute valeur nutritionnelle ». Suite au succès de Rome, Nemesia Achacollo considère que « les pays andins producteurs de quinoa doivent se rassembler afin de promouvoir les qualités nutritionnelles de ce “grain d’or des Andes” et promouvoir son exportation aux quatre coins du globe ».

Bernardo Sanchez, du magasin Protal, réagit à cette campagne : « Ici, en Bolivie, les rendements par hectare chutent tous les ans. Que va-t-il se passer dans quelques années ? On nous dit que les prix de vente augmentent, qu’il y a même un marché international dit “bio-équitable”, et que c’est bon pour les producteurs. Mais on ne dit pas que la population bolivienne consomme de moins en moins de quinoa, 34 % de moins en trois ans, notamment à cause de son prix, qui a doublé en cinq ans, y compris sur le marché intérieur ! On ne nous dit pas non plus que le pays importe de plus en plus pour pouvoir nourrir ses habitants. Ce sont des produits, comme le riz blanc de Thaïlande, qui sont beaucoup moins riches que le quinoa, le maïs ou le haricot ! Notre mission prioritaire de paysans a toujours été de nourrir la population de manière saine et suffisante. Malheureusement, la conception capitaliste du “développement” et du “progrès” nous éloigne de la souveraineté alimentaire et de la démocratie. »

Les systèmes participatifs de garantie au service des cultures d’exportation

Mario Quiroz connaît bien cette évolution de la bio dans son pays. Il est agronome et promeut l’agroécologie depuis vingt-cinq ans auprès de nombreuses fincas, des petites fermes : « L’influence du capitalisme dans l’agroécologie bolivienne se manifeste à travers la certification orgánica [biologique], imposée selon les critères des pays importateurs de nos produits. Avant, on faisait confiance aux paysans et à leurs organisations pour savoir si leur production était saine et respectueuse de la nature. De toute façon, comme ils n’avaient pas d’argent pour acheter des produits phytosanitaires, ils ne subissaient pas la pression des techniciens promoteurs de l’agrochimie. Mais depuis une quinzaine d’années, l’exportation des matières premières dites “biologiques”, comme le café et le cacao, a commencé à prendre son essor. Durant cette période est aussi arrivé le fameux commerce qui se prétend “équitable”. Alors ont débarqué des ONG étrangères et leurs techniciens pour imposer les SPG. Ces systèmes ont l’aval de l’organisation internationale de l’agriculture biologique, l’Ifoam, mais aussi des entreprises du bio comme du commerce équitable, toutes privées mais qui se font appeler “organismes”. »

Lors de leur création, les SPG apparaissaient comme une solution alternative aux certifications marchandes et au bio-business. Ils fonctionnent sans certificateurs agréés et fondent la garantie sur le travail de commissions réunissant des producteurs et des consommateurs dont les principes sont la confiance, la transparence et l’échange. En France, le respect de la mention Nature & Progrès repose sur le travail de ces SPG. Mais les produits qui sont garantis par ce biais ne bénéficient pas d’une reconnaissance officielle et sont refusés par une grande partie des distributeurs, qui les considèrent comme non bio car sans label certifié. Les SPG sont au contraire reconnus officiellement par la Bolivie et de nombreux pays du Sud comme base de garantie, qui leur sert à exporter leurs produits sur le marché international, mais avec des critères différents des critères européens.

Eva Torremocha est consultante pour l’Ifoam, chargée de développer les SPG auprès des groupes d’agriculteurs qui, pour des raisons de coûts, ne peuvent pas être certifiés bio. Son action internationale tend à fixer un cadre à la diversité des expériences en cours : « Ce qui a été défini par l’Ifoam pour les SPG, ce sont plus des principes d’action que des normes réglementées. Les SPG permettent d’avoir une flexibilité qui manque à la réglementation de l’agriculture biologique. Le Brésil est pour nous un exemple. Il est le premier État à être passé de la reconnaissance officielle des SPG à une application réglementée qui les intègre en tant que système de certification. La Bolivie, le Mexique et le Pérou sont sur la même voie. Au Brésil, le groupe d’agriculteurs est devenu lui-même l’organisme de certification et doit respecter trois étapes : observation et recueil d’informations, analyse et évaluation. Il n’existe aucune limite au type de commercialisation. Les agriculteurs peuvent exporter leurs produits et les vendre aux filières de la grande distribution. Aucune limite également quant à la taille des exploitations. Un agriculteur peut être en SPG avec 6 000 hectares et un autre avec 3 000 mètres carrés.

« Mais je constate que les SPG demeurent encore très divers au niveau international. Il y a une unification dans les méthodologies de fonctionnement mais pas dans les critères. Je suis surprise qu’en Europe les groupes qui développent les SPG imposent des contraintes aux agriculteurs. En Italie, ils les ont soumis à une obligation de vente directe. En Espagne, ils ont limité la taille des exploitations. En France, Nature & Progrès privilégie les exploitations diversifiées. Cela risque d’être un frein à une reconnaissance officielle. »

Présidente de l’association de femmes boliviennes Mofisp et grande promotrice de l’agroécologie en Bolivie, Marilu Espinoza commente le paradoxe des SPG : « On peut penser qu’à la base, les systèmes participatifs de garantie sont inscrits dans une démarche intéressante, qui se veut collective, autogérée, transparente et promotrice de l’autonomie de chaque communauté. Mais ici, depuis quelques années, les entreprises multinationales de la certification, se rendant compte qu’elles ne peuvent pas contrôler toutes les fincas une par une, utilisent ces SPG comme base de leur “système d’inspection”. Ici, les SPG consistent à obliger les producteurs à s’autocontrôler collectivement, parcelle par parcelle, chaque année. Tout est consigné dans des registres, en général au niveau municipal. Tout citoyen peut lire ces registres et rencontrer les paysans. Si l’un de ces paysans commet une faute, en utilisant, par exemple, un seul produit chimique, même dans sa maison, il est exclu du système par les autres paysans car toute la communauté court le risque de perdre sa “garantie biologique”. »

Les SPG ont ainsi été récupérés par des entreprises internationales de certification comme IMO (Suisse), BCS (Allemagne), Ecocert (France), OCIA et FVO (États-Unis), mais aussi par la marque privée FLO (Fairtrade Labelling Organizations), qui prétend garantir une certification dite « équitable ». Les inspecteurs de ces entreprises internationales arrivent au siège du groupement ou de la coopérative, consultent les documents apportés par les responsables locaux des SPG, contrôlent une fois par an une ferme sur cinquante et signent ou pas les formulaires de certification. Et pour cette prestation, ces entreprises empochent beaucoup d’argent... « En Bolivie, c’est l’organisme national Bolicert, créé en 1996 par le gouvernement, avec l’aide de l’Aopeb, qui contrôle cette certification interne des productions biologiques, explique Marilu Espinoza. Bolicert cherche à se faire reconnaître par les entreprises internationales de certification. Pour elles, c’est devenu un gros business ! Ce n’est pas l’écologie qui intéresse ces multinationales, c’est l’augmentation de leur chiffre d’affaires en multipliant le nombre de leurs clients certifiés, tout en limitant le contrôle à leur propre conception – réduite – de l’agriculture biologique, c’est-à-dire à la seule interdiction des produits chimiques. Quant au “commerce équitable”, seuls les producteurs doivent obéir aux critères des certificateurs et des importateurs, qu’ils ne respectent pas eux-mêmes, comme l’obligation d’être en coopérative, d’afficher une transparence interne et externe, ou encore l’utilisation des bénéfices. N’est-ce pas encore du colonialisme ? Notre vision de l’agriculture n’intéresse pas du tout ces certificateurs. Comment parler de biologie, du respect de la vie, sans respecter la nature dans son ensemble ? Sans parler de souveraineté alimentaire, des conditions de travail, des inégalités sociales, de démocratie ? Sans parler de l’avenir et de l’organisation de la société humaine ? Désormais, si nous refusons de passer par ces “certifications”, nous sommes exclus du marché ! Pour moi, elles ne sont donc que des outils de marketing au service des grandes entreprises. »

La transparence des pratiques

Bernardo Sanchez, de Protal, réagit à cette évolution du marché : « Nous sommes capables de contrôler nous-mêmes collectivement nos activités économiques et de garantir que nos produits sont écologiques et distribués à un prix équitable. La transparence de nos pratiques par rapport à nos engagements permet un dialogue avec tous les citoyens que cela intéresse. Nous le faisons depuis toujours, de manière communautaire et participative. Pourquoi nous imposer ces inspecteurs étrangers qui ne contrôlent que les aspects techniques de leurs cahiers des charges et ne tiennent pas du tout compte des questions sociales, ni même écologiques ? Des produits estampillés “bio” qui font des milliers de kilomètres sont, selon nous, anti-écologiques ! Ce système, qui refuse de se situer dans un cadre général, empêche le développement d’une véritable agroécologie, d’une véritable agriculture biologique telle que nous l’entendons, et qui est porteuse d’un projet de société. Nous constatons chaque jour l’extraordinaire puissance du capitalisme moderne qui réduit toutes les démarches populaires, politiques ou sociales en autant d’arguments de vente. »

Marilu Espinoza remet aussi en cause le commerce « bio-équitable » : « À la base, l’idée est séduisante car il pourrait s’agir d’une lutte légitime pour respecter la biodiversité et pour l’équité dans les échanges et pour les travailleurs qui interviennent tout au long d’une filière économique. Mais ce n’est pas cela. Les règles de ce commerce dit “équitable” sont imposées par des gens qui viennent des pays industrialisés, de manière à faire croire qu’elles sont officielles et uniques, alors qu’elles n’appartiennent qu’à des entreprises et à des marques privées, la plus connue étant FLO. Comme dans le bio, ces certifications utilisent les systèmes participatifs de garantie. Il faut aussi savoir qu’elles ne concernent que les producteurs du Sud, et seulement les produits d’exportation... Si ces paysans sont vraiment rémunérés plus que les autres, tant mieux pour eux, mais pourquoi cette discrimination ? D’autre part, seuls les producteurs qui ont un marché avec un importateur étranger peuvent être certifiés “équitables”. Si vous n’avez pas d’acheteur étranger, pas de certification ! Autre discrimination. Et cette certification est de plus en plus chère et compliquée ! Il s’agit donc de secteurs, bio ou équitable, et souvent les deux à la fois, qui n’ont été créés que pour le marché international... Dans les pays d’importation, les messages commerciaux qui promeuvent nos produits étiquetés “bio-équitables” en appellent à la charité des citoyens du Nord, qu’on nomment “consommateurs”, pour aider ce qu’ils nomment “tiers-monde”. Nous ne voulons pas de cette charité, de fait néocoloniale, nous voulons la justice pour tous, et partout ! »

Le prix payé aux producteurs boliviens de café ou de quinoa qualifiés de « bio » ou d’« équitables », ne représente qu’à peine 10 % du prix final. À qui profitent les 90 % qui restent et qui représentent la véritable valeur ajoutée ? Où vont les bénéfices ? Marilu Espinoza répond : « Ce sont les puissants importateurs, comme Starbucks, Nestlé et les autres, qui décident du marché et du prix de ces matières premières. Malgré les beaux discours sur la transparence, la décomposition du prix de ces produits est très rarement affichée. L’opacité règne dans ces milieux. Il suffit de questionner les revendeurs dans les pays importateurs pour s’en rendre compte. Quant aux producteurs, ici en Bolivie, ils ne connaissent absolument pas le devenir de leurs produits. »

Dans les pays importateurs, la vente de ces produits boliviens bio, et éventuellement équitables, se réalise à 80 % dans les supermarchés (marketing et foires commerciales aidant) ; et les groupes de la grande distribution et de la restauration en tirent de copieux profits en en faisant de nouvelles niches commerciales. Les importateurs et transformateurs de ces produits ne peuvent être que des grosses entreprises, le plus souvent des multinationales (Nestlé, Carrefour, Procter & Gamble, McDonald’s, Ben & Jerry’s, Starbucks) ; et les fournisseurs, pour pouvoir garantir de gros volumes – plusieurs centaines de tonnes par an –, ne peuvent qu’être de puissantes coopératives (comme Fecafeb pour le café ou Anapqui pour le quinoa en Bolivie) ou de grandes plantations (de bananes et de thé principalement).

El Oriente

Dans la région du Chapare, à 300 kilomètres à l’est de Cochabamba, de nombreux petits paysans cultivent la coca. La plupart sont des anciens mineurs qui, à la suite de la fermeture des mines de Potosí, se sont exilés dans cette région pour travailler la terre. Dans les villages de la zone, l’atmosphère est tendue car la coca engendre de nombreux conflits entre producteurs ou entre réseaux de trafiquants, mais aussi avec la police chargée de lutter contre le trafic illégal. L’État bolivien se bat pour faire reconnaître la plante au niveau international et limiter sa culture aux seuls besoins traditionnels et domestiques.

À Villa Tunari, des producteurs associent la culture de la coca à celles de diverses variétés d’arbres fruitiers, en refusant les engrais et autres produits chimiques. Roberto Muñoz est l’un d’eux : « La coca que nous produisons n’a rien à voir avec la cocaïne. Elle est destinée uniquement à la consommation populaire. C’est une tradition ancestrale, qui existe depuis au moins cinq mille ans. Nous mastiquons la feuille de coca pour nous donner de l’énergie, un peu comme si nous prenions du sucre. C’est aussi et surtout une plante sacrée utilisée dans tous nos rituels et dans notre médecine populaire. Les producteurs qui produisent la coca pour la vendre aux trafiquants, ce qui est interdit et réprimé par l’État, utilisent des produits chimiques et des fongicides. Nous, nous pratiquons l’agroécologie. Les plants de coca sont associés à d’autres cultures. Cela aussi est ancestral. C’est très efficace pour éviter les maladies ou les insectes prédateurs. »

Un peu plus loin, à Yapacani, où domine la chaleur tropicale, le paysage est tout autre, avec parfois des rizières à perte de vue. Ivan Gomez est le président d’Aspabri, un syndicat qui regroupe une cinquantaine de petits producteurs de riz de la province d’Ichilo. Il explique qu’ici les producteurs de riz utilisent encore quelques produits chimiques mais que le syndicat les encourage à adopter les techniques de l’agroécologie : « Jusqu’à présent, nous pratiquions une agriculture qui nous a été enseignée par des techniciens formés aux méthodes agro-industrielles et qui préconisent la monoculture, le labourage en profondeur, les engrais chimiques et autres pesticides et fongicides. Beaucoup d’agriculteurs ne savent plus que le sol et l’humus sont vivants et qu’il vaudrait mieux les respecter. Ils ignorent le compost. Nous avons beaucoup appris à ce sujet en rencontrant des paysans français de Nature & Progrès. Nous avons décidé de changer de méthodes et de pratiquer une agriculture écologique. Cela se fera par étapes et prendra sans doute une génération. Mais la question de l’agriculture est un enjeu de société et tous les citoyens doivent avoir leur mot à dire. Si nous, les paysans, nous nous battons seuls, nous n’aurons pas d’avenir. »

Toujours plus à l’est, la région de Santa Cruz est une zone de Bolivie totalement différente du reste du pays. Avec sa large plaine, ses immenses haciendas de plusieurs milliers d’hectares, ses usines de transformation et ses fabriques de produits chimiques, elle est le cœur de l’agro-industrie de Bolivie. À la tête de cette industrie, de grands propriétaires terriens, opposés à la politique d’Evo Morales. Elle est fondée sur la recherche d’un profit maximum, dans un contexte de concurrence internationale sauvage organisée autour de la baisse des coûts de production de culture intensives comme le soja, le tournesol, le riz, les agrumes et les céréales. Les grands propriétaires et commerçants de Santa Cruz se convertissent aussi à la bio, inspirés par les profits qu’elle génère, et se préparent à lancer de grandes cultures certifiées, destinées à l’exportation.

Paradoxalement, c’est dans cette ville de Santa Cruz que la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob) a installé son siège national. Situé dans la banlieue populaire, il est accessible par une piste de sable. Son président, Bernardo Carola, explique que la Cidob représente neuf fédérations, pour un total de 51 communautés : « La représentation des peuples “originaires” – présents avant la colonisation européenne – au niveau gouvernemental, et notamment des populations amazoniennes, est encore faible, mais la Cidob n’en est pas moins très active. Nous dénonçons le rapport marchand à la terre et la propriété privée. Nous veillons au respect des droits des minorités indigènes par une meilleure gestion territoriale, par la maîtrise des projets de développement et par la formation des jeunes représentants élus des communautés pour gérer des territoires d’environ un million d’hectares. » La maîtrise de leur développement est en effet une revendication essentielle des communautés paysannes indigènes. Elle passe par le respect de la biodiversité, la valorisation des espèces végétales et animales locales et la préservation des semences natives. La Gestion territoriale indigène, reconnue par le nouveau gouvernement, permet une administration collective des territoires. La transmission des savoir-faire et des coutumes ancestrales, y compris organisationnelles de type communautaire, est primordiale. Au siège de la Cidob, on enseigne de nouvelles techniques, en agroécologie mais aussi en informatique et en gestion, si elles sont jugées compatibles avec la politique d’autonomie de ces peuples.

Avant l’arrivée du parti Mouvement vers le socialisme (MAS) au gouvernement et l’élection d’Evo Morales, la répression des cultures populaires, notamment indigènes, était permanente et souvent sanglante. Aujourd’hui, l’État et la démocratie parlementaire permettent aux différents peuples qui composent la Bolivie de s’exprimer, y compris dans leur manière de concevoir leur agriculture et leur rapport à la nature. Mais le libéralisme est encore dominant, et les conflits entre une économie productiviste et consumériste et les aspirations des communautés et leurs pratiques agroécologiques deviennent de plus en plus aigus.

Au sein du gouvernement et même parfois des organisations populaires qui promeuvent l’agroécologie, les tendances et les démarches peuvent être opposées. D’un côté, les tenants d’une agriculture biologique uniquement marchande, développée sur le modèle imposé par les pays industrialisés. De l’autre, les défenseurs d’une agriculture écologique permettant une véritable souveraineté alimentaire des peuples et préparant la création d’une nouvelle société réellement respectueuse des hommes et de la nature. Ces débats cruciaux qui traversent aujourd’hui la Bolivie ne peuvent qu’enrichir ceux qui se déroulent partout ailleurs, et notamment en France.

Michel Besson

Extrait de La Bio entre business et projet de société (Agone, 2012), p. 369-381.