Comment l’expliquer alors ? La passion s’oppose à l’action. Une action est quelque chose que nous faisons, tandis que l’idée de passion renvoie originairement à celle de quelque chose que nous subissons, à l’égard de quoi nous sommes passifs. Lorsque votre équipe concède un but à la fin d’un match et le perd, vous ne pouvez pas vous empêcher de ressentir une profonde tristesse, voire de la colère. Être triste n’est assurément pas une chose que vous voulez ressentir mais, à ce moment, vous ne pouvez pas résister à ce sentiment. De même, la joie de voir votre équipe marquer et gagner est quelque chose que vous ressentez sans pouvoir y résister.

Il existe plusieurs types de raisons pour lesquelles le football provoque ces passions. Il y a pour commencer la fierté locale et nationale, notamment lorsque des villes ou des pays possèdent des équipes. Sheffield United représente ainsi, en un certain sens, la ville de Sheffield, et bien que peu de ses joueurs viennent de cette ville, beaucoup de ses fans en sont originaires. Bien que cela ne soit pas systématique, de nombreuses personnes soutiennent leur équipe locale. La fierté locale (ou nationale) et un sentiment d’affinité avec une ville (ou un pays) peuvent donc être une explication. Mais bien que ces choses puissent jouer un rôle, je ne pense pas qu’il s’agisse de la meilleure explication. Ainsi, bien que je soutienne Sheffield United, je ne prête pas beaucoup d’attention à l’équipe de hockey sur glace des Sheffield Steelers ni aux députés de Sheffield, qui représentent également la ville. Il y a quelque chose de spécifique dans le football qui éveille ma passion et qui peut être examiné.

Par exemple, un attrait spécifique du football qui me semble particulièrement frappant est combien le moment où un but est marqué peut être extraordinaire. Cela tient en partie au fait que le football est un jeu dans lequel les scores sont faibles ; ainsi, quand un but est marqué, même dans les cinq premières minutes, ce pourrait bien être le dernier ; dès ce moment, il pourrait bien être le but de la victoire – ce qui ne peut être que source d’excitation. Je ne vois pas comment un sport tel que le basket pourrait susciter cela, sauf dans le cas d’un panier de la victoire à la dernière seconde. Le basket est un sport où les scores sont si élevés que repasser devant au tableau d’affichage en début de partie peut se produire sans excitation particulière. Au football, il n’y a en général que quelques buts par match – et dans certains cas aucun –, ce qui rend presque chaque but important.

Il n’y a pas que ça cependant. La rareté du but est une chose, mais la manière de marquer est également importante. Un but reste incertain jusqu’à la fraction de seconde à laquelle il est marqué. Considérez par contraste le rugby, un sport que j’ai essayé d’apprécier, mais sans grand succès. Pour marquer, le ballon doit être porté au-delà de la ligne d’essai et aplati au sol. En conséquence, vous pouvez voir arriver ou non un essai. Et ce que vous ne pouvez pas avoir au rugby, c’est un tir « sorti de nulle part », frappé de 30 mètres alors que la défense semblait avoir tout sous contrôle, mais qui en moins d’une seconde fait onduler le fond des filets adverses. La rapidité d’un but n’a pour limite que la vitesse du ballon, qui peut être frappé très fort, alors qu’au rugby le ballon ne peut pas aller plus vite que celui qui le porte. En outre, nous savons que les tirs qui prennent la direction des filets peuvent être arrêtés, et parfois juste sur la ligne de but ; le gardien n’a qu’une petite zone à couvrir et peut donc parfois bondir et se détendre dans les airs pour sauver un tir sur sa ligne dans la dernière fraction de seconde où la chose est encore possible. Comparez à nouveau avec le rugby, où l’en-but – la zone où le ballon peut être posé au sol pour marquer un essai – est aussi large que le terrain : s’il n’y a pas d’adversaire à proximité, l’essai peut être précédé d’un moment pendant lequel il apparaît inévitable. Le fait qu’un ballon de football se déplace rapidement, combiné à la possibilité de l’arrêter au dernier moment, fait que la prise de conscience du but se condense en un instant. Ajoutez à cela sa rareté et vous obtenez une combinaison très puissante et excitante. Il y a dans le football une tension constante dont le relâchement rare, imprévisible et instantané est extraordinairement jouissif. Est-il si étonnant que cela provoque les passions ?

Ma comparaison avec le rugby lui est manifestement défavorable et les fans de ce sport pourraient souligner que je n’apprécie ni ne comprends correctement l’excitation qu’il procure. C’est peut-être vrai, mais l’honnêteté m’oblige à dire que le football est mon sport préféré, et ce pour des raisons qui, me semble-t-il, peuvent être justifiées, comme je voudrais le montrer dans ce livre. À tout le moins, je pense que le fait que le football soit le sport le plus populaire au monde doit pouvoir être expliqué.

Réflexion à mener

Il faut donc réfléchir à la nature du football. Parmi les questions que nous pouvons nous poser à son propos, nous pouvons nous demander pourquoi il nous captive autant et produit des réactions émotionnelles aussi intenses. Ce que je viens de dire de la nature spécifique des buts inscrits au football est une idée que tout fan de football peut apercevoir, et je souhaite continuer à procéder de cette manière. Mon plan pour les chapitres suivants est d’examiner un certain nombre de traits distinctifs du football qui en font un jeu spécial. Comme je le montrerai, sa nature fondamentale est spécifique et il soulève des questions qui méritent d’être examinées. C’est à notre expérience de spectateurs de football que je m’intéresserai le plus, mais pas seulement. En me demandant ce que nous voyons lorsque nous regardons du football, j’aurai inévitablement à m’intéresser à ce qui relève de sa nature fondamentale, et il nous faudra pour cela savoir ce qu’il est. J’en dirai peu sur comment jouer et sur le « coaching » (tout ce qui relève du rôle de l’entraîneur) au football – à moins que le fait de penser au football d’une manière abstraite et générale puisse aider un joueur à devenir un meilleur joueur. Ce serait bien si c’était le cas mais, même si je ne l’exclus pas, je n’affirme pas pareille idée ici.

Pour tout dire, mon premier match à Bramall Lane en 1980 s’est terminé par une horrible défaite par deux buts à un face aux rivaux locaux de Rotherham United. Mais le jeu m’en avait donné suffisamment pour que j’en veuille encore. Les couleurs vives des maillots se détachant sur cette étendue de vert bien plus vaste que je ne l’imaginais en voyant des matchs à la télévision ont attiré mon jeune regard sur l’action fluide et changeante qui s’offrait à lui dans la lutte entre les équipes pour les deux points à prendre1. Ni la forme physique ni le niveau technique des joueurs n’étaient ce qu’ils sont aujourd’hui. Ça n’en était pas moins l’une des plus belles choses que j’avais vue dans ma courte vie. Être au milieu du kop2 et partager pour la première fois pareil moment de joie et de libération collective avec d’autres personnes habitées de la même passion et ne souhaitant rien de plus que le célébrer ensemble m’ouvrit les portes d’un nouveau monde et d’une nouvelle vie.

Stephen Mumford

Extrait de Football. La philosophie derrière le jeu, paru aux éditions Agone le 5 juin 2020 (p. 20-25).

Notes des éditeurs

1. Jusqu’en 1981, dans le championnat anglais, la victoire valait deux points au classement – chiffre qui fut ensuite porté à trois.

2. Le mot vient de Spion Kop, une colline d’Afrique du Sud où les Britanniques subirent une cuisante défaite pendant la guerre des Boers. L’événement fut traumatique en Grande-Bretagne, et en 1903, une tribune d’Anfield Road, le stade du Liverpool FC, fut baptisé Spion Kop en mémoire de la bataille. Le terme devint générique dans les pays de culture britannique — les autres lui préférant la plupart du temps le terme de « virage », en référence à la courbe que dessine les tribunes situées derrière les buts —, pour désigner les tribunes où se réunissent les supporters les plus fervents.