J’aurais pu lui répondre d’abord que parler d’amélioration par le capitalisme est pur abus de langage, vu que le capitalisme n’a jamais cherché qu’à améliorer ses méthodes d’exploitation du travail tandis que les travailleurs s’efforçaient de s’organiser et de se donner les moyens de lutter qui, seuls, leur ont permis d’inspirer à leurs exploiteurs la crainte de leur colère, et les concessions nécessaires qui en découlaient. Ça aussi, c’est incontestable. J’aurais pu ajouter ensuite, de façon plus polémique, que puisque la condition des petits salariés était devenue si enviable, il était étrange que lui et ses pareils aient jusqu’ici envoyé si peu de leurs enfants dans l’enseignement technique pour un CAP de chaudronnerie ou de coiffure. Mais je m’abstins de faire cette réponse à mon interlocuteur. J’aurais eu le sentiment d’entrer dans une querelle stérile et de me laisser piéger dans une problématique fallacieuse. La véritable question n’est pas en effet de savoir si oui ou non, et de combien, la part des biens, services et ressources, allouée aux classes populaires, s’est accrue en un siècle ou en une décennie. On peut admettre sans barguigner inutilement que cette part a forcément augmenté, en valeur absolue. Ce qui pose problème, c’est que là où le système concède une augmentation x de la part dévolue aux besoins du plus grand nombre, il autorise une augmentation dix, vingt, cent fois, incomparablement plus grande, de la part accordée à la rémunération du capital, de ses actionnaires et de ses grands managers, de sorte que non seulement il entretient mais il accroît continuellement l’insondable fossé séparant la minorité possédante de l’immense majorité des dépossédés d’ici et d’ailleurs, et engendre une existence humaine à deux vitesses, ou plutôt deux conditions humaines incommensurables, au mépris des valeurs et des principes les plus fondamentaux de la République. Il vaut encore mieux être un grand possédant en 2007 qu’en 1907. Tel est le propos que je lui ai tenu, en ajoutant : « C’est là le véritable problème que devrait se poser aujourd’hui toute conscience digne de ce nom, dans des pays qui se prétendent civilisés et ultra-modernes mais qui maintiennent en fait, en en cachant l’arbitraire derrière une façade démocratique mensongère, des inégalités dignes des sociétés antiques et même pires encore. Toute autre façon d’aborder la question, en particulier celle qui consiste à focaliser le débat sur la mesure du poids de rogatons tombant de la table des maîtres dans la gamelle des serviteurs, revient à accepter, comme l’ont fait les sociaux-démocrates, les axiomes du capitalisme et donc l’aggravation des inégalités entre les maîtres, privilégiés intouchables, et la masse des serviteurs réduits à vendre leur âme pour un plat de lentilles. C’est cette iniquité, doublée d’une indignité, qu’il convient de supprimer à sa racine même en abolissant le droit des puissants et des grands possédants à accaparer, au nom des intérêts du capital, une part démesurée des ressources qui appartiennent à tous et des biens qui sont produits par le travail de la collectivité. » À ces mots, mon interlocuteur s’est écrié, avec commisération : « Mon pauvre ami, vous êtes un incurable et archaïque partageux ! » A quoi j’ai rétorqué : « Et vous, un fieffé suppôt du néo-féodalisme ! ». Sur cet échange d’aménités, nous nous sommes séparés, en état de totale et définitive incommunication.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011)
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Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)