Cet ouvrage est paru en 1994 en Grande-Bretagne et, peu après, aux États-Unis, sous le titre The Age of Extremes. The Short Twentieth Century, 1914-1991. Il devait être bientôt publié dans toutes les grandes langues de culture internationale, sauf une : en allemand, en espagnol et en portugais (dans des éditions européenne et américaine), en italien, en chinois (à Taïwan mais aussi en Chine populaire), en japonais et en arabe. Une édition russe était en préparation. D’autres éditions furent rapidement mises en chantier dans toutes les langues officielles de l’Union européenne, sauf une ; et dans les langues des anciens États communistes de l’Europe centrale et orientale : en polonais, en tchèque, en magyar, en roumain, en slovène, en serbo-croate et en albanais. Mais, jusqu’en 1999, pas en français…

À la différence de la Lituanie (3,7 millions d’habitants), de la Moldavie (4,3 millions) et de l’Islande (270 000), en France (58,4 millions) les éditeurs n’ont apparemment pas jugé possible, ou souhaitable, de traduire le livre dans leur langue. En 1997, la revue Le Débat l’a pourtant estimé suffisamment important pour y consacrer un dossier critique d’une petite centaine de pages – même si d’éminents intellectuels français s’y efforçaient d’expliquer pourquoi c’était un livre qu’on ne saurait publier en France. N’était l’initiative du Monde diplomatique, il serait encore inaccessible au monde francophone.

La résistance des éditeurs français, seuls parmi ceux des quelque trente pays qui ont traduit The Age of Extremes, ne laisse pas d’intriguer. L’auteur de ces pages, mais il n’est pas le seul, en a été assurément surpris. Mes précédents livres ont été, pour la plupart, traduits en français, et certains même réédités en poche. Je ne m’attendais certes pas à ce que la maison qui avait publié les trois premiers volumes de mon histoire du xixsiècle, toujours disponibles, refuse, sans commentaire ni explication, de publier celui qui clôt la série. Était-il probable, comme des éditeurs français l’ont suggéré, que ce livre, à la différence des précédents volumes, eût été publié à perte ? À en juger par l’accueil reçu dans tous les pays où il a été édité, et par les ventes, son manque d’intérêt pour le public français est une hypothèse peu plausible.

L’explication la plus concise nous vient de Lingua Franca, revue universitaire américaine dont la spécialité est de rendre compte des débats et des scandales intellectuels : « “Il y a vingt-cinq ans de cela, observe Tony Judt, historien de la New York University, The Age of Extremes eût été traduit dans la semaine.” Que s’est-il donc passé ? Il semble que trois forces se soient conjuguées pour empêcher la traduction de ce livre : l’essor d’un antimarxisme hargneux parmi les intellectuels français ; les restrictions budgétaires touchant l’édition des sciences humaines ; et, ce n’est pas le facteur le moins important, le refus ou la peur de la communauté éditoriale de contrer ces tendances. »

Que ce livre soit paru peu avant le dernier grand succès de François Furet, Le Passé d’une illusion, « analyse tout aussi ambitieuse de l’histoire du xxe siècle, mais beaucoup plus conforme aux goûts parisiens dans sa manière de traiter le communisme soviétique », a fait « hésiter les éditeurs français à sortir un ouvrage comme celui de Hobsbawm » 1. On trouve une explication très semblable dans la nouvelle Newsletter du Committee on Intellectual Correspondance parrainé par l’American Academy of Arts and Sciences, le Wissenschaftskolleg de Berlin et la fondation Suntory (Japon) : que Hobsbawm soit demeuré un homme de gauche impénitent serait « une gêne » pour la mode intellectuelle alors en vogue à Paris 2.

Tel est aussi le point de vue de Pierre Nora, des éditions Gallimard, dans le tableau clair et autorisé qu’il brosse de la situation telle qu’il la voit : « La France ayant été le pays le plus longtemps et le plus profondément stalinisé, la décompression, du même coup, a accentué l’hostilité à tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler cet âge du philosoviétisme ou procommunisme de naguère[… qui], en France et en ce moment, passe mal 3. » On ne sait pas très bien si, ni dans quelle mesure, l’éditeur lui-même se reconnaît dans cette France où l’attitude de l’auteur « passe mal » 4.

Au vu de ces arguments, le lecteur pourrait s’attendre à découvrir, comme dans Le Passé d’une illusion de François Furet, une longue polémique politique et idéologique. Mais L’Ère des extrêmes n’a pas été écrit dans cet esprit. Les lecteurs s’en apercevront aussitôt : ce n’est pas du tout le même genre de livre. Il s’agit d’une histoire d’ensemble du xxe siècle, et du dernier volume d’une série commencée il y a de longues années, qui se présente comme une histoire du monde depuis la fin du xviiie siècle, c’est-à-dire l’« Ère des révolutions ».

C’est à cette aune qu’il convient d’en juger les mérites. Il a été reconnu et pris au sérieux dans des pays aux régimes et aux modes intellectuelles aussi différents que ceux de la république populaire de Chine et de Taïwan, d’Israël et de la Syrie, du Canada, de la Corée du Sud et du Brésil, pour ne rien dire des États-Unis. Le plus souvent à la grande satisfaction financière de l’auteur et de ses éditeurs, le livre s’est aussi très bien vendu – et lu – sur trois continents. On observera au passage que les éditeurs de pays au moins aussi profondément « stalinisés » en leur temps que la France, et exposés à une « décompression » encore plus spectaculaire, à savoir les anciens États communistes, n’ont pas hésité à le publier. (À l’époque communiste, les ouvrages historiques de l’auteur n’ont jamais été édités en Russie, en Pologne ni en Tchécoslovaquie.)

La publication de cette traduction française de The Age of Extremes permettra donc de découvrir si les critiques et le public français intelligent sont vraiment aussi différents que le suggère Pierre Nora dans son évaluation peu flatteuse de l’état intellectuel de la France.

Il permettra aussi au lecteur de juger un autre argument avancé pour justifier le refus persistant de publier L’Ère des extrêmes en France : le temps d’être traduit, l’ouvrage serait déjà périmé et sa lecture devenue superflue. De mon point de vue, l’heure de sortir une version révisée n’est pas encore venue. La situation mondiale n’a pas fondamentalement changé depuis le milieu des années 1990. En conséquence, si mon analyse historique générale et mes observations sur le monde en cette fin de siècle nécessitent une révision de grande ampleur, ce n’est pas que la suite des événements les auraient invalidées. La situation internationale demeure telle que je l’ai esquissée dans la première partie du chapitre xix. Les événements dramatiques et terribles de la région des Grands Lacs en Afrique centrale (Rwanda et Zaïre) n’en fournissent qu’une illustration supplémentaire.

Que le « court xxe siècle » se soit terminé par une crise générale de tous les systèmes, et pas simplement par un effondrement du communisme, est l’une des thèses centrales de ce livre. Si besoin est, l’éruption, en 1997-1998, de la crise de l’économie capitaliste la plus grave depuis les années 1930 le confirme 5. À vrai dire, elle laisse penser que l’auteur a péché par optimisme en suggérant que l’économie mondiale « entrera dans une autre ère de prospérité et d’expansion avant la fin du millénaire », même si c’était pour ajouter aussitôt, à juste raison, que celle-ci risquait d’être « entravée par l’effondrement de régions entières du monde dans l’anarchie et la guerre, et peut-être par un attachement excessif à la liberté mondiale des échanges ».

Bref, du point de vue de l’auteur, ce qui s’est produit dans le monde depuis 1994 – date de la première édition anglaise de ce livre – n’a pas sensiblement affecté les mérites et les faiblesses de son interprétation du xxe siècle. Aussi, hormis des corrections de détail, le texte présenté au public français est-il le même que le texte publié dans les autres langues. Aux lecteurs de juger.

Pour terminer, l’auteur aimerait adresser ses remerciements au Monde diplomatique, qui a rendu possible la première parution, ainsi qu’à ses amis parisiens, qui ont prouvé que tous les intellectuels français ne voyaient pas d’un mauvais œil que leurs compatriotes lussent les ouvrages d’auteurs qui n’avaient pas les faveurs des modes bien-pensantes en France dans les années 1990.

Post-scriptum (2002) 

Ce livre m’a valu plus de lettres de lecteurs inconnus des quatre coins de la France que les autres traductions de mes œuvres (et il y en eut beaucoup).

Enfin, il m’a permis, en tant que vieux francophile dont l’histoire d’amour avec la tradition de la gauche française commença le 14 juillet 1936, sur un camion transportant des reporters cinéastes, de clore cette idylle en beauté soixante-trois ans plus tard : l’événement, hautement symbolique pour moi, se déroula dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, autrefois la seule université de la capitale et aujourd’hui la doyenne d’une grande famille, en compagnie de Parisiens venus assister à un débat sur mon livre. Parmi les personnes arrivées en assez grand nombre pour remplir l’immense auditorium, peu avaient lu mes ouvrages – les éditeurs qui ont refusé de publier L’Ère des extrêmes ne manquaient jamais de me rappeler que je n’avais obtenu que des succès d’estime sur le marché hexagonal. Ils étaient plutôt attirés par le fait que quelqu’un – moi, en l’occurrence – parlait franchement, dans un esprit critique et même autocritique (sans verser dans l’autoflagellation), et avec fierté, au nom de ceux qui souhaitaient une gauche débarrassée des anciens clivages de partis et des dogmes orthodoxes. J’aime à penser qu’en cette occasion j’ai assisté à une sorte de réveil, si bref fût-il, de la gauche intellectuelle parisienne après une longue période de siège 6.

Eric Hobsbawm

Extrait de la postface à L'Ère des extrêmes, nouvelle édition à paraître aux éditions Agone le 6 mars 2020

Notes

1. « Chunel Vision », Lingua Franca, novembre 1997, p. 22-24.

2. « Furet vs Hobsbawm », Newsletter, automne/hiver 1997-1998, p. 10.

3. Pierre Nora, « Traduire : nécessité et difficultés », Le Débat, 1997, n° 93, p. 93-95.

4. Quatre ans plus tard, dans son autobiographie, Hobsbawm précisera : « Paradoxalement, alors que les partis communistes s’effritaient, que la guerre froide touchait à sa fin et que l’Empire soviétique s’effondrait, la polémique antimarxiste prit un ton de plus en plus acerbe, pour ne pas dire hystérique. On peut penser que François Furet, historien et commentateur d’une grande intelligence, et dont l’influence était considérable, fut le chef d’école de cette tendance. Il profita pleinement du bicentenaire de la Révolution française pour attaquer celle-ci. Le Passé d’une illusion, qu’il publia quelques années plus tard, présentait le xxe siècle comme celui où les hommes avaient enfin réussi à se libérer du rêve dangereux du communisme. Bien sûr, j’ai critiqué son point de vue. En tant qu’historien marxiste à la réputation bien établie, je me suis ainsi retrouvé à défendre la gauche intellectuelle française assiégée. Tout cela compliqua encore davantage mes rapports avec les historiens “repentis” [c’est-à-dire ex-communistes], d’autant plus que ma propre histoire du xxe siècle, The Age of Extremes, parut peu avant le livre de Furet. » (Eric J. Hobsbawm, Franc-tireur…, Ramsey, 2005, p. 398.)

5. Dix ans plus tard, cette thèse est de nouveau confirmée par la crise dite des subprimes, déclenchée en 2008 au niveau mondial par la multiplication de crédits immobiliers hyper-spéculatifs. À l’heure où nous écrivons ces lignes, tout laisse penser qu’une nouvelle bulle capitalistique, formée sur la valorisation boursière de quelques entreprises du numérique, pourrait de nouveau éclater. [nde]

6. Eric J. Hobsbawm, Franc-tireur…,op. cit.,  2005, p. 399.