À cette époque, Charles Dickens (1812-1870) et Lewis Carroll (1832-1898) contaient, chacun à sa manière, les gloires de l’enfance, Jack The Ripper (1888) semait la terreur, la Grande-Bretagne était fière de ses conquêtes, et Conan Doyle (1859-1930) inventait Sherlock Holmes.

« Il est chaste. Ne sait rien de l’amour. N’a pas aimé. Cet homme si viril a renoncé à l’art d’aimer. Dans Baker Street, il vit seul en reclus. Lui est aussi étranger cet autre art : l’oubli. » C’est là une version Borgès de Holmes. On y rajoutera avec ferveur la casquette et la pipe et Watson. Les manies, les vices, et le commentateur.

Holmes est un célibataire enthousiaste, trop intelligent pour ne pas s’ennuyer, et qui ne trouve à s’amuser un peu que lorsqu’il est aux prises avec un joli problème bien opaque : la casquette est le symbole de ses enquêtes sur le terrain, tout comme la loupe.

Mais il lui faut, pour que surgisse l’étincelle, le silence qui accompagne la réflexion ; dans ces moments-là, le silence a le goût du tabac, dont la fumée fait un écran protecteur. Quand le monde retourne à sa morosité, quand il n’y a plus d’énigme à déchiffrer, Holmes se console de façon un tantinet moins bourgeoise : il prend tout bonnement de la drogue.

Holmes est un grand dépressif. Holmes est surprenant. Holmes est séduisant. Pour lui, nous avons les yeux de Watson : qui est bien brave, bien comme il faut, bien bêta. Qui n’aime Holmes ? L’exaspérant, le ricaneur Holmes? Un surhomme, absolument, mais si fragile. Une contrariété, et il s’enfonce dans le mutisme. Une déception, et il sort son violon. Il est irrésistible.

Pourtant, Conan Doyle le tua. Conan Doyle n’en pouvait plus, de son Holmes, lui qui semblait plutôt s’apparenter à Watson : il n’y parvint pas. Le scandale fut trop grand.

Drôle d’homme, ce Conan Doyle. Né dans une famille relativement célèbre, mais doté d’un père ivrogne, il fut médecin, écrivain très engagé, chantre de toutes les valeurs de la bourgeoisie victorienne, demeura persuadé que son grand œuvre tenait dans ses romans historiques, sut pourtant donner naissance à un héros fantasque et obscur, fonda la Société des recherches parapsychiques pour étudier les phénomènes occultes, communication avec les esprits et autres mystères du système nerveux et de l’au-delà, fréquenta Henry Irving (1838-1905), le plus grand acteur de la période, ami intime de Bram Stocker (1847-1912), le génial inventeur de Dracula, grand adepte de la Golden Dawn, cette secte rosicrucienne portée sur la magie blanche, fut en relation avec Churchill… 1

Bref, Conan Doyle est splendidement représentatif de son époque, où les pires hypocrisies et les plus énergiques combats pour la justice furent menés, où le bon sens le plus épais côtoya les rêveries les plus intrépides, où l’on s’évanouissait devant un adultère mais où on faisait ingénument un triomphe à un couple d’hommes. Qui, l'Empire aboli et les brouillards de Whitechapel dissipés, se sont installés sans broncher dans notre monde argentique, cathodique, numérique.

Ce ne sont plus les énigmes qui captivent, si tant est qu'elles aient jamais été déterminantes, mais la puissance du lien entre le convenable et l'excentrique, l'attrait du cocon de Baker Street fêlé par le désespoir, le charme de l'aventure à deux, excessive, dangereuse, blagueuse, juste avant de retourner boire le thé. Que celui qui n'a pas vu Jeremy Brett interpréter Holmes pour la télévision le sache : il n'a rien vu. Ce Holmes-là, dandy, insupportable, mélancolique, orageux, d'une humanité magnifique, et complètement allumé, est définitif.

Au début des années 1900, la Grande-Bretagne a émis cinq timbres en hommage au détective de Baker Street. Pour cet acte de gratitude envers les pouvoirs de l’imaginaire, il lui sera beaucoup pardonné.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans l'hebdomadaire Révolution, le 5 décembre 1991, p. 7.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, Une histoire du rock pour les ados (avec Edgard Garcia, Au diable vauvert, [2013] 2019).

Note

1. Pierre Nordon, Tout ce que vous avez voulu savoir sur Sherlock Holmes sans jamais l’avoir rencontré, Le Livre de Poche, 1994.