Comment représenter le peuple quand on oublie les classes populaires ?

[…] La première année de gouvernement qui a suivi la victoire d'Emmanuel Macron lui a donné l'occasion de mettre en œuvre le début de son programme. Les députés de son parti, issus pour une large part des classes sociales supérieures (CSP+), sont devenus majoritaires et ont voté des mesures aggravant les inégalités sociales. Au bout d'un an d'exercice du pouvoir, le président qui prétendait dépasser le clivage droite/gauche ne faisait déjà plus illusion. Je citais, dans la conclusion de la précédente édition de l'Histoire populaire, le résultat d'un sondage montrant qu'une grande majorité de Français estimaient que Macron appliquait une politique de droite. Il était de plus en plus populaire chez les riches, mais de moins en moins chez les pauvres. Le fossé avec ceux d'en bas s'était considérablement aggravé avec des propos publics qui illustraient le mépris de classe que j'avais déjà repéré dans son programme présidentiel. Il s'en prenait aux grévistes qui « foutent le bordel », à « ceux qui déconnent avec les minima sociaux », aux travailleurs présentés comme des « gens qui ne sont rien » et des « illettrés », auxquels il opposait les « premiers de cordée » que lui-même entraînait vers le sommet de la montagne. […]

Que le président de tous les Français ait pu ainsi ignorer la majorité des citoyens me semblait lourd de conséquences. L'une des grandes leçons de l'histoire populaire de la France, c'est que les dominants ne renoncent à leurs privilèges que lorsqu'ils y sont contraints et forcés. Emmanuel Macron avait réussi à imposer son programme libéral en mettant à profit la crise profonde du mouvement ouvrier liée à la désindustrialisation, à la précarisation du travail, à la désaffection des classes populaires pour une gauche de gouvernement qui les avaient abandonnées. Toutefois, à l'encontre de ce qu'écrivait Macron dans son programme, quand il ironisait sur la lutte des classes en la présentant comme une forme de « romantisme juvénile hors de saison », je rappelais l'une des principales leçons de mon histoire populaire, à savoir que les grands mouvements sociaux prennent toujours les élites par surprise. Tous les facteurs que je viens de rappeler pouvaient laisser prévoir qu'en réponse à la brutalité de cette offensive libérale, la question sociale ressurgirait nécessairement à plus ou moins long terme, sous une forme inédite. Je ne pensais pas, en écrivant ces lignes, que ces prévisions se réaliseraient aussi vite. Pourtant, deux mois à peine après la sortie de ce livre, le mouvement des gilets jaunes vint rappeler à tous ceux qui l'avait oubliée la réalité de la lutte des classes.

Les gilets jaunes et le retour de la question sociale.

L'originalité de ce mouvement social, sur laquelle je reviendrai plus loin, n'empêche pas que, par de nombreux côtés, il s'est inscrit dans le prolongement des luttes multiséculaires des classes populaires. J'y ai vu, pour ma part, une confirmation du processus que j'avais mis en évidence, à savoir que pour comprendre les formes de résistance de ceux d'en bas, il faut commencer par analyser les relations de pouvoir dans lesquelles elles sont prises. […]

Comme cela a été le cas dans toutes les grandes luttes sociales qui l'ont précédé, ce mouvement a révélé l'ingéniosité et la force créative du peuple quand la solidarité permet d'opposer une résistance collective à la domination de classe. Le processus qui consiste à s'approprier le langage et les symboles inventés par ceux d'en haut pour en faire des instruments de lutte, que j'ai décrit dans ce livre à propos des grands mouvements sociaux de notre histoire, s'est reproduit, comme en témoigne le fameux gilet jaune. Ce vêtement que l'administration de la sécurité routière avait imposé à tous les automobilistes (et aux travailleurs des chantiers, des voiries, etc.) est devenu le symbole de la lutte, pour nommer la détresse de ceux que le système capitaliste laisse en panne sur le bord de la route et qui s'agitent pour ne pas rester invisibles plus longtemps. Le rond-point a remplacé l'usine, La Marseillaise a remplacé L'Internationale, le drapeau tricolore a remplacé le drapeau rouge, mais cela n'empêche pas que le mouvement des gilets jaunes s'est inscrit dans le prolongement des grandes révoltes sociales de notre histoire contemporaine. […]

Le mouvement des gilets jaunes a montré aussi que la classe dominante cherche toujours à discréditer les luttes populaires qui mettent en cause ses intérêts. Je me suis élevé dès le départ contre les termes péjoratifs utilisés pour caractériser cette révolte, comme ceux de « jacquerie » ou de « poujadisme ». Les médias et les ministres du gouvernement Macron (en premier lieu le ministre de l'Intérieur) ont multiplié les reportages et les propos visant à présenter les gilets jaunes comme des « casseurs » agressant sauvagement des policiers démunis et détruisant les belles vitrines de l'avenue des Champs-Elysées. Des propos hyper-minoritaires ont été exploités pour dénoncer le mouvement comme « antisémite », « raciste », « homophobe », etc. Tout cela pour masquer les revendications concernant les inégalités sociales et le mépris de classe qui étaient partagées par l'immense majorité des gilets jaunes.

Cette grande lutte sociale a réactivé une question qui a commencé à se poser dès les débuts de la Révolution française : elle concerne la définition de la citoyenneté. À chaque fois qu'il s'est mobilisé massivement, le peuple d'en bas a remis en question la définition bourgeoise de la citoyenneté, fondée sur la délégation de pouvoir, en lui opposant la participation directe de tous les citoyens. Cette mise en cause des formes dominantes de la représentation du peuple a été accentuée en France par la faiblesse des corps intermédiaires et par la centralisation parisienne des organes du pouvoir d'État. La défiance massivement exprimée par les gilets jaunes à l'égard des organisations traditionnelles censées défendre les intérêts des classes populaires s'inscrivait donc dans le prolongement d'une très longue histoire.

Néanmoins, elle a été accentuée par plusieurs facteurs. Le premier tient au fait que les réseaux sociaux facilitent l'expression directe des citoyens et des formes de coordination de l'action échappant aux organisations traditionnelles. Un autre facteur qui a amplifié cette crise de la représentation tient à une contradiction qui n'a pas été assez soulignée. Il faut éviter de croire en effet qu'il existerait un lien direct, de cause à effet, entre l'ampleur de la misère sociale et la puissance des résistances populaires. Si l'on se place à l'échelle mondiale, on voit bien que les plus exploités parviennent rarement à exprimer collectivement leurs souffrances, de sorte que celles-ci reste invisibles dans l'espace public. Pour comprendre l'ampleur prise par le mouvement des gilets jaunes, il faut donc invoquer des raisons qui ne sont pas seulement d'ordre économique. Grâce aux luttes des années 1950-1970, la France est l'un des pays où les inégalités sociales sont le moins marquées, mais c'est aussi le pays où la progression de la scolarité a été la plus forte. Sous réserve de confirmation par des études à venir, on pourrait donc faire l'hypothèse que c'est la capacité de s'exprimer collectivement, amplifiée sur le plan technique par les réseaux sociaux, qui a été la cause principale du mouvement des gilets jaunes. Cette compétence a alimenté une frustration d'autant plus grande qu'en France l'exclusion des classes populaires des instances représentatives est particulièrement choquante puisque, sur 577 élus à l'Assemblée nationale, il n'y a aujourd'hui aucun ouvrier, alors que ceux-ci représentent 20 % des actifs et qu'un grand nombre d'entre eux sont bacheliers. […]

Un nouvel âge des relations de pouvoir

Cette lutte a aussi replacé au centre de l'actualité la question de la violence. […] Ce qui a été dénoncé comme des preuves insupportables de la violence populaire fut en réalité la conséquence des nouvelles formes d'action qu'ont développées les gilets jaunes. Depuis le début du XXe siècle, les manifestations étaient organisées et encadrées par les organisations que s'était données le mouvement ouvrier. Ses leaders avaient appris à discipliner leurs troupes, ils demandaient à la préfecture l'autorisation de défiler sur des parcours strictement balisés, le service d'ordre mis en place par les partis ou les syndicats permettait d'éviter les débordements. Les manifestants marchaient sagement derrière leur banderole car ils voulaient donner une bonne image d'eux-mêmes dans l'opinion pour populariser leurs revendications. Les gilets jaunes ont rompu avec cette logique. Ils ont manifesté sans demander d'autorisation, avec des slogans inscrits sur le dos de leurs gilets, sur des parcours qu'ils avaient eux-mêmes choisis en fonction de leur charge symbolique (les Champs-Élysées étant vus comme le lieu central du pouvoir d'État). L'absence de service d'ordre a facilité les débordements car les actions de masse sont toujours des moments de défoulement pour ceux qui subissent constamment dans leur vie quotidienne la violence du système capitaliste. Les destructions de vitrines et les affrontements avec les CRS ont été conçus aussi comme des « opérations coup de poing », afin d'attirer l'attention des médias.

Ces nouvelles stratégies de lutte ont provoqué, dans un premier temps, un véritable affolement au plus haut sommet de l'État. Mais, très vite, un dispositif répressif inédit a été mis en place qui a frappé les observateurs par sa brutalité. Les nouveaux moyens techniques qui ont été utilisés, comme les fusils à balle de caoutchouc (LBD 40), les grenades explosives et même les blindés, ont fait un nombre de victimes sans précédent depuis mai-juin 1968. Des manifestants ont eu la main arrachée, d'autres ont perdu un œil ; à Marseille, une femme de quatre-vingts ans a succombé aux blessures occasionnées par une grenade lancée dans son appartement. Les arrestations préventives ont privé des milliers de personnes du droit de manifester, portant ainsi atteinte à l'une de nos principales libertés individuelles. L'ampleur de cette répression a été dénoncée par Amnesty International et les députés européens ont eux-mêmes condamné l'usage disproportionné de la force par la police dans les manifestations.

Alors que j'avais intitulé la précédente conclusion de ce livre : « De quel avenir Emmanuel Macron est-il le nom ? », le moment est déjà venu de braquer le projecteur du côté des dominés : quelles perspectives le combat des gilets jaunes laisse-t-il entrevoir concernant l'évolution de la lutte des classes dans un pays comme la France ?

Je suis convaincu qu'il s'agit de la première grande lutte populaire correspondant au nouvel âge des relations de pouvoir dans lequel nous sommes entrés, et que j'appelle « la démocratie du public ». Cette forme de résistance collective est adaptée au système de domination qui a permis l'élection d'un Donald Trump, d'un Emmanuel Macron, d'un Boris Johnson, pour ne citer qu'eux. […]

L'un des aspects les plus positifs du mouvement, c'est qu'il a réussi à porter les intérêts de groupes sociaux qui ne se sentaient plus représentés, mais invisibilisés ou déniés. Si les gilets jaunes ont maintenu la pression aussi longtemps, en manifestant tous les samedis pendant près d'un an, c'est parce qu'ils ont réactivé un aspect fondamental et ancestral des luttes populaires : la fraternité. Des gens qui étaient isolés, sans culture politique et qui, bien souvent, n'avaient jamais manifesté, se sont retrouvés sur les ronds-points pour dénoncer l'injustice sociale et tisser entre eux des liens de sociabilité qui ont changé leur vie. La réflexion collective a permis un élargissement des revendications initiales pour placer la justice sociale au cœur du débat.

Toutefois, la démocratie du public est un système de pouvoir qui oppose lui aussi des dominés et des dominants. Ces derniers, comme le montre l'exemple d'Emmanuel Macron et de son parti, ont utilisé ce nouveau système pour s'installer aux commandes de la société française en s'emparant du pouvoir d'État, alors que les gilets jaunes ne sont pas parvenus, jusqu'ici, à structurer leur mouvement pour en faire une force électorale.

Le pouvoir macronien a réagi en combinant les mesures répressives évoquées plus haut et des mesures présentées comme des concessions. Il faut y voir une nouvelle illustration de la dialectique de la lutte des classes que j'ai choisie comme fil conducteur de ce livre. Les dominants ont été contraints, en effet, de modifier leur stratégie sous la pression des classes populaires. […] Pourtant, dans leur immense majorité, les gilets jaunes estiment que ces concessions ne sont que de la poudre aux yeux et que leurs principales revendications n'ont pas été satisfaites. On peut certes affirmer que leur combat était « politique » puisqu'il contestait énergiquement les formes actuelles de la démocratie représentative, mais, en rejetant toute forme de représentation, les gilets jaunes ont refusé de jouer le jeu de la politique, dont l'arêne fondamentale reste aujourd'hui la compétition électorale, qu'on le veuille ou non. Malgré le soutien dont il a bénéficié dans l'opinion, le mouvement a fini par s'essouffler en l'absence d'une traduction dans le champ politique tel qu'il est constitué aujourd'hui. […]

Les élections européennes de mai 2019 ont montré que la gauche n'avait tiré aucun bénéfice de cette grande lutte sociale. Son avenir dépendra certainement de sa capacité à tirer les leçons du soulèvement des gilets jaunes pour imaginer de nouvelles formes de médiations adaptées aux relations de pouvoir qui caractérisent la « démocratie du public ». Cet avertissement vaut aussi pour les chercheurs en sciences sociales. Les grandes luttes populaires sont toujours riches d'enseignement pour ceux dont le métier est d'aider à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. Si je prends mon propre cas, je dois reconnaître que la mobilisation des gilets jaunes m'a aidé à repérer une lacune dans mon histoire populaire de la France. Elle concerne la question des luttes écologiques.

Les luttes populaires face à la contamination du monde.

[…] L'un des grands mérites du mouvement des gilets jaunes a été, à mes yeux, d'établir une connexion entre la lutte contre les inégalités sociales et le combat écologique. C'est sans doute sur ce sujet que le mouvement a évolué de la façon la plus radicale. La mobilisation initiale contre l'augmentation des taxes sur le carburant, taxes qui étaient justifiées officiellement par la volonté de lutter contre la pollution atmosphérique, s'est progressivement élargie pour dénoncer les rapports de production capitalistes et leurs conséquences négatives sur l'environnement. Un nouveau défi s'est alors imposé à moi : comment intégrer le problème de la pollution de la planète dans une histoire populaire de la France envisagée sous l'angle des relations de pouvoir ? […]

Si le mouvement ouvrier n'a pas placé ce combat au centre de ses préoccupations, c'est parce qu'il a été lui-même engendré par la société industrielle. […] Que ce soit dans la métallurgie, la chimie, la construction automobile, les entreprises les plus polluantes étaient celles qui faisaient vivre le plus grand nombre de travailleurs. C'est aussi dans ces secteurs-là que le mouvement ouvrier a trouvé ses forces vives, les bataillons qui lui ont permis de résister efficacement à la domination patronale. Dans ces conditions, la critique globale des effets de l'activité industrielle sur l'environnement était quasiment impossible. […]

Ce n'est donc pas un hasard si la question de l'environnement n'a commencé à devenir un véritable enjeu politique qu'à partir des années 1980, quand la grande industrie est entrée dans une crise profonde, suite aux délocalisations des grandes usines vers les pays pauvres. C'est à ce moment-là seulement qu'on a vu naître en France une politique de « développement durable ». Après Mai 68, la montée en puissance des mouvements écologistes avait déjà permis d'obliger les entreprises à appliquer de nouvelles normes pour limiter la pollution. C'est aussi pour échapper à ces contraintes que le patronat a accéléré sa politique de délocalisation. La tendance à imposer aux plus pauvres la pollution des riches, observée d'abord au niveau local et national, s'est étendue ensuite dans l'empire colonial, puis elle s'est généralisée au niveau planétaire.

Toutefois, conformément à l'une des principales constantes concernant l'histoire des relations de pouvoir que j'ai dégagées dans ce livre, la mondialisation de la domination écologique a aussi eu pour résultat d'élargir l'échelle des résistances collectives en faisant de la lutte contre la pollution un enjeu majeur de la solidarité internationale. Si l'on en croit les constats alarmistes des chercheurs spécialisés dans ce domaine, le réchauffement de la planète pose un problème inédit dans l'histoire de l'humanité. Les conséquences négatives de la pollution ne s'arrêtent pas, en effet, aux frontières des États. Les classes et les nations dominantes ne peuvent plus y échapper en les imposant aux dominés car du fait même que nous vivons tous sur la même planète, nous sommes tous concernés. […]

Ce constat ne signifie nullement qu'un consensus puisse exister entre ceux d'en haut et ceux d'en bas sur ce thème. La pollution du monde restera, pendant longtemps encore, un enjeu majeur de la lutte des classes. Les dominants mobiliseront toutes les armes qu'ils ont à leur disposition pour bloquer les réformes contraires à leurs intérêts et pour faire subir aux plus faibles les effets du réchauffement climatique. […]

La contamination du monde pose donc un défi inédit aux forces de gauche. Elles ne pourront redevenir hégémoniques que si les représentants des classes populaires, des minorités et des écologistes sont capables de nouer des alliances leur permettant de conquérir le pouvoir d'État. L'importance prise par la question climatique offrant de nouvelles opportunités pour coordonner les actions menées au niveau national et au niveau international.

J'avais terminé la conclusion de la première édition de ce livre en citant la fameuse phrase du Manifeste du parti communiste de Marx-Engels : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » et en m'interrogeant sur les formes que pouvait prendre la solidarité internationale. On constate qu'aujourd'hui, des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de jeunes sont organisées simultanément dans un grand nombre de pays sur des mots d'ordre liant la lutte contre le réchauffement climatique et la lutte contre les inégalités. C'est un motif d'espoir car c'est certainement autour des enjeux climatiques qu'un vaste mouvement anticapitaliste, associant les revendication écologiques et les revendications sociales, pourra se développer à l'échelle mondiale, en mobilisant les nouveaux moyens de communication offerts par internet.

Gérard Noiriel

Extrait de la postface à la deuxième édition de Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Agone, 2019.