Pourtant, certains articles de la CIDE n’ont pas fini de les interroger. À commencer par le premier, dans lequel les États signataires s’engagent à respecter et faire respecter les droits des enfants, sans distinction de race, de couleur, de religion, d’ethnicité, mais aussi de nationalité. Ou bien l’article 2, qui stipule que la protection de l’enfance doit être effective et non simplement déclarative.

Un événement imprévu a permis aux élèves de découvrir que les signataires n’étaient pas toujours conséquents dans leurs engagements. La réalité a percuté leur foi naissante en la solidité de nos institutions: deux de leurs camarades manquaient à l’appel à la rentrée des vacances. Klaudia et Kristina n’étaient pourtant pas malades et leurs parents ne les privaient pas du droit à l’instruction. Elles ont simplement fini par rejoindre leur père expulsé quelques semaines auparavant. L’État ne s’est pas substitué à lui pour les protéger, contrairement à ce qu’énonce l’article 2 de la CIDE. La raison de ce désengagement est désormais connue, tant elle est assénée sans vergogne ces temps-ci : les enfants étrangers, hors Union européenne et ressortissants d’un pays « sûr », ne peuvent plus bénéficier de la protection de la France, septième puissance économique mondiale.

Ce pays « sûr », au dire de l’ex-ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, repris depuis par les préfets de la République, c’est l’Albanie. Un pays sûr, sans doute, sauf quand on est Roms albanais.

Les familles qui sont arrivées chez nous ont vu leurs maisons démolies par les forces de l’ordre de ce pays tellement « sûr ». Et ce, pour ouvrir le chantier d’un centre commercial. En Albanie, les enfants Roms n’ont pas accès à l’école 1. En France depuis trois ans, Klaudia et Kristina étaient pourtant assidues. D’abord à l’école de la Paix, puis à l’école Révolution (ça ne s’invente pas !) ; enfin, chez nous, à l’Estaque Gare, depuis septembre 2019, avec deux autres enfants issus d’une deuxième famille.

Avec des militantes du Collectif du 5 novembre – Christine, Dominique et Molly –, nous nous sommes mobilisés dès l’arrivée de ces deux familles de « délogés » du centre-ville pour qu’elles bénéficient d’un hébergement auquel la mairie de Marseille, qui avait mis en péril leur logement (et quelque part leur existence), est normalement astreinte.

Mais nos bonnes volontés et la certitude que ces familles étaient dans leur droit se sont vite heurtées à des règles discriminatoires posées arbitrairement par le service du relogement : « Pas de papiers ? Pas de preuve de domiciliation ? Nous sommes désolés, mais ça ne va pas être possible ! » Des certificats de scolarité où figure leur adresse? Des comptes rendus de visite d’assistantes sociales, qui mentionnent le « 42 boulevard Barbini, 13003 Marseille » ? « Ça n’est pas probant ! », nous a-t-on répondu.

Puis est arrivé le jour où, de sursis arrachés en fausses promesses, les mamans, ravagées par l’angoisse, sont venues nous annoncer que les deux familles seraient à la rue à la fin de la semaine. Nous ne fûmes pas saisis par la compassion, Marielle et moi qui étions de surveillance à la porte ce jour-là. Ni par la pitié, mais par la honte. Honte d’être les citoyen.ne.s d’un État qui se déshonore, et nous déshonore par la même occasion, en jetant ces familles et nos élèves à la rue. Comment pouvions-nous encore les regarder dans les yeux ? Nous ne le pûmes pas.

Et c’est sans doute de ce sentiment de honte, face à des gens dignes jusque dans l’angoisse, qu’un impératif moral s’est cristallisé en nous: ces personnes, ces enfants, ne dormiront pas à la rue la semaine prochaine, ni la semaine d’après. Nous ne l’admettrons pas. Et rien désormais ne comptera autant que de les garder avec nous et leur trouver un toit.

C’est ainsi que d’un drame est née une belle histoire, qui ne fait que commencer.

Avec l’aide de militants – et il y en a beaucoup à l’Estaque, longtemps quartier « rouge », construit par l’immigration –, nous avons mis en place une action solidaire d’aide au logement : Cent pour un toit, à l’Estaque 3. D’autres avant nous avaient fait de même pour deux familles de l’école Révolution. Un peu partout en France naissent des collectifs qui poursuivent le même objectif. Le principe de cette action solidaire est simple : trouver une centaine de contributeurs prêts à payer tous les mois entre 5€ et 10€, jusqu’à ce que les familles sortent de leurs difficultés – qui décrochant un emploi, qui une carte de séjour. Mais d’abord un toit, avec de vraies quittances de loyer.

Le 12 novembre, sept personnes, trois adultes et quatre enfants, emménageront dans un grand appartement à Saint-Henri, tout près de l’Estaque. Et nous aurons la joie de continuer à faire notre métier d’enseignants auprès de ces enfants, si heureux d’aller à l’école et dont les parents ont enduré l’exil afin qu’ils y soient accueillis et s’y développent.

Ce jour-là, le droit international des enfants a cessé de reculer, sans l'aide des États signataires, mais du fait de la mise en pratique par quelques citoyens ordinaires de la vieille devise écrite en lettres de mémoire au fronton de nos écoles.

Jacques Vialle
Directeur de l’école élémentaire Estaque Gare (Marseille, 16e)

Une première version de ce texte est parue sur Huffingtonpost.fr le 9 novembre 2019.

Notes

1. Moins de 5 %, contre 72 % pour les Albanais non-roms – source : European Roma Rights Centre (ERRC) 2010, 28, 1.

2. Le Collectif du 5 novembres’est constitué il y a un an (à la suite del’effondrement de deux immeubles, rue d’Aubagne, à Marseille, causant huitmorts) pour faire face à une équipe municipale et des pouvoirs publics qui n’assumaient pas leurs responsabilités ; ce collectif accompagne dans leurs démarches les personnes et les familles délogées.

3Pour suivre notre action et participer, rejoignez notre page Facebook Cent pour un toit à l’Estaque.