Relations avec les autres organisations

Naturellement, les relations avec les associations féminines antifascistes vont se ressentir de l’engagement sans ambiguïté de Mujeres Libres dans le mouvement libertaire. Si, malgré tout ce qui l’en sépare, elle entretient des relations cordiales avec le Secrétariat féminin du POUM, il en va tout autrement avec la Agrupación de Mujeres Antifascistas (AMA), une organisation sous tutelle communiste qui a bénéficié du même élan qui profite au PCE au cours de la guerre civile1. Regroupant nombre de femmes affiliées aux partis du Front populaire, elle est parvenue assez vite à constituer une organisation fortement implantée dans toute la zone républicaine.

Mujeres Libres adopta une attitude clairement belligérante à l’égard de cette organisation tenue pour un satellite du PCE, en critiquant en particulier la propagande incitant les femmes à encourager le recrutement masculin dans les forces républicaines. Défendant la nécessité d’assurer les conquêtes révolutionnaires de juillet 1936 et de ne pas les sacrifier au nom du combat antifasciste, Mujeres Libres se prononça clairement contre les appels de l’AMA à l’unité féminine, qui aboutirait à leur dissolution dans une organisation soumise de fait à l’influence communiste.

Bien plus complexes – et surprenantes – furent les relations avec les organisations du mouvement libertaire. Malgré son choix de l’autonomie à l’égard de l’organisation mère2, Mujeres Libres chercha le soutien de la CNT, indispensable pour pouvoir réaliser ses projets, mais elle s’efforça surtout d’être reconnue en tant que branche du mouvement libertaire. La vérité est que, dans un cas et dans l’autre, les résultats des démarches de Mujeres Libres restèrent toujours bien en deçà de leurs espoirs. Pour ce qui est de l’appui financier, il lui fut accordé par la CNT et la FAI, mais assez chichement, surtout si on le compare au soutien dont bénéficièrent les autres organisations féminines de la part de leur « maison mère ». Quant à la reconnaissance de son existence par la CNT, ce fut là une source permanente de préoccupation pour ces militantes, qui se heurtèrent souvent à l’incompréhension ou à l’indifférence de la part de nombreux militants, les réticences les plus explicites venant de l’organisation de jeunesse, la FIJL, qui regardait Mujeres Libres comme un danger pour sa propre existence et alla même jusqu’à créer un Secrétariat féminin pour faire obstacle au départ de nombreuses jeunes militantes chez sa concurrente.

Plus difficile à comprendre est l’attitude des chefs anarcho-syndicalistes auxquels ont affaire les animatrices de Mujeres Libres. Dès le premier semestre 1937, Lucía Sánchez et Mercedes Comaposada ont intercédé auprès de Vázquez pour que la CNT se décide à reconnaître Mujeres Libres comme une composante du mouvement libertaire ; ce à quoi le dirigeant cénétiste réplique que cela ne pourra pas se faire tant que le mouvement ne se sera pas doté de toute l’armature institutionnelle (comités régionaux, nationaux, etc.) indispensable, selon lui, à toute organisation digne de ce nom. C’est après cette discussion que les animatrices du mouvement décident de fonder la Federación Nacional de Mujeres Libres comme organisation nationale structurée, sans que cela n’incite pour autant les responsables de la CNT à satisfaire à la demande qui leur a été faite.

Preuve de plus, si besoin est, des réticences des dirigeants de la CNT-FAI à admettre l’existence de Mujeres Libres, ces étonnants propos tenus par Federica Montseny devant le journaliste Hanns-Erich Kaminski, où celle qui est alors ministre de la Santé va jusqu’à nier l’existence même de Mujeres Libres : « Les deux sexes sont opprimés, dit-elle, pas seulement les femmes. Par conséquent, les hommes comme les femmes doivent lutter pour une seule libération. Voilà la raison pour laquelle nous n’avons aucune organisation exclusivement féminine.3 »

L’épisode final, et le plus dramatique, du combat pour la reconnaissance de Mujeres Libres a lieu au cours du plénum d’octobre 1938 de la CNT, où l’organisation a été admise avec beaucoup de réserves. Mis enfin au pied du mur, les délégués présents se voient dans l’obligation de s’exprimer sur la demande de l’organisation féminine. S’ils indiquent d’entrée qu’ils sont tout prêts à lui apporter un appui moral et matériel, ils ne s’en déclarent pas moins opposés à lui concéder, aux côtés de la CNT, la FAI et la FIJL, le statut de quatrième branche du mouvement libertaire :

1. l’anarcho-syndicalisme n’admettant pas de différence sexuelle, une organisation exclusivement féminine ne peut pas se réclamer de l’anarchisme ;

2. l’existence de Mujeres Libres est source de confusion parce que le mouvement réalise des tâches qui incombent aux syndicats. En conséquence, Mujeres Libres ne doit plus fonctionner comme une organisation autonome mais se contenter d’œuvrer au sein des syndicats et des ateneos (centres culturels).

Cette position pourrait passer sans doute pour l’expression de la culture profondément masculine qui inspirait les militants de la CNT. Mais elle est aussi, à notre sens, l’effet de la très forte culture d’organisation qui les anime. Il faut garder à l’esprit ce qui fait l’originalité radicale de Mujeres Libres par rapport aux autres organisations de femmes, l’AMA ou le Secrétariat féminin du POUM : alors que celles-ci furent les succursales féminines d’organisations majoritairement masculines, Mujeres Libres dut son existence à la seule volonté de certaines femmes de la CNT, qui imposèrent sa création sans consulter les instances de l’organisation mère. Si, ce faisant, le mouvement fut conséquent avec l’idéologie anarchiste dont il se réclamait, il est évident qu’il paya largement sa farouche volonté d’autonomie, un « séparatisme » incompréhensible pour de très nombreux militants de la CNT.

La double lutte de Mujeres Libres

Certain(e)s historien(ne)s ont cru voir une relative perte de la radicalité « féministe » de Mujeres Libres au cours de la guerre, qui s’expliquerait par l’alignement de l’organisation sur les positions les plus orthodoxes de l’anarcho-syndicalisme. L’une d’elles va jusqu’à reprocher à Mujeres Libres son refus de se ranger aux côtés des autres organisations de femmes sous prétexte que « la lutte pour la révolution sociale prend le pas sur d’autres combats », en suggérant que ces organisations auraient mené une lutte qu’on pourrait tenir pour « féministe », ce qui est pour le moins discutable4. Et la même auteure croit voir au sein du mouvement une revalorisation de la maternité pendant les années de guerre, y compris chez Lucía Sánchez, bien qu’elle soit probablement au fait d’une homosexualité dont la militante ne se cachait pas et qui la prédisposait fort peu à la maternité.

Quant à l’alignement sur les positions traditionnelles de l’anarcho-syndicalisme, aveugle à la différence de genre, la décision du plénum d’octobre 1938 montre qu’il ne dut pas être jugé si grand par les hommes de la CNT qui firent, eux, le reproche aux Mujeres Libres d’être trop « féministes » pour être de bonnes anarchistes. Sur ce point, Martha Ackelsberg précise que, pour ces délégués, « une organisation orientée uniquement vers les femmes ne pouvait pas être véritablement libertaire5 ».

S’il est bien évident que la situation de guerre dans laquelle l’Espagne s’installa près de trois ans ne pouvait guère inciter à la remise en cause des relations de genre, tout montre que les revendications « féministes » de Mujeres Libres n’en furent pas émoussées pour autant. C’est ainsi que le mouvement n’hésita pas à critiquer durement les miliciens qui, de retour à l’arrière, recouraient sans états d’âme aux services tarifés des prostituées ; et qu’il continua à réclamer l’application du principe « à travail égal, salaire égal » non respecté par les syndicalistes de la CNT là où ils participaient aux décisions – comme l’attestent certains témoignages rapportés par Martha Ackelsberg dans son livre6.

D’autres spécialistes, cependant, mieux informés et probablement mieux disposés à l’égard de Mujeres Libres que Yannick Ripa, font preuve d’une bien plus grande équanimité quant à la portée et à la nature de leur action. Mary Nash, par exemple, observe que « la mobilisation féminine réalisée sous les auspices de l’organisation constitua un pas décisif pour l’accroissement de la conscience féministe, de l’identité et de l’amour-propre des femmes ». Et si elle note que « la pression de la guerre et les événements politiques produisirent un certain affaiblissement de la thèse féministe » dans le mouvement, elle souligne que « l’objectif définitif de l’émancipation féminine et sociale était resté immuable »7.

Dans cette « double lutte » pour l’émancipation sociale et féminine – pour la « liberté extérieure » et la « liberté intérieure » de la femme –, un des principaux mérites de Mujeres Libres fut certainement de mettre en évidence, y compris au cours des années de guerre, les points aveugles de l’organisation syndicaliste révolutionnaire dont elles étaient issues. C’est ce qu’elles firent encore dans leur réponse à la décision du plénum d’octobre 1938, en faisant observer qu’on « ne pouvait faire valoir contre [leur] autodétermination le fait que l’anarchisme n’admette pas de différence de sexes puisque, en ce cas, il faudrait affirmer que, jusqu’à présent, nos organisations libertaires n’étaient pas telles puisque seuls, ou presque, les hommes ont agi en leur sein ».

Mais cela ne doit pas faire oublier que, par son existence même, Mujeres Libres avait mis aussi à découvert les limites et les insuffisances d’un certain féminisme – d’ailleurs encore dominant aujourd’hui –, puisque les militantes du mouvement étaient très conscientes de ce que le combat contre les injustices issues de la différence de genre pouvait éclipser – voire nier – le combat contre les différences de classe et la domination sociale, des sujets auxquels les femmes ouvrières de Mujeres Libres ne pouvaient rester indifférentes. C’est là un aspect de la question qu’il faut garder à l’esprit avant de reprocher ses insuffisances – réelles ou supposées –, du point de vue « féministe », à une organisation qui ne se conçut jamais comme telle.

C’est pourquoi il nous semble que, plutôt que de savoir si on peut faire l’aumône aux femmes de Mujeres Libres d’une épithète qu’elles ne songèrent pas à revendiquer, ni avant juillet 1936 ni après, il faudrait se demander si un terme dont les suffragettes d’hier et leurs émules d’aujourd’hui se sont réclamées et se réclament encore, pour exiger l’accès le plus large des femmes au monde du pouvoir et de l’argent, il faudrait, disions-nous, se demander si un tel terme peut véritablement rendre justice aux Mujeres Libres espagnoles. Et s’il est à la hauteur de ce qu’elles firent, dans les pires conditions qui soient, entre les années 1936 et 1939.

Miguel Chueca

Article extrait du numéro 43 de la revue Agone (2010), p. 62-67.

Du même auteur, vient de paraître son édition des textes choisis (1923-1937) de Camillo Berneri : Contre le fascisme. (Agone, 2019)

1. Créée en 1933 sous le nom de Mujeres contra la Guerra y el Fascismo, ce « Groupement des femmes antifascistes » adheère en 1934 au Komintern.

2. Ce désir d’autonomie est patent jusque dans le choix de ne pas adjoindre le sigle CNT-FAI aux couleurs rojinegras (rouge et noire) présentes sur la carte d’adhérente à Mujeres Libres ; par ailleurs, le mouvement choisit le bleu – avec frange rouge et noire – pour couleur de son drapeau.

3. Hanns-Erich Kaminski, Ceux de Barcelone (1937), Allia, 2003 – souligné par nous.

4. Lire Yannick Ripa, « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910- 1939) », Clio, 1996, n° 3.

5. Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres. El anarquismo y la lucha por la emancipación de las mujeres, Virus, Barcelone, 1999, p. 239.

6. Ibid., p.129-130. Il est vrai que les responsables cénétistes des industries collectivisées arguaient de ce que le travail effectué par les femmes était, en général, moins difficile et moins pénible que celui des hommes, et qu’on ne dérogeait donc pas au principe établi « à travail égal, salaire égal ».

7. Mary Nash, Rojas, Taurus, Madrid, 1999, p. 144. Martha Ackelsberg va bien plus loin en s’essayant à réfléchir (dans la voie ouverte par Audre Lorde, Adrienne Rich, Marilyn Frye ou Carole Pateman) à tout ce que le message des Mujeres Libres espagnoles pourrait apporter aujourd’hui encore à une « politique de la différence » qui ne repousse pas au second plan les différences de classe dont pâtissent tant les femmes que les hommes (Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres..., op. cit., « Conclusion »).