De la revue à l’organisation

Il faudra cependant attendre le 20 mai 1936 pour que le projet devienne réalité. Depuis la fin de la très brève aventure de Conciencia Libre et Humanidad Libre, revues fondées au tout début du XXe siècle, il n’y avait plus eu, en Espagne, de périodique anarchiste fait par (et pour) les femmes – bien qu’en l’occurrence il convienne plutôt de parler de revue liée au mouvement libertaire que de revue anarchiste tout court. Non seulement la volonté de ses animatrices est d’en faire une publication indépendante de la CNT mais, sachant que le mot « anarchisme » effraie les femmes espagnoles, elles souhaitent aussi ne pas la présenter comme une revue explicitement libertaire. Dans la lettre qu’elle adresse à Emma Goldman – venue en Espagne pendant la guerre civile à la demande de militants de la CNT –, afin de lui faire connaître son projet et de lui demander une collaboration écrite, Lucía Sánchez avoue qu’il s’agit d’éveiller « la conscience féminine aux idées libertaires, dont l’immense majorité des femmes espagnoles – très attardées socialement et culturellement – n’a pas la moindre idée1 ».

La parution de Mujeres Libres (ML) a été précédée de nombreuses démarches en vue d’obtenir la collaboration des militantes libertaires, des plus connues aux plus modestes. Emma Goldman y a répondu favorablement et sa prompte réponse a été intégrée dans le premier numéro de la revue. Federica Montseny a été contactée aussi, mais, pour des raisons que nous ignorons, elle n’a pas satisfait à cette demande. Lucía Sánchez lui enverra cependant une lettre après la sortie de ce numéro pour lui faire part de l’intérêt que présenterait pour la revue la collaboration d’une militante aussi prestigieuse. Ce soutien était d’autant plus précieux que la volonté expresse des animatrices de ML était de ne compter que sur des concours féminins, tant pour les collaborations écrites – l’objectif fut strictement respecté – que pour les tâches administratives.

L’éditorial du premier numéro de Mujeres Libres – non signé mais probablement rédigé par Lucía Sánchez – s’assigne pour objectif de donner à la femme « une vision nouvelle des choses, en évitant que sa sensibilité et son cerveau soient contaminés par les erreurs masculines ». Précisant que, par « erreurs », il faut entendre « tous les concepts actuels de relation et de coexistence : erreurs masculines parce que nous refusons énergiquement toute responsabilité dans le devenir historique, où la femme n’a jamais été actrice, mais témoin obligé et désarmé2 ».

A-t-on affaire pour autant à une démarche « féministe » ? Pas exactement. Ce qui intéresse ML, ce n’est pas « le féminisme qui cherch[e] son expression hors de ce qui est féminin, en essayant d’assimiler des valeurs et des vertus étrangères3 », mais une sorte de dépassement du féminisme que l’éditorialiste propose de nommer « humanisme intégral » – terme emprunté au journaliste Léopold Lacour et fort prisé dans les milieux anarchistes espagnols4.

Enfin, l’orientation libertaire est assez évidente dans les dernières lignes de l’avant-propos, où l’éditorialiste déclare qu’il n’est pas question pour la femme d’abandonner la tyrannie à laquelle elle a été soumise hier pour une autre tyrannie, « non moins raffinée et encore plus brutale : la politique ».

Outil de « culture et de documentation sociale » bien plus qu’arme de combat, ce premier numéro répond à l’objectif que se sont donné ses animatrices. À côté de quelques articles d’analyse politique, la revue ouvre ses pages à des thèmes culturels et sociaux (dont un essai de Lucía Sánchez sur la vie des paysans castillans) ainsi qu’à des sujets habituels dans les publications destinées aux femmes, mode et soins maternels. Elle bénéficiera dès son numéro trois de la collaboration de la poétesse et auteure de récits pour enfants Carmen Conde5 – qui signe sous le pseudo de Florentina ; puis, à partir d’août 1936, de celle du sculpteur et dessinateur Baltasar Lobo, le compagnon de Mercedes Comaposada, qui agrémente la revue de ses illustrations. D’autres concours viendront pendant les années suivantes, dont celui d’Etta Federn, une Juive allemande exilée en Espagne.

La nouvelle situation qui s’ouvre après le coup d’État de juillet 1936 et les urgences de l’heure ne permettront pas à ses animatrices de respecter la périodicité mensuelle annoncée au moment du lancement de Mujeres Libres. Par ailleurs, le groupe éditeur fait paraître un certain nombre de brochures, rédigées par ses principales animatrices ou par des personnalités extérieures comme Federica Montseny.

Le succès rencontré par le premier numéro de la revue, très vite épuisé, amène ses animatrices à exprimer de nouvelles ambitions : « Si nos forces sont à la mesure de nos aspirations, écrit Lucía Sánchez, tout laisse présager que nous pourrons développer intégralement le plan que nous avons conçu autour de l’élévation culturelle de la femme, qui peut apporter tant de bénéfices à la cause de la révolution. Parce que les choses ne vont pas s’arrêter à la revue.6 »

Peu après, la même s’ouvre à Josefa de Tena (militante de la CNT de Mérida et correspondante de ML) du désir de la rédaction d’établir « un réseau de sympathisantes parmi les femmes de toute l’Espagne », de créer des groupes culturels qui « devaient être la base la plus large d’une action à venir7 ». Bien loin de ruiner tous les plans élaborés avant juillet 1936 par les militantes madrilènes, le soulèvement militaire leur donne un élan nouveau : « Nous décidâmes bien vite, poursuit Lucía Sánchez, d’extraire de ces nouvelles conditions tous les avantages qu’elles apportaient à notre objectif et nous mîmes en route, [...] un nouveau plan d’action, visant à la fois à soutenir la cause de l’antifascisme et celle de l’émancipation féminine, qui est celle de la révolution. De là naquit la Agrupación Mujeres Libres. »

En septembre 1936, Mercedes Comaposada présente les statuts du mouvement aux membres du Groupement culturel féminin de Barcelone et les informe de l’existence d’un groupe Mujeres Libres à Madrid et des efforts de Suceso Portales pour en constituer un autre à Guadalajara8. Cette proposition, se rappelle Soledad Estorach, « fut accueillie avec enthousiasme et une émotion indescriptible », un sentiment qui dut être partagé par de nombreuses femmes si on en juge par la montée très rapide des effectifs : forte de cinq cents membres en septembre 1936, l’organisation, implantée principalement dans la région de Madrid, à Guadalajara, en Catalogne, au Levant et en Aragon, en revendique quelque vingt mille en août 1937.

Une fois l’Espagne installée dans la guerre, le mouvement ne pouvait plus, à l’évidence, limiter ses activités aux seuls domaines que ses militantes s’étaient assignés à l’origine. Dans un article publié en mai 1937 dans Tierra y Libertad, Mercedes Comaposada note que cette « sereine revue d’orientation et de documentation sociale [...] s’est transformée en un journal plus vibrant qui, en accord avec les circonstances actuelles, fait une critique constructive et donne une orientation pour aujourd’hui et pour demain ».

Et, en effet, le numéro d’octobre 1936 – daté du « 65e jour de la Révolution » – reflète la transformation opérée par la nouvelle, et dramatique, situation du pays : on y relate les activités des femmes sur le front ou dans les usines, les premiers jours des combats à Barcelone, les expropriations d’immeubles, l’expérience des collectivisations menées à Terrassa (Catalogne), et on y défend le point de vue anarcho-syndicaliste sur la guerre et la révolution.

Activités, projets et positions de Mujeres Libres

Une part des activités de Mujeres Libres est consacrée à toutes les tâches généralement réservées aux femmes en temps de guerre. Il s’agit principalement de s’occuper des réfugiés en provenance des régions tombées au pouvoir des franquistes et de porter assistance et réconfort aux combattants eux-mêmes. Les femmes de Mujeres Libres œuvrent parfois en collaboration avec la SIA – la Solidaridad Internacional Antifascista, une sorte de Croix-Rouge anarchiste. En revanche, et contrairement à ce que suggère l’utilisation propagandiste de la figure de la milicienne, peu de femmes participèrent à la guerre les armes à la main : dès la fin 1936, le sentiment général, dans le camp républicain, était que les femmes encore présentes sur le front devaient l’abandonner.

Mais les militantes de Mujeres Libres ne pouvaient évidemment pas limiter leurs activités à la réalisation de ces diverses tâches, aussi indispensables qu’elles fussent : « Cette force féminine que nous voulons créer, écrit Lucía Sánchez, et que nous sommes en train de créer, a, incontestablement, un sens et un destin politique bien plus grands que coudre des tuniques aux miliciens ou distribuer des cadeaux aux malades. [...] Notre organisation a d’autres objectifs plus lointains en vue, qui constituent ses principes et qui doivent à tout moment régir ses actions. »

Au nombre des principales activités du mouvement, il convient de citer les programmes éducatifs, dont l’objectif premier vise à en finir avec l’analphabétisme trop répandu chez les femmes de la classe ouvrière. Cet enseignement se donne pour but de former les femmes les plus démunies culturellement et de permettre leur incorporation au monde du travail, dans les domaines traditionnellement réservés aux femmes (enseignement, santé, puériculture, etc.) mais aussi dans ceux qui l’étaient aux hommes (transports, métallurgie, industrie chimique, etc.) – notamment pour remplacer ces derniers partis sur le front. Dans ce but, le groupe madrilène crée des « sections de travail » qui parviennent à rassembler près de trois mille affiliées en un mois. À Barcelone, Mujeres Libres fonde, avec le soutien de la CNT, l’École d’adaptation professionnelle de la femme, qui, sous le nom (catalan) d’Institut d’Adaptació Professional de la Dona (IAPD), passera en juillet 1937 sous le contrôle de la Generalitat de Catalogne.

Les cours d’alphabétisation sont complétés de cours plus poussés : culture générale, économie et droit, histoire sociale, etc. Pour ce faire, l’organisation dispose dès la fin de l’année 1936 de l’Instituto Mujeres Libres, situé rue Cortes à Barcelone ; puis du Casal de la Dona Treballadora (Maison de la femme travailleuse), qui propose des cours de niveaux divers, depuis les apprentissages de base jusqu’aux classes de formation sociale et de qualification professionnelle. À en croire Soledad Estorach, sa principale animatrice, il devient aussi une sorte d’école de militantes, dont les programmes, fin 1938, touchent journellement entre six cents et huit cents femmes. Ces diverses tâches éducatives sont complétées de programmes radiodiffusés et de tournées de propagande orale dans la région catalane ainsi que de la mise sur pied de bibliothèques ambulantes.

En ce qui concerne la maternité, les porte-parole de Mujeres Libres sont convaincues que, pour son émancipation, la femme doit être vue et se voir comme une personne à part entière et non comme, au premier chef, une mère : dans sa réponse à Vázquez, Lucía Sánchez s’était insurgée contre le fait que « le concept de mère [soit] en train d’absorber celui de femme, la fonction annulant l’individu » – une indignation qui était loin d’être partagée par toutes les femmes de la CNT, pour ne rien dire des hommes. Cependant, les rédactrices de Mujeres Libres sont convaincues que la maternité n’est pas quelque chose qui « se passe de façon naturelle », d’autant moins que l’éducation donnée aux femmes tend, selon elles, à en faire des mujercitas plutôt que des mères9. Elles insistent alors sur la nécessité pour les femmes d’apprendre à être de bonnes mères, en retrouvant le thème, habituel dans la propagande anarchiste, de la « maternité consciente » : la revue publiera à cet effet de nombreux articles sur la puériculture, signés par Carmen Conde et Amparo Poch. Par ailleurs, dès les premiers jours qui suivent l’échec du coup d’État en Catalogne, des militantes de ce qui deviendra bientôt la Agrupación de Mujeres Libres, menées par Teresina Torrelles, créent à Terrassa une école d’infirmières puis une maternité. À Barcelone, Aurea Cuadrado, membre de l’ACF, prend la tête de la Casa de Maternidad, une clinique obstétrique qui dis- pense aussi des cours de « maternité consciente » (santé de la mère, contrôle de la natalité, sexualité). En février 1938, Mujeres Libres et les syndicats de la Santé collaborent avec le docteur Paulís à la fondation de l’Institut Louise Michel de puériculture et de soins maternels.

Il faut dire enfin quelques mots de la position de Mujeres Libres à l’égard de la sexualité, un sujet quasiment inexistant dans les pages de la revue, malgré la propagande menée depuis longtemps par les anarchistes en faveur de l’union libre, de l’éducation sexuelle, de la maternité volontaire et consciente. Or, malgré cette riche tradition, la question sexuelle n’est abordée que sous l’angle de la prostitution : dès son premier numéro d’après le 18 juillet 1936, un des objectifs de l’organisation est l’élimination de la prostitution, « le plus grand des esclavages ». Elle propose l’institution d’un réseau de liberatorios de prostitución, des « instituts de réinsertion des prostituées » qui permettraient d’aller au-delà de l’interdiction théorique de la prostitution, un projet rendu d’autant plus difficile que, comme le constatent les rédactrices de la revue, la guerre n’a fait qu’aggraver le problème. Les liberatorios visaient à offrir aux prostituées des services psychothérapiques, des soins sanitaires, une aide morale et une formation, enfin, qui devait leur permettre de vivre d’un métier.

Il se peut que, comme cela a été suggéré parfois, le choix de n’aborder le « problème sexuel » que sous l’angle de la prostitution soit l’effet d’un certain puritanisme moral, incontestablement présent chez nombre de militants de la CNT. Cependant, le fait qu’Amparo Poch ait écrit de nombreux articles sur la sexualité féminine – dans Generación Consciente/Estudios et Orto (Aurore) deux revues issues du néo-malthusianisme anarchiste espagnol10 – montre qu’il n’est pas question ici d’indifférence ni même de puritanisme de la part des rédactrices, mais bien plutôt d’une volonté délibérée de ne pas traiter ce genre de sujets dans ML pour ne pas effaroucher le public auquel la revue s’adresse.

En revanche, en ce qui concerne la question de l’avortement, il s’agit bel et bien d’un refus d’envisager le sujet. Pour preuve l’« incroyable silence11 » observé dans ML à propos des dispositions prises par la Generalitat de Catalogne, qui légalise (en décembre 1936) « l’interruption artificielle de la grossesse » et crée des services ad hoc pour la mettre en pratique. Un silence d’autant plus frappant que la mesure a été adoptée sous l’impulsion du médecin anarchiste Félix Martí Ibáñez, un des animateurs de la revue Estudios. Parmi les organisations de femmes révolutionnaires, seul le Secrétariat féminin du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) applaudit à la réforme, en faisant observer cependant que les facilités accordées aux femmes pour avorter pourraient se traduire par un plus grand harcèlement sexuel de la part des hommes, un sentiment sans doute partagé par de nombreuses femmes espagnoles, pour lesquelles le sujet demeurait pratiquement tabou. La position exprimée dès juin 1933 par Lola Iturbe – une des militantes les plus en vue de Mujeres Libres après le 18 juillet 1936 – en faveur de la légalisation de l’avortement et les allusions qu’elle fait, dans les colonnes de Tierra y Libertad, aux mesures prises par la Generalitat incitent à penser que, sur ce sujet aussi, les porte-parole de Mujeres Libres ont peut-être préféré mettre une sourdine à leurs convictions plutôt que de choquer les sentiments intimes des femmes auxquelles elles souhaitaient s’adresser.

(À suivre...)

Miguel Chueca

Deuxième partie d'un texte paru dans le numéro 43 de la revue Agone (2010), p. 55-62.

Du même auteur, vient de paraître son édition des textes choisis (1923-1937) de Camillo Berneri : Contre le fascisme.

1. Lettre du 17 avril 1936, in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, Fundación Anselmo Lorenzo, Madrid, 2003, p. 142.

2. Citation extraite de Mujeres Libres. Luchadoras libertarias, Fundación Anselmo Lorenzo, Madrid, 1999, p. 25.

3. Ibid., p. 25. Cette critique du féminisme comme tentative de remplacement des caractères féminins par les masculins avait déjà été formulée par Isaac Puente, médecin de son état, rédacteur du fameux Concepto confederal del comunismo libertario (le programme adopté par la CNT en mai 1936 à son congrès de Saragosse), assassiné par les fascistes en août 1936. En 1923, dans la revue Generación Consciente, Puente s’en était pris au « féminisme actuel, qui tend à substituer les caractères masculins aux féminins », l’accusant de chercher à « diminuer le contraste [entre les uns et les autres], en diminuant, du coup, la pulsion sexuelle – le plus puissant moteur humain », ce qui, selon lui, ne pouvait que porter préjudice à la femme (cité in Eduard Masjuan, La ecología humana en el anarquismo ibérico, Icaria, Barcelone, 2000, p. 391).

4. Humanisme intégral de Léopold Lacour a paru en 1897 chez Stock.

5. Bien plus tard, Carmen Conde sera la première femme à entrer à l’Académie espagnole.

6. Cité in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, op. cit., p. 116.

7. Ibid., p. 106.

8. Ouvrière du textile, Suceso Portales (1904-1999) était vice-secrétaire de la Federación Nacional de Mujeres Libres.

9. Ce diminutif, mujercitas (petites femmes), est utilisé dans Mujeres Libres de manière péjorative pour désigner des femmes coquettes et superficielles.

10. Le néomalthusianisme anarchiste apparaît en Espagne à la charnière du XIXe et du XXe siècle. Il connaît un grand regain d’activités avec la création, en 1923, de la revue Generación Consciente, animée par le groupe anarchiste Redención et à laquelle participe Isaac Puente (lire supra, note 1). En 1931, dans Estudios, la revue qui succède à Generación Consciente, Puente expose le programme suivant : « L’éducation sexuelle, l’abolition de la prostitution, la lutte contre les maladies vénériennes ainsi que la diffusion des moyens pour éviter lesdites maladies, la revendication du “mariage de compagnie” et du divorce, la revendication de la liberté sexuelle de la femme, le droit au contrôle de la natalité, [...] la désintoxication du sexe de toutes les sanctions et de tous les préjugés religieux qui l’entourent » (cité in Eduard Masjuan, La ecología humana..., op. cit., p. 396). On peut penser que les Mujeres Libres trouvèrent une partie de leur inspiration dans ce courant fortement actif dans le mouvement libertaire d’Espagne.

11. L’expression est de Mary Nash, Rojas, Taurus, Madrid, 1999, p. 246.