— Ce que je prends là-dedans, c’est d’abord une critique en acte des formes anciennes, parfois usées, de mobilisation politique. Ensuite, je perçois dans ces « nouvelles radicalités » le refus d’une révision à la baisse de nos espérances de transformation. Mais votre question n’appelle pas une réponse générale valable partout et une fois pour toutes. Quand Adama Traoré meurt dans une gendarmerie, personne ne va laisser de côté la réalité des brutalités policières en prétendant, par exemple, que notre cause principale devrait être l’opposition aux accords de libre-échange. Quand les femmes n’ont pas le droit d’avorter et sont victimes de la brutalité de leurs conjoints, compagnons, supérieurs hiérarchiques ou de cette subordination qu’induit presque par définition pour elles la religion, qui oserait leur prêcher que la priorité dont tout découle est le capitalisme.

Le même raisonnement valait pour les mobilisations des années 1980 contre le sida, au début des années 2010 en faveur du mariage pour tous, et il vaut pour le combat contre le réchauffement climatique, les ZAD, Notre-Dame des Landes, etc. Le problème, s’il y en a un, c’est qu’on construit souvent à partir de ces évidences – oui, toutes ces luttes sont légitimes, elles ont, elles aussi, un caractère populaire, et il est heureux qu’elles mobilisent du monde – une opposition largement artificielle avec le combat syndical ou avec celui des partis, dont on suggère qu’ils ignoreraient l’égalité hommes-femmes, la défense de l’environnement, le combat contre le racisme, les discriminations, etc. Cette présentation est caricaturale, ou en tout cas largement datée. Nul ne prétend plus que le combat économique s’impose à tous les autres, lesquels devraient par conséquent lui être subordonnés, voire sacrifiés. Les partis et les syndicats progressistes sont aujourd’hui terrorisés à l’idée d’être pris en défaut de vigilance sur toutes les questions liées à l’environnement, aux discriminations, aux violences policières, parce qu’ils ont intériorisé depuis des décennies chacun des reproches qu’on leur a adressés à ce sujet.

C’est un peu comme quand vous remerciez les organisateurs au début d’une réunion publique : vous veillez à n’en omettre aucun. Les militants syndicats et de partis avec qui il m’est arrivé de parler et d’agir savent parfaitement que, s’ils oublient de cocher toutes les cases, il se trouvera toujours quelqu’un au fond de la salle qui va protester que cet oubli est une forme de mépris, qu’il témoigne qu’une longue oppression sexiste ou coloniale se poursuit. Il se dira très offensé, ou elle se prétendra terriblement blessée, etc. Et une bonne partie du public les applaudira pour ne pas paraître complice de l’épouvantable négligence qui vient d’être commise…

En revanche, la dénonciation des partis, des syndicats et de leur archaïsme est à la mode ; elle est même devenue tendance, y compris dans certains mouvements sociaux. Et de leur côté, les médias encouragent les « dissidents », les francs-tireurs, l’homme ou la femme qui « rue dans les brancards », qui ne rentre pas dans les cases, qui affiche son individualité, son impatience, qui parle de lui ou d’elle, qui « brise les codes », qui n’attend pas son tour, qui n’est jamais en retard d’une polémique ou d’une indignation. Mais rien ne nous interdit de marcher et de mâcher du chewing-gum à la fois : c’est-à-dire de soutenir toutes sortes de combats légitimes et de réfléchir à la perspective politique la plus susceptible de les articuler en vue de leur ouvrir un débouché. C’est-à-dire de construire une coalition victorieuse en réfléchissant à un dénominateur commun.

Juxtaposer des causes et des « identités » qui s’entrecroisent ne réclame en revanche aucun travail politique préalable, aucune négociation, aucun calendrier particulier. C’est un peu la politique sur le mode BlaBlaCar : on se rencontre sur Internet et presque aussitôt après on se quitte. La « convergence des luttes », en revanche, il ne suffit pas de la proclamer, il faut y travailler politiquement. Elle ne naît pas par génération spontanée ; elle exige persistance, endurance et patience. On sait – et on le répète assez – qu’en France les partis d’extrême gauche, de gauche et les écologistes sont largement déconsidérés. À leur place, on privilégierait donc d’autres formes de mobilisation et d’organisation – souples, horizontales, en réseau comme on dit. Mais, au Royaume-Uni, le Parti travailliste, qui compte 500.000 membres et qui défend une ligne anticapitaliste, sans oublier pour autant l’environnement ou les combats féministes, est le plus puissant d’Europe.

Quant à Nuit debout, enthousiasmant au départ, ce mouvement s’est enlisé dans des palabres interminables qui ont lassé même ceux qui y participaient, au point de vider progressivement la place de la République. Nuit debout n’oubliait aucune cause, ni la ZAD, ni Tarnac, ni les antispécistes, ni quoi que ce soit susceptible d’intéresser qui que ce soit. Mais en vue de quel objectif ? Quelle était sa priorité ? La prise de parole permanente ? Et après ? Le mouvement a exprimé à sa manière cette nouvelle radicalité antihiérarchique, antiautoritaire, un peu narcissique – « amoureuse d’elle-même » pour reprendre l’expression que Thomas Frank avait employée quelques années plus tôt à propos d’Occupy Wall Street. Ne nous abstenons donc pas de faire aussi le bilan des « nouvelles radicalités », de ces mouvements qu’on proclame – depuis déjà plusieurs décennies… – novateurs, autonomes, horizontaux, en réseau. Qui attirent-ils, quelles sont leurs réalisations ? Se retrouver sur la même place, écouter de la musique, se parler, faire connaissance, s’instruire, passer un moment de liberté ensemble, oublier les contraintes d’une existence ordinaire ; ou carrément s’y soustraire et rejouer À nous la liberté, le film de René Clair (en 1931…) dans lequel une usine fonctionne toute seule pendant que les ouvriers pêchent, font la sieste et pique-niquent. C’est précieux, mais c’est rarement davantage qu’un moment dans une lutte. Même si une embellie est toujours bonne à prendre…

— [Dans un entretien à la revue Lava], vous avez tancé « le verbiage universitaire gauchiste et postcolonial usiné dans les établissements d’élite américains ». Si, à l’instar de Walter Benn Michaels, vous critiquez l’usage libéral qui peut être fait de la notion de « diversité », comment pallier au manque d’« alliances » dont parlait il y a peu Assa Traoré entre le camp anticapitaliste et les revendications issues des quartiers populaires ou des minorités ethniques et religieuses discriminées ?

— Walter Benn Michaels a perçu avant beaucoup d’autres ce qui aujourd’hui saute aux yeux. On peut souhaiter davantage de diversité et de multiculturalisme, mais à condition de comprendre qu’une telle exigence n’a rien de subversif. Le système capitaliste s’en accommode à merveille. L’Assemblée nationale n’a jamais compté autant de femmes, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont une femme à la tête de leur exécutif, les États-Unis ont eu un chef d’État major, une secrétaire d’État et un président noirs. Simultanément, la « diversité » ne cesse de reculer en matière de représentation des catégories populaires au Parlement, dans les grandes écoles, à la tête des entreprises.

Au début des années 2000 déjà, présentant à la presse une entreprise dont il avait changé le nom parce que l’ancien (celui de la Générale des eaux) sentait trop les magouilles et les pots de vin, Jean-Marie Messier promettait qu’avec Vivendi, « ensemble, nous allons créer une entreprise hors du commun, multiculturelle, généreusement ouverte sur le monde et sa diversité. Ainsi, nous serons le groupe mondial de communication le plus en phase avec la société de demain ». Et puis, le manque d’alliances dont souffre le camp anticapitaliste n’est nullement circonscrit aux « quartiers populaires » auxquels vous pensez, ceux où vivent des « minorités ethniques et religieuses ». Ce divorce entre la gauche et le peuple, on le retrouve en France dans le Pas-de-Calais, le Var, la Meuse ; aux États-Unis, en Louisiane, au Kentucky, en Virginie occidentale ; en Grande Bretagne, dans le Yorkshire ; en Italie, dans le Mezzogiorno. Ce ne sont ni le peu de « diversité » ni son refus qui l’expliquent. Plutôt le ressentiment né d’un abandon, d’une trahison.

Lorsqu’il s’agit des groupes sociaux qu’on n’entend presque jamais parce que, à la différence des classes moyennes urbaines et cultivées, ils ne squattent pas des médias comme France Inter et ne vivent pas dans les grandes métropoles, on a trop tendance à ramener ce qui les intéresse à des thèmes particuliers, un peu vermoulus ou inquiétants, forcément moins distingués et moins universels que ceux de la bourgeoisie cultivée… Disons la chasse ou les limitations de vitesse pour les « petits Blancs » qui votent mal, l’islam dans certaines banlieues. Pourtant, s’il y a bien un point commun entre les catégories populaires, c’est qu’elles n’appuient jamais très longtemps ceux qui les regardent de haut, leur font la leçon et systématiquement négligent leurs intérêts. Or leurs intérêts, elles les définissent toutes de la même manière : emploi, pouvoir d’achat, école, santé, avenir. Au moment du Front populaire, on appelait ça « le pain et les roses ».

Alors oui, lorsque le « camp anticapitaliste » est incarné par des universitaires obsédés par les dernières lubies des campus américains (lesquels sont réservés, il faut le rappeler, à la toute petite minorité d’étudiants dont les parents peuvent payer des droits d’inscription exorbitants) ou par des militants d’autant plus radicaux que leurs perspectives de l’emporter sont nulles (et qu’ils en sont parfaitement conscients), ceux pour qui l’action politique n’est ni une habitude, ni une profession, ni un divertissement n’ont aucune raison de rallier leur camp. La meilleure arme contre la dépolitisation, c’est une dynamique de lutte collective et de victoire : on va gagner, on peut gagner !

— En apportant votre soutien à François Ruffin, en 2017, vous avez loué sa volonté « unitaire » et sa prise en compte de la question écologique. Le Monde diplomatique titrait en 2016 « Écologie ou barbarie » : cet enjeu pourrait-il constituer la base fédérative des luttes en cours et à venir ?

— L’avantage de la cause écologique, c’est son caractère pédagogique. Peu de raisons d’entrer en politique sont aussi évidentes, pressantes, urgentes que l’idée d’une existence mise en péril à terme relativement proche. Or la contradiction fondamentale entre, d’une part, le productivisme, le marché capitaliste, la mondialisation, le libre-échange et, d’autre part, la protection de la planète saute aux yeux. L’idée d’aller chercher de la main-d’œuvre là où elle est moins chère, de produire toujours plus de machines ou de téléphones programmés pour se dérégler, de rechercher au bout du monde les composants d’un produit sans s’employer plutôt à les fabriquer sur place, ce qui éviterait des transports inutiles et des pollutions supplémentaires, l’idée aussi de transformer le Sud en poubelle des déchets du Nord, tout cela a un sens économique dans une logique de marché, de concurrence, de retour rapide sur investissement. Mais un calcul pareil devient destructeur, criminel sitôt qu’on juge prioritaire le souci de l’environnement – c’est-à-dire celui de la santé, de la vie, de l’avenir.

Toutefois, pour que cette cause, cette conscience fédère les luttes en cours, il faudrait qu’on cesse d’utiliser l’argument de l’écologie pour stigmatiser les populations qui n’ont ni les moyens de travailler près de chez elles et de s’y rendre en vélo dans des grandes villes où le prix du mètre carré est exorbitant, ni ceux d’acheter des produits sains qui souvent coûtent plus cher, ni ceux de boycotter les hypermarchés, leurs parkings gratuits et leurs prix sacrifiés. Et qui ne peuvent pas non plus refuser, s’ils sont Américains et vivent dans les Appalaches, un emploi de mineur vu qu’il n’y a pas pour eux d’autre travail qui paierait autant. On voit alors que la solution ne peut être que collective, c’est-à-dire sociale. Or c’est là tout ce que le capitalisme déteste. Au point qu’en 2003 l’un de ses penseurs majeurs, Milton Friedman, qualifiait le souci de l’environnement de « largement surestimé ». Il avait quand même son idée sur le sujet : « La meilleure solution serait de laisser les gens – d’un côté, ceux qui s’estiment lésés par la présence de fumées, de l’autre, les industriels qui en sont responsables – négocier entre eux l’arrangement qui les satisfait le mieux. » En somme, sa « solution » c’était une fois de plus un mécanisme de marché ! Mais depuis que Pékin et Bombay sont à leur tour devenus irrespirables, c’est toute l’humanité qui est « lésée par la présence de fumées ».

— Un autre chantier divise brutalement les partageux : l’internationalisme. Donc les États-nations. Un « souverainisme de gauche » se diffuse depuis quelques années et porte jusque dans la gauche radicale : œuvrer au dépérissement des entités nationales, comme le souhaitaient le marxisme et l’anarchisme historiques, fait-il nécessairement le jeu du libéralisme ?

— Vous évoquez le marxisme et l’anarchisme, mais si vous aviez rattaché l’idée du dépérissement des entités nationales au forum de Davos et aux combattants du califat vous auriez aussitôt rendu ce projet moins attirant…

L’abolition des frontières demeure l’utopie finale de la gauche radicale, mais elle comporte un préalable : que le mode de production organisé autour de la propriété privée ait disparu. En attendant, les frontières resteront le cadre dans lequel s’exerce la souveraineté populaire. Les révolutions les plus internationalistes ont éclaté dans des États-nations. La Commune de Paris, tout en étant partiellement dirigée par des militants révolutionnaires étrangers, se montrait extrêmement attachée à la défense nationale et beaucoup plus patriote que les Versaillais qui, au même moment, pactisaient avec l’occupant prussien. Un cas de figure qu’on a retrouvé ensuite. L’effacement des frontières ici et maintenant, dans un marché capitaliste, est surtout le projet des ultralibéraux. Ils souhaitent que les marchandises circulent, que les douaniers disparaissent, que la concurrence « libre et non faussée » joue au détriment des conquêtes sociales du mouvement ouvrier. Et quand l’Union européenne combat les États-nations, ce n’est pas principalement pour les bonnes raisons que vous mettez en avant (la crainte du nationalisme et le souvenir des guerres), mais pour une mauvaise. L’Union européenne refuse que quelque souveraineté nationale que ce soit puisse remettre en cause les règles libérales et monétaristes qu’elle a gravées dans le marbre des traités. Cela a valu pour la Grèce, la France, l’Italie.

Certains travaillistes britanniques, minoritaires, souhaitent le Brexit parce qu’ils veulent renationaliser les chemins de fer, l’eau, l’électricité, ce que les traités européens leur interdiraient. Sont-ils « souverainistes » ? Quand ils s’opposent au dumping salarial que favorise l’emploi chez eux de travailleurs détachés originaires d’autres États européens, sont-ils moins internationalistes que les actionnaires des multinationales dont l’horizon est à la fois la planète et le dividende ? Ces actionnaires sont d’ailleurs également ceux qui pratiquent un apartheid social de fait dans des villes réservées aux riches. Autant dire qu’ils adorent l’ouverture des frontières à condition de pouvoir déployer pour eux-mêmes et pour leur progéniture toutes les stratégies d’évitement résidentiel et scolaire.

Mieux vaut par conséquent éviter de transformer cette question de l’internationalisme en nouvelle religion détachée de l’analyse d’un rapport de force social et mondial. Lequel, depuis quelques décennies, s’est infléchi au profit du capital plutôt que du travail et d’un espace déterritorialisé (économique ou, le cas échéant, religieux) plutôt que des États-nations. Cette dynamique provoque une inquiétude légitime auprès des populations les plus fragiles, les plus dominées. Répondre autrement que par des incantations à leur demande de protection ou de riposte réclame une stratégie de prise du pouvoir. Faute de quoi, elles chercheront aide et assistance auprès de nos adversaires les plus féroces en nous objectant que nous brassons du vent et qu’elles ne peuvent plus attendre.

Serge Halimi

Première parution dans la revue en ligne Ballast, sous le titre « Pas de convergence des luttes sans une perspective politique », le 15 octobre 2018

Du même auteur, dernier livre paru, Quand la gauche essayait, Agone, 2018.