Ces vices intellectuels ne sont jamais totalement indépendants des vices moraux, mais ils reposent tous sur une forme d’indifférence au savoir et lui font obstacle. Les institutions aussi ont leurs vices, qui sont comme les vices de forme d'une machine, mais dont ceux qui y participent sont souvent responsables. Le comble est atteint quand ces institutions sont supposées être dévolues à l’avancement du savoir, comme les universités.

L'écrivain et journaliste Lichtenberg (1742-1799) affirma qu’un jour peut-être les universités serviront à rétablir l’ancienne ignorance. Nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Mais nous savons tous que l’Université a ses propres vices, qui ne sont pas tous intellectuels, ou plutôt qui le sont quand on a oublié la raison d’être du savoir. Rabelais et les humanistes ont décrit ceux de l’université médiévale. Ceux des universités contemporaines ne sont pas moins graves, a fortiori, quand ce sont des vertus dont on a perdu le sens.

L’une des vertus cardinales de l’université est le principe dit des « libertés universitaires » qu’on appelle aussi « liberté académique ». Ce principe a une longue histoire, qui remonte aux droits et franchises des étudiants et des clercs dans les universités médiévales, et il a ses héros, comme Miguel de Unamuno, recteur de l’université de Salamanque, qui le 12 octobre 1936, face au général franquiste Millàn Astray et ses miliciens qui criaient « Muera la inteligencia ! », déclara : « Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. »

On a fait appel au principe de la liberté académique dans tous les cas où, en 1968 par exemple, la police est intervenue sur un campus, ou quand un régime dictatorial a entendu fermer des départements universitaires jugés politiquement dangereux ou même emprisonner certains de leurs membres ou les priver de libertés fondamentales. Pourtant, des invocations récentes du principe de la liberté académique dans des occupations d’établissements universitaires ou des censures de spectacles ou de réunions par des groupes politiques ou des militants de diverses causes n’ont pas donné l’impression que l’université soit tellement le temple de l’intelligence.

Les poursuites de Recep Erdoğan en Turquie, de Viktor Orbán en Hongrie ou de Jair Bolsonaro au Brésil contre les universitaires de leurs pays, la constitution d’une professors watchlist destinée à recenser les universitaires potentiellement dangereux aux États-Unis, le rappel à l’ordre de ceux-ci comme fonctionnaires de l’État français soumis au devoir de réserve quand ils contestent publiquement des décisions de leur hiérarchie sont des violations claires de la liberté académique. Mais interrompre une représentation des Suppliantes d’Eschyle au nom de la cause noire, obliger des enseignants à mettre en garde les étudiants sur le contenu potentiellement choquant de leur cours (trigger warnings), revendiquer le droit de porter des signes religieux dans des institutions laïques, chercher à interrompre la tenue d’un colloque sur l’antisémitisme en Pologne ou dénoncer publiquement la participation d’universitaires à un débat à l’Élysée, interdire ou revendiquer une nomination au nom d’une minorité politique ou sexuelle sont des actions qu’on promeut au nom de ce même principe de liberté. Cherchez l’erreur.

Tout se passe comme si tout le monde revendiquait la liberté académique en toutes circonstances, à la fois dans celles où elle semble violer des prescriptions universelles de la pensée et de son exercice et dans celles où elle semble couvrir des revendications beaucoup plus particulières quand tel ou tel groupe se sent lésé dans ses droits. Et de fait, les déclarations des organismes comme la Cour constitutionnelle européenne ou l’Unesco semblent interpréter elles-mêmes la liberté académique au sens le plus large comme liberté d’expression de tous les acteurs de l’université, professeurs, étudiants, administrateurs, qu’il s’agisse des universités publiques ou des universités privées, d’écoles de commerce ou d’organismes de recherche, sous quelque latitude que ce soit, un peu comme si tout ce qui porte le nom d’« université » était devenu un vaste marché aux idées et aux paroles – voire une immense abbaye de Thélème.

On peut pourtant se demander s’il ne faut pas considérer aussi comme des violations de la liberté académique les pressions exercées par des autorités universitaires pour recruter ou des collègues sur la base de leurs opinions politiques, de leur religion, de leur sexe, ou de leurs compétences administratives seulement. Une université catholique viole-t-elle la liberté académique si elle favorise pour un poste un candidat catholique ? Une université publique ne la menace-t-elle pas si elle élit, comme à Strasbourg récemment, un prêtre catholique comme président ? La liberté académique n’est-elle pas en danger quand des fondations privées qui se donnent une mission « spirituelle », comme la Templeton Foundation, pèsent fortement sur le financement de la recherche ? Ne l’est-elle pas quand, comme au Royaume Uni, la recherche universitaire est évaluée en fonction de son « impact factor » sur la société et l’économie ? Ni quand des firmes privées, comme celles qui commercialisent des MOOCS, contribuent à la transformation de l’enseignement universitaire en un vaste business ? Ou quand le pouvoir académique passe quasi entièrement aux mains d’administratifs qui redessinent artificiellement en COMUES des établissements qui ont mis des décennies à constituer leurs leurs traditions de recherche et d’enseignement et quand les universitaires sont ballotés au gré des réformes politiques successives, conçues la plupart du temps sans eux ?

Les choses se compliquent encore parce que les pressions exercées sur les universitaires par des pouvoirs politiques extérieurs aux universités ne se manifestent pas toujours de manière autoritaire. La plupart du temps ces pressions viennent des universitaires eux-mêmes, soit qu’ils consentent à se livrer aux mains de gens qui n’ont aucune idée de ce qu’est la recherche, soit qu’ils deviennent eux-mêmes de purs administrateurs. Elles se compliquent plus encore quand les pressions viennent de groupes dont les buts n’ont pas grand-chose à voir avec les missions de l’Université. Et ceci d’autant que chaque pays a ses traditions d’enseignement et qu’on appelle « université » quantité d’institutions à finalités souvent totalement divergentes.

Ainsi en France sont considérés comme faisant partie de l’Université aussi bien les universités proprement dites que les organismes de recherche comme le CNRS ou l’INSERM, les établissements privés et confessionnels, les Grandes Écoles ou même les classes préparatoires à celles-ci – qui font pourtant partie de l’enseignement dit « secondaire supérieur ». Les mêmes droits, les mêmes devoirs s’appliquent-ils tous également à toutes ces institutions et toutes jouissent-elles de la même autonomie ? Peut-on comparer le sens de « liberté universitaire » en France (où la plupart des enseignants sont des fonctionnaires et où les universités sont publiques) à celui qu’il a dans les universités privées ou confessionnelles ?

La réponse est évidemment non : tous les professeurs et tous les étudiants ne sont pas institutionnellement égaux en liberté académique, qu’il s’agisse de leurs droits d’accès à tous les établissements, des programmes qu’ils sont supposés enseigner et des recherches qu’ils sont supposés mener. Des modèles antagonistes s’opposent : celui, largement mythique, des universités médiévales, qui ne se sont émancipées que lentement de l’Église ; celui des universités post-humboldtiennes sur le modèle allemand, imité par les États-Unis, fondé sur la coexistence de la recherche et de l’enseignement ; celui, napoléonien, des écoles spéciales hyper-sélectives pour ingénieurs ou fonctionnaires comme Polytechnique, l’ENA et les écoles normales supérieures, laissant les universités sur le bas-côté en les chargeant d’accueillir des masses ; ou encore celui des universités privées du monde entier, associées ou non à telle ou telle confession religieuse. Comment les Romulus et Remus de notre époque pourraient-ils se nourrir tous au même titre au sein de cette louve académique toujours amaigrie ?

La liberté académique n’est ni la liberté d’expression ni la liberté d’opinion. Ces libertés sont assurées aux universitaires et aux étudiants comme citoyens, mais pas par leur appartenance à l’Université. La liberté académique est la liberté d’étudier et de rechercher en vue d’obtenir un savoir et de le transmettre. Elle n’existe que parce que le but de l’Université est la connaissance, sa production et sa transmission. La connaissance n’est pas l’opinion, même vraie. Toute opinion n’est pas bonne, et elle n’est bonne que quand elle est justifiée et objectivement défendue par des preuves.

La liberté académique est fondamentalement la liberté pour quiconque appartient à l’université, enseignants, étudiants, non pas d’avoir son opinion, mais d’acquérir et exercer une certaine compétence ou un certain savoir. Il ne s’agit pas d’un savoir pratique ou professionnel. Quand c’est le cas, comme en médecine ou en odontologie, ce n’est pas l’exercice de ce savoir qui est libre mais l’activité d’enquête qui correspond à la part scientifique de ces disciplines. C’est aussi ce qui fait la différence entre la recherche universitaire et l’enseignement. Comme le disait Paul Ricœur : « Le droit de contestation des étudiants, la liberté d’expression des professeurs dans l’exercice de l’enseignement, l’autonomie pédagogique, administrative et financière de l’université, ne sont que des expressions et des organes de cette responsabilité des uns et des autres à l’égard du savoir. » Elle est, comme l’a montré Olivier Beaud, la liberté d’enquêter en vue de la connaissance, prise comme une fin en soi, indépendamment de toute autre poursuite, politique, professionnelle ou économique. En fait la liberté académique n’est pas une liberté du tout parce que la vérité et le savoir ne se décident pas mais nous obligent et sont à la base des autres libertés 1 .

Que la liberté académique prise en ce sens d’une responsabilité cognitive soit distincte de la liberté d’expression ne signifie pas que leurs relations ne soient pas souvent tendues et équivoques. Quand un scientifique, au nom de ses théories dans un domaine, prend des positions sociales ou politiques contestables - par exemple sur le climat ou la nature de l’intelligence -, il exerce sa liberté d’expression. Mais cette liberté est-elle-même contrainte par sa responsabilité face au savoir : s’il s’arroge le droit de tirer des conséquences sociales etpolitiques injustifiées, sa liberté académique en sera diminuée et il devra se soumettre à la critique de ses pairs. Et si ce même savant prend des positions politiques dans un domaine qui n’a rien à voir avec sa spécialité scientifique, il aura le droit d’exprimer ces positions au nom de la liberté d’expression mais seulement s’il est aussi capable d’exercer sa responsabilité à l’égard du savoir dans la sphère politique.

Russell fut mis en prison en pour ses idées pacifistes mais jamais il n’eut l’idée de se prévaloir de son œuvre en mathématiques pour revendiquer ces idées 2 . Il n’est pas plus légitime d’invoquer la liberté académique au nom du savoir pour défendre des positions morales et politiques contestables que d’invoquer la liberté d’expression pour influencer des décisions scientifiques. La liberté académique requiert la séparation des sphères du pouvoir et de celles de la science. Mais elle impose aux savants d’exercer leur sens critique et leur respect de la vérité aussi dans le domaine politique : être un savant n’autorise pas à dire n’importe quoi, et la liberté d’expression au sein de l’université n’autorise pas plus à dire n’importe quoi, précisément parce qu’une université n’est pas un forum.

Cette conception cognitive de la liberté académique paraîtra bien naïve et désuète. Nous ne sommes plus à Salamanque. Le savoir, y compris scientifique, n’est-il pas une production sociale, objet de toutes sortes d’appropriations ? Est-il toujours si objectif qu’on puisse le considérer comme neutre et dénué d’implications sociales et politiques ? Qui pourrait, dans le contexte mondialisé des universités d’aujourd’hui qui sont devenues de vastes entreprises, maintenir une conception aussi éthérée ? La recherche scientifique elle-même est devenue un vaste marché au service des économies contemporaines, et elle a évidemment un rôle politique. Ne demande-t-on pas aux diplômes universitaires de donner le droit d’accéder à des métiers et des positions ? La conception cognitive de l’université ne conduit-elle pas, en proposant un idéal inatteignable, à produire des chômeurs ?

C’est en fait exactement le contraire. Personne ne nie que le savoir intervienne au sein d’un univers social et économique qui le soumet à toutes sortes de pressions et de contraintes, ni qu’il y ait des causes moins défendables que d’autres. Une chose est de déboulonner la statue du colonialiste Cecil Rhodes au Cap, autre chose est de contester par pur obscurantisme la tenue d’une représentation théâtrale ou d’un colloque. Il est bien plus efficace de résister à la mise au pas des universités au nom du savoir qu’au nom d’une libération qui prétend s’en affranchir. Il est bien plus efficace de résister au nom de savoirs objectifs aux tentatives d’appropriation de l’université par des groupes religieux qu’en acceptant leur l’intrusion au nom d’un pluralisme mal compris. Il est bien plus efficace de permettre aux étudiants d’acquérir des savoirs à travers des formations vraiment diplômantes que de les accueillir sans leur demander les compétences préalables nécessaires à leurs acquisitions ultérieures. Il est bien plus efficace de maintenir une recherche publique forte et indépendante que de laisser la recherche universitaire se faire envahir par des fondations privées qui ne visent qu’un certain type de savoir.

Tout le monde à l’université se réclame du savoir, des compétences et de la preuve. Mais tout le monde n’en a pas la même conception. Ne pas tenir compte des raisons scientifiques d’évaluer un dossier de candidature à un poste en ne favorisant que des considérations politiques ou de genre, évaluer les universitaires au nom de toutes sortes de critères à l’exclusion de celui de la qualité de leur recherche, orienter des formations uniquement en fonction d’objectifs professionnalisants, mettre les universités aux service de fins économiques ou les laisser diriger par une classe d’administrateurs qui ne partagent aucune des valeurs du savoir sont tout autant des violations de la liberté académique que l’intervention de la police sur des campus, et sans doute même plus car ces mouvements se font lentement et souvent avec l’accord passif des universitaires eux-mêmes.

Toutes les politiques et décisions de ce type reposent sur une conception fausse du savoir, qu’on appelle pragmatisme et qui consiste à mettre au premier plan des raisons pratiques de juger et de connaître au détriment des raisons épistémiques. Le fait qu’on la trouve naturelle ne la rend pas moins vicieuse.

Pascal Engel

Une première version de ce texte est parue sous le titre « La liberté académique et les vices du savoir », sur AOC le 13 juin 2019

Du même auteur, dernier ouvrage paru, Les Vices du savoir, Agone, 2019

1. Olivier Beaud, Les Llibertés universitaires à l’abandon, Dalloz 2010.

2. Lire Bertrand Russell, Le Pacifisme et la Révolution. Écrits politiques (1914-1918), Agone, 2014. [ndlr]