— Ta réintégration comporte trois étapes, expliqua O’Brien. Apprendre, comprendre, accepter. Il est temps pour toi de passer à la deuxième étape.

Comme toujours, Winston était étendu à plat sur le dos. Mais depuis peu, ses liens avaient été desserrés. Bien que toujours sanglé au lit, il pouvait bouger un peu les genoux, tourner la tête de chaque côté et lever les bras à partir du coude. Et le cadran le terrorisait moins. En se maintenant suffisamment en alerte, il parvenait à échapper à ses décharges : c’était principalement quand il se montrait stupide qu’O’Brien poussait le levier. Parfois, ils arrivaient à tenir toute une session sans recourir au cadran. Winston ne se souvenait pas combien il y en avait eu. Le processus semblait s’étirer sur une longue période indéfinie, des semaines peut-être, et il pouvait s’être écoulé parfois des jours entiers, parfois une heure ou deux entre chaque session.

— Depuis que tu es couché là, dit O’Brien, tu t’es souvent demandé – tu m’as même posé la question – pourquoi le ministère de l’Amour te consacrait tant de temps et d’énergie. Quand tu étais libre, une question presque identique te taraudait. […] Tu as très bien compris comment le parti se maintient au pouvoir. Explique-moi maintenant pourquoi nous nous accrochons au pouvoir. Quelle est notre motivation ? Pourquoi désirons-nous le pouvoir ? Allez, parle, insista-t-il comme Winston restait silencieux.

Mais Winston mit un moment à répondre. Il se sentait écrasé de fatigue. La petite lueur d’enthousiasme maniaque avait réapparu sur le visage d’O’Brien. Il savait déjà ce qu’O’Brien allait dire. Le parti ne recherchait pas le pouvoir à ses propres fins mais seulement pour le bien de la majorité. Il recherchait le pouvoir parce que la masse, composée d’individus lâches et vulnérables, aussi peu capables d’assumer la liberté que de supporter la vérité, devait être dirigée et systématiquement manipulée par d’autres, plus forts qu’elle. L’humanité devait choisir entre la liberté et le bonheur ; et, pour le gros de l’humanité, le bonheur valait mieux. Le parti était le gardien éternel des faibles, c’était une secte qui, de façon désintéressée, faisait le mal pour produire le bien, qui sacrifiait son propre bonheur à celui des autres. Le pire, songea Winston, le pire était qu’en le disant il y croyait. On le lisait sur son visage. O’Brien savait tout. Mille fois mieux que Winston, il connaissait l’état réel du monde, le niveau de dégradation où vivait la masse des êtres humains, les mensonges et la barbarie dont usait le parti pour l’y maintenir. O’Brien avait tout compris, tout pesé, et cela ne changeait rien : l’ultime dessein justifiait tout. Que peut-on faire, se disait Winston, contre un dément dont l’intelligence surpasse la vôtre, qui écoute attentivement vos arguments pour ensuite persister dans sa démence ?

— Vous nous dirigez pour notre bien, commença Winston d’une voix faible. Vous croyez que les êtres humains sont incapables de se gouverner eux-mêmes, et par conséquent…

Il sursauta et étouffa un cri. Une décharge de douleur l’avait transpercé. O’Brien avait poussé le levier du cadran à trente-cinq.

— Quelle idiotie, Winston ! Quelle idiotie ! Je te croyais plus intelligent.

Il abaissa le levier et poursuivit :

— Je vais maintenant te donner la réponse à ma question. La voici. Le parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, et rien d’autre. Nous ne voulons pas faire le bien d’autrui ; seul le pouvoir nous intéresse. Ni la richesse, ni le luxe, ni vivre longtemps, ni être heureux : ce qui nous intéresse, c’est le pouvoir à l’état pur. Tu vas maintenant comprendre ce que cela signifie. Ce qui nous différencie des oligarchies du passé, c’est que nous savons ce que nous faisons. Toutes les autres, même celles qui nous ressemblaient, étaient lâches et hypocrites. Les nazis et les communistes se rapprochaient beaucoup de nous par leurs méthodes, mais ils n’ont jamais eu le courage de regarder leurs propres motivations en face. Ils prétendaient, et peut-être même le croyaient-ils, avoir pris le pouvoir à contrecœur et pour un temps limité, en attendant d’accéder à un paradis tout proche où les êtres humains seraient libres et égaux. Nous sommes différents. Nous savons que personne ne prend jamais le pouvoir dans l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution, on fait une révolution pour établir une dictature. Le but de la persécution, c’est de persécuter. Le but de la torture, c’est de torturer. Le pouvoir ne vise rien d’autre que lui-même. Commences-tu à me comprendre, maintenant ?

Une nouvelle fois, Winston fut frappé par la fatigue qui marquait les traits d’O’Brien. Son visage était vigoureux, charnu, brutal, il débordait d’intelligence et d’une sorte de passion maîtrisée face auxquelles Winston se sentait impuissant ; mais c’était un visage fatigué. O’Brien avait des poches sous les yeux, les pommettes flasques. Il se pencha au-dessus de lui, approchant délibérément son visage marqué.

— Tu es en train de penser que mon visage est vieux et fatigué. Tu penses que, alors même que je parle de pouvoir, je suis impuissant face à la décrépitude de mon propre corps. Ne comprends-tu pas, Winston, que l’individu n’est qu’une cellule ? L’usure de la cellule témoigne de la vigueur de l’organisme. Est-ce qu’on meurt quand on se coupe les ongles ?

Se détournant du lit, il se mit à arpenter la pièce, une main dans la poche.

— Nous sommes les prêtres du pouvoir. Dieu est pouvoir. Mais pour l’instant, le pouvoir n’est qu’un mot à tes yeux. Il est temps que tu te fasses une idée de ce qu’il signifie. Première leçon : le pouvoir est collectif. L’individu n’a de pouvoir qu’autant qu’il cesse d’être un individu. Tu connais le slogan du parti : « La liberté, c’est l’esclavage. » T’est-il déjà venu à l’idée qu’il est réversible ? L’esclavage, c’est la liberté. Seul – libre – l’être humain est toujours vaincu. Il ne peut en être autrement, car tout être humain est voué à la mort, et la mort est l’échec suprême. Mais dès lors que l’individu parvient à se soumettre pleinement et totalement, à échapper à son identité, à se fondre dans le parti au point de devenir le parti, alors il devient tout-puissant et immortel. Deuxième leçon : le pouvoir n’a de réalité qu’en tant qu’il s’exerce sur des êtres humains. Sur le corps – mais surtout sur l’esprit. Le pouvoir sur la matière – sur la réalité extérieure, comme tu l’appelles – importe peu. Notre contrôle sur la matière est déjà absolu.

Un instant, Winston oublia le cadran. Il fit un brusque effort pour se hisser en position assise mais ne parvint qu’à se contorsionner douloureusement.

— Comment pourriez-vous contrôler la matière ? s’écria-t-il. Vous ne contrôlez même pas le climat ni la loi de la gravité. Et la maladie, la douleur, la mort… ?

O’Brien le fit taire d’un geste.

— Nous contrôlons la matière parce que nous contrôlons l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Tu comprendras petit à petit, Winston. Rien ne nous est impossible. L’invisibilité, la lévitation– nous pouvons tout. Si je le voulais, je pourrais m’élever du sol en flottant comme une bulle de savon. Je ne le veux pas, parce que le parti ne le veut pas. Tu dois te débarrasser de ces idées du xixe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.

— C’est faux ! Vous n’êtes même pas les maîtres de cette planète. Et l’Eurasie ? Et l’Estasie ? Vous ne les avez pas encore conquises.

— Aucune importance. Nous les conquerrons quand nous le voudrons. Et si nous y renonçons, quelle différence ? Nous pouvons oublier qu’elles existent. L’Océanie est le monde.

— Mais le monde lui-même n’est qu’un grain de poussière. Et l’humain est minuscule– dérisoire ! Depuis combien de temps existe-t-il ? Pendant des millions d’années, la Terre est restée inhabitée.

— Absurde. La Terre n’est pas plus ancienne que nous. Comment pourrait-elle nous avoir précédés ? Rien n’existe en dehors de la conscience humaine.

— Mais le sous-sol est plein de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, d’énormes reptiles qui vivaient longtemps avant les débuts de l’humanité.

— As-tu déjà vu ces fossiles, Winston ? Bien sûr que non. Ce sont les biologistes du xixe siècle qui les ont inventés. Avant l’humanité, il n’y avait rien. Après l’humanité, si tant est qu’elle puisse disparaître, il n’y aura rien. Hors de l’homme, il n’y a rien.

— Mais l’univers entier nous est extérieur. Regardez les étoiles ! Certaines se trouvent à des millions d’années-lumière. Elles sont à jamais hors d’atteinte.

— Que sont les étoiles ? répondit O’Brien avec indifférence. Des particules de feu à quelques kilomètres d’ici. Nous pourrions les atteindre si nous le voulions. Ou nous pourrions les occulter. La Terre est le centre de l’univers. Le soleil et la lune tournent autour.

Winston se crispa encore. Cette fois, il ne dit rien. O’Brien continua comme s’il répondait à une objection.

— Quand il s’agit de faire certaines choses, bien sûr, cela n’est pas vrai. Pour naviguer sur l’océan, pour prédire une éclipse, il peut être commode de considérer que la Terre tourne autour du soleil et que les étoiles sont distantes de millions de millions de kilomètres. Et alors ? Nous crois-tu incapables de construire un double système astronomique ? Les étoiles peuvent être proches ou éloignées, selon nos besoins. Crois-tu que cela dépasse les compétences de nos mathématiciens ? Aurais-tu oublié la doublepensée ?

Winston se rétracta sur le lit. Quoi qu’il dise, une réponse s’abattait aussitôt sur lui comme un gourdin. Et pourtant il savait, il savait qu’il avait raison. La croyance que rien n’existe à l’extérieur de l’esprit : il devait forcément y avoir un moyen de démontrer sa fausseté. N’avait-on pas prouvé il y a bien longtemps que c’était un sophisme ? Cette théorie portait même un nom qu’il avait oublié. Quand O’Brien baissa les yeux vers Winston, un léger sourire apparut aux commissures de ses lèvres.

— Je te l’ai déjà dit, Winston. La métaphysique n’est pas ton fort. Le mot que tu cherches est « solipsisme ». Mais tu te trompes, ce n’est pas du solipsisme. Ou alors, si tu veux, du solipsisme collectif. Mais il s’agit de tout autre chose – du contraire, en fait. Nous digressons, ajouta-t-il en changeant de ton. Le véritable pouvoir, le pouvoir pour lequel il nous faut lutter nuit et jour, ce n’est pas celui qui s’exerce sur les choses, mais sur les hommes. […Notre] pouvoir s’exerce en réduisant les cerveaux humains en pièces puis en les recomposant selon la forme souhaitée. Commences-tu à voir, maintenant, quel type de monde nous créons ? Il est l’exact opposé de ces utopies hédonistes ineptes imaginées par les anciens réformateurs. C’est un monde de peur, de trahison et de tourment, un monde où l’on piétine les autres et où l’on se fait piétiner. Un monde qui, en se perfectionnant, ne deviendra pas moins, mais plus impitoyable. Le progrès, dans notre monde, sera un progrès vers plus de souffrance. Les civilisations d’antan prétendaient être fondées sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Notre monde ne connaîtra d’autre émotion que la peur, la rage, le triomphe et la mortification de soi. Nous détruirons tout le reste – tout. Déjà, nous brisons les habitudes de pensée qui ont survécu à l’ère prérévolutionnaire. Nous avons rompu les liens entre les enfants et les parents, entre les hommes, entre les hommes et les femmes. Personne n’ose plus se fier à une épouse, un enfant, un ami. Mais il n’y aura bientôt plus ni épouses ni amis. On enlèvera les enfants à leur mère dès la naissance, comme on enlève ses œufs à une poule. L’instinct sexuel sera éradiqué. La procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement d’une carte de rationnement. Nous abolirons l’orgasme ; nos neurologues y travaillent en ce moment même. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le parti. L’amour n’existera plus, hormis l’amour pour Big Brother. Du rire ne subsistera que le ricanement de triomphe face à l’ennemi vaincu. Il n’y aura plus d’art, plus de littérature, plus de science. Une fois tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de science. On ne distinguera plus la beauté de la laideur. Il n’y aura ni curiosité ni joie de vivre. Tous les plaisirs concurrents seront éliminés. Mais toujours demeurera– n’oublie pas ça, Winston – l’ivresse toxique du pouvoir, qui, elle, ne cessera de croître et de se raffiner.

George Orwell

Extrait de la traduction par Celia Izoard de 1984 aux éditions de la rue Dorion (Montréal), 2019, p. 403-13.