Mais il faut reconnaître qu’un Nicolas Sarkozy a parfaitement assimilé ce qui a fini par faire le sens commun de ce mot : un mot chargé de tous les maux. De surcroît, l’ancien président l’accole généralement à celui de « dictature », comme s’il était nécessaire d’en accentuer la connotation fortement négative. Mais il le fait souvent précéder du mot « collectivisme », à la suite pêle-mêle d’autres maux – preuve malgré tout qu’il connaît sa cible. Ainsi, le 12 octobre 2006, il proclame à Poitiers : « La République ne se définit pas seulement par ce à quoi elle est opposée – l’absolutisme, le cléricalisme, l’antidreyfusisme, le collectivisme ou le totalitarisme – mais aussi par qu’elle propose. »

On est dès lors assez éloigné des origines du concept, né dans le contexte des années 1930 à l’issue de la Première Guerre mondiale (guerre totale ou « totalitaire » en raison de ses moyens technologiques qui produisent la mort anonyme de masse) et avec l’apparition de l’État « total » (Carl Schmitt), capable de mobiliser l’ensemble de la société au point de l’absorber intégralement et d’abolir le système parlementaire et pluraliste. Le terme sera repris par des penseurs européens en exil aux États-Unis comme Franz Borkenau (en 1940) ou encore Franz Neumann (en 1942), mais c’est surtout la définition de Hannah Arendt qui sera le plus souvent adoptée.

La philosophe d’origine allemande, contrainte à l’exil parce que juive, théorisa un mode de domination inédit à partir de la confrontation et de la comparaison des trois expériences historiques du fascisme italien, du nazisme et du stalinisme. Elle dégagea leurs caractéristiques communes, principalement l’existence d’un parti unique, l’embrigadement des masses et l’existence d’une police politique exerçant la terreur. Bien qu’ayant élaboré une théorie sur un modèle de domination construit à partir d’une comparaison, Arendt ne mettait pas pour autant un signe d’identité entre le système nazi et le stalinisme.

A fortiori, ce signe d’identité allait s’avérer impossible avec l’évolution du régime soviétique après 1953 et la mort de Staline. Non pas qu’un régime de type démocratique ait alors repris ses droits, mais la terreur aveugle et indistincte – trait constitutif du système stalinien – avait cessé presque immédiatement, la violence d’État ouverte ne s’exerçant désormais qu’à l’égard des contestataires et opposants au régime.

Devenu un slogan anticommuniste pendant la guerre froide, le concept de totalitarisme est fortement critiqué à partir des années 1960 pour son incapacité à rendre compte de l’intelligibilité de l’expérience soviétique en raison de la négligence de l’étude de la société. Il connaîtra cependant un nouvel essor à la chute du Mur avec la focalisation sur l’étude de la répression et des organes de surveillance politique qui aboutissent à une vision essentiellement policière de l’histoire.

De l’emploi indistinct de ce concept à des fins propagandistes, Nicolas Sarkozy va tirer deux idées-force. La première rappelle la supériorité de la démocratie libérale évocatrice de liberté (davantage en raison de l’homophonie que du sens), en l’opposant à la terreur spécifique du régime totalitaire, « cette tyrannie où le tyran n’a pas de visage car il est partout jusque dans les têtes » : une définition réductrice mais qui frappe les esprits en renvoyant à l’imaginaire développé autour de Big Brother de George Orwell dans 1984. On rencontre cette définition, qui traverse la totalité de son propos, de façon explicite dans ses discours de présidentiable : « Je veux être le président d’une France qui défende partout les droits de l’homme et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. D’une France qui s’oppose aux dictatures et combat le totalitarisme, cette tyrannie où le tyran n’a pas de visage parce qu’il est partout, jusque dans les têtes. » L’ordre des mots reflète la hiérarchie des maux : le totalitarisme est la pire des dictatures. Ce mal suprême lui permet de se présenter en protecteur des arts et des lettres. Ainsi à Besançon, où il assène cette phrase-choc qui évoque la rhétorique de l’agit-prop anticapitaliste, à condition de remplacer « totalitarisme » par « capitalisme » : « Le totalitarisme asservit toujours l’art et la culture pour mieux étouffer la liberté. »

La seconde idée-force insiste sur le fait que « la France n’a jamais cédé à la tentation totalitaire ». Est ainsi introduite l’idée d’un passé national dont nous devrions être fiers : « Nous pouvons être fiers de la France. Elle a parfois commis des fautes mais elle n’a jamais renoncé, elle n’a jamais cédé au totalitarisme et elle a fait plus que toute autre nation pour la liberté et la dignité de tous les hommes. » On retrouve là, à l’instar de l’idée pieuse de l’historien René Rémond, selon qui la droite française aurait été immunisée contre le fascisme, celle d’une démocratie française immuable, ou d’une France par essence démocratique, jamais tentée par les extrêmes.

Le totalitarisme selon Nicolas Sarkozy n’est qu’un chiffon rouge qu’il agite pour ponctuer les histoires qu’il nous raconte.

Sonia Combe

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.

De la même autrice, dernier livre paru Une vie contre une autre : échange de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald, Fayard, 2014.