En Maremme on trouve encore les derniers exemplaires d’un type humain déjà en voie d’extinction partout ailleurs : l’homme à tout faire. Un personnage qui a occupé le devant de la scène pendant la réforme agraire du milieu des années 1950 quand beaucoup de paysans, éventuellement avec une expérience de mineur, se retrouvèrent en possession d’un morceau de terre de douze hectares avec la possibilité de bâtir une maison et une annexe agricole, et dirent adieu au statut de journalier. Le type humain en question était donc un paysan également expert en mécanique, car il ne pouvait pas perdre du temps et de l’argent avec un spécialiste chaque fois que le tracteur le lâchait en plein champ. Et bien sûr, sa maison, il se la construisait tout seul pendant les périodes où il pouvait faire autre chose que travailler la terre ou couper du bois. Il s’y entendait donc, et à un niveau avancé, en maçonnerie, mécanique, plomberie et installations électriques, sans parler de la menuiserie, peut-être de façon plus approximative, et évidemment en agriculture, horticulture, élevage, y compris l’apiculture et la transformation du lait en fromage. C’était un type humain courant à une époque désormais presque disparue.

Ces hommes à tout faire étaient les pionniers de la Maremme du Far West, les colons qui dans l’après-guerre, après la réforme agraire, s’étaient retrouvés patrons d’un champ vide et s’étaient endettés pour planter des oliviers et des vignes, cassant les terrains durs avec des herses colossales et retournant les mottes avec de puissants labourages staliniens, et qui rompirent avec le système latifundiaire du bétail sauvage des grands propriétaires absentéistes : des gens qui pouvaient déjeuner de quelques fèves bouillies, d’un morceau de fromage et d’un verre de vin et qui restaient à leur poste jusqu’au soir, c’était toujours mieux que la silicose dans les mines.

Mon père, en revanche, était de la génération suivante : non qu’il ne soit pas un « dur à cuire », mais il ne venait pas d’un contexte rural. Mon grand-père était maçon, donc, par principe, il construisait des murs, des maisons et des villes ; et puis il n’était pas de Grosseto, mais de Livourne, et il avait donc sa propre métaphysique selon laquelle les « gosti » étaient ceux de Pise et de Grosseto, tandis que les Livournais étaient tous des gens du port, blonds, bons et marins avec le libeccio, le vent du sud-ouest, dans le cœur : si l’homme de la Maremme ne distingue pas le temps libre du travail et porte de préférence une tenue de camouflage pour faire comprendre que, pour lui, la chasse est toujours ouverte, même quand sa femme l’oblige à aller faire les courses à la Coop, le Livournais se rend « présentable » dès qu’il a enlevé son bleu de travail.

Et puis Renato avait commencé à travailler presque à la fin du boom économique : ce qui signifiait des salaires plus élevés, de meilleures opportunités, quasiment pas de chômage, l’assurance maladie, les congés, la possibilité d’acheter une maison, etc. En contrepartie, aucune garantie sur la nocivité et l’exposition aux maladies professionnelles, comme il le découvrira dans sa propre chair.

Dans ces années-là, travailler dans l’industrie pouvait signifier deux choses : travailler à la chaîne ou dans des contextes non spécialisés, avec de plus bas salaires et des compétences en mécanique de base, ou, comme le faisait Renato, travailler dans des environnements spécialisés, avec des compétences techniques plus élevées, mais aussi plus sectorielles. C’est-à-dire que vous saviez très bien faire certaines choses et que vous vous débrouilliez au mieux pour d’autres, mais sans exceller.

Bref : il pouvait vous arriver d’aller chez le mécanicien ou le garagiste, ce qui n’arrivait jamais au paysan parce que sa voiture, il se la réparait tout seul et faisait souvent tourner ses pièces par un forgeron du coin, dans un atelier plein de poules. En somme, c’était un passage générationnel, de l’homme à tout faire de l’après-guerre et du premier boom à l’ouvrier, de masse ou spécialisé, de ce néocapitalisme qui se découvrait déjà en crise en 1973 et commençait une série de restructurations qui, dix ans plus tard, avaient démantelé et détruit le rêve d’hégémonie de la classe ouvrière. C’est-à-dire que la crise ne servait pas à améliorer la productivité, mais à détruire l’alternative de contre-pouvoir et d’autogestion ouvrière des rapports entre capital et travail.

Mais, dans ces pages, je ne veux pas desserrer les étaux de la narration qui serrent comme des mâchoires la pulpe ligneuse de cette histoire, qui est celle d’un ouvrier tuyauteur de ces années-là. Restons-en donc au cœur de notre affaire. À Renato, qui désormais ne met son bleu de travail que pour travailler dans l’oliveraie familiale. Le bleu de travail des retraités est une autre particularité du prolétariat de la Maremme. Beaucoup d’entre eux continuent à utiliser les combinaisons bleues ou vertes qui leur servaient quand ils étaient à Lucchini, à Tioxide ou à Metal Maremma. C’est une chose qui m’a frappé et que je ne vois pas comme un servile repli identitaire, mais comme un acte de libération pour se moquer de l’usine. À ce propos : le secret pour faire durer les bleus de travail est de ne jamais les laver. Pour ne pas entamer sa relation avec sa femme et les autres habitants de la maison, qui se plaignent du dépôt de poussière de métal au moment du passage dans les escaliers, le retraité accepte la nécessité d’un nettoyage à sec, c’est-à-dire la douche d’air comprimé dans le garage sur la combinaison et les chaussures de sécurité. Rapide et efficace, un nettoyage au jet d’air comprimé s’effectue en cinq secondes avec une pression moyenne, garantissant la bonne tenue de la combinaison pour au moins vingt ans de retraite : en réalité la combinaison survit généralement à celui qui la porte, comme c’est aussi arrivé à Renato.

Alberto Prunetti

Extrait de Amianto. Une histoire ouvrière, ouvrage d'Alberto Prunetti traduit de l'italien par Serge Quadruppani, Agone, 2019, p. 91-93.