On invoque la morale partout et à tout bout de champ, mais on se défend de moraliser. On n’aime pas les ministres qui veulent enseigner la morale laïque et républicaine, mais on ne cesse de dénoncer, avec des accents puritains, la corruption, l'outrage aux bonnes mœurs, le financement illicite, l'abus de confiance, le détournement de biens publics, l'évasion fiscale, etc. On adore Montaigne, parce qu’il nous dit de nous méfier de toutes les règles abstraites et de suivre seulement celles qui viennent de la coutume et des individus, mais on est prêt à pleurer sur de pauvres victimes, y compris en groupe, encore plus que chez Richardson et Rousseau. On distingue souvent « morale », qui est supposé recouvrir des règles et prescriptions collectives, et « éthique », supposée porter sur des choix de vie individuels, qu’on se donne à soi-même plutôt que de les recevoir d’autrui. L’auteur d’un livre de morale est immédiatement soupçonné d’être moralisateur alors que si on écrit un livre sur l’éthique tout le monde applaudit des deux mains. La morale cela fait père-la-vertu sermonneur tandis que l’éthique, c’est cool. La morale c’est maximaliste, c’est trop, alors que l’éthique c’est minimaliste, c’est trop bien. Variante bien connue : la morale c'est nul, mais le souci, le care, c'est fun.

Pour ma part, je n’ai rien contre la morale ni contre le fait de moraliser, et je n'ai jamais trop bien compris la distinction entre morale et éthique. Sauf si on est un sceptique ou un relativiste quant aux distinctions morales comme bien/mal ou juste/injuste (ce qui est en gros le cas de 80 % des gens, si l’on en juge par la production actuelle, mais j'aimerais bien que les philosophes expérimentaux me fassent un petit sondage), je vois mal comment on peut avoir une éthique sans énoncer des règles, donner des conseils et émettre des prescriptions, y compris à soi-même, parce qu’on se tient comme ayant des devoirs ou comme répondant à des exigences morales. Le seul problème est qu’on moralise, la plupart du temps, mal ou à côté de la plaque, au sens où l’on fait des objections morales déplacées à des comportements ou des dires, alors que les vraies objections ne sont jamais soulevées. En voici deux exemples récents.

Le premier est le cas d‘Alain Minc, récemment condamné pour plagiat pour la seconde fois, au sujet de son livre dans lequel il compare René Bousquet et Jean Moulin – après celui où il avait pompé une biographie de Spinoza [1]. La réprobation est unanime. Elle est morale autant que juridique : plagier, c’est pas bien, et c’est puni par la loi car c’est violer les règles de la propriété intellectuelle. Cette unanimité à l’encontre du plagiat ne laisse pas d’étonner, quand on pense que personne n’a trouvé ennuyeux qu’Henri Guaino soit présenté officiellement comme le nègre de Sarkozy - allez savoir pourquoi on soupçonne plus celui-ci de ne pas savoir tenir une plume que De Gaulle et Mitterrand, qui avaient aussi leurs nègres. Alain Minc aurait pu, comme le font souvent ceux qui veulent se justifier du plagiat, dire qu’il ne s’agit que d’un dommage collatéral d’une pratique admise par tous dans le milieu où il évolue. Montaigne ne nous dit-il pas de suivre la coutume ? Je n’ai pas suivi le procès, et j’ignore si l’avocat d’Alain Minc a usé de l’argument suivant, mais j’en doute.

Dans son précédent livre, Histoire des intellectuels (Grasset 2010), Alain Minc dresse un portrait à charge de Julien Benda, type même selon lui de l’intellectuel moralisateur, parlant à tout bout de champ au nom de l'universel – qui, c’est bien connu, n’existe pas – et faisant la leçon aux « clercs » alors qu’il ne parvient pas lui-même à se hisser à la hauteur de ses propres principes. Minc accuse Benda, quand celui-ci parle de « lois de l’esprit » de « placer le devoir intellectuel à un rang quasi messianique », d’être « imbu de raison », « dogmatique », « rigide et aveugle ». « Pour Benda, quand il ne trahit pas, le clerc est serviteur d’une morale universelle. C’est faire fi des solidarités de classe, du charivari de l’histoire, des mémoires collectives. Le clerc qui s’engage trahit. Le clerc qui s’en tient à un combat éthéré pour les valeurs remplit son office. La thèse de Benda fait évidemment abstraction de la dynamique et de la force de l’histoire mais elle est douillette pour ceux qui deviendront des « intellectuels non engagés » : ils se croiront porteurs d’une morale supérieure.

Benda est pour Minc exactement le genre d’intellectuel dinosaurien qui n’a plus lieu d’exister. À ses yeux, même ses successeurs, de Sartre à Onfray, sont ringards. Car ils vivent encore, nonobstant la mort de l’Auteur annoncée par tous, sous le régime de l’ego démesuré. Ce genre d’intellectuel, aussi boursouflé soit-il par sa médiatisation, disparaîtra sous peu, du fait de l’avènement de la toile, et cèdera la place à l’« e-intellectuel ». Ce que Minc explique en conclusion de son Histoire des intellectuels : « L’e-intellectuel ne sera donc pas un rentier mais un braconnier, non pas un sage arrogant mais un adepte de la bataille de rue. Les signatures établies seront à parité avec des bloggeurs jaillis de nulle part, les potentats académiques avec des “snippers”. Quelle formidable fragilité pour les situations acquises ! Les intellectuels traditionnels vont enfin échapper à l'endogamie. Ils connaîtront, horresco referens, la concurrence et, signe suprême, leurs compétiteurs leur seront souvent inconnus. Certains d'entre eux deviendront des e-intellectuels mais beaucoup des e-intellectuels n'auront rien de commun avec l'intelligentsia classique. Cette partie-là sera excitante. Aucune situation acquise : quel bonheur ! Un zeste d'anarchie dans le monde clos des grands penseurs : quelle radieuse perspective ! »

L’avocat aurait pu arguer comme suit. « Alain Minc n’a fait que mettre en pratique ses principes. Le problème n’est pas d’avoir recours à des nègres, de plagier et de piller mais que, du fait de la promiscuité complète d’internet, tout le monde est amené plus ou moins à le faire. Seuls ceux qui croient encore à l’Auteur, qui ont des situations acquises, peuvent tenir encore à leur œuvre. Ils n’ont pas encore compris qu’Internet est un grand supermarché où tout le monde peut prendre ce qu'il veut où il veut. Entre utiliser un texte qu’on trouve sur Internet, le paraphraser, le recopier, le piller et le plagier, il n’y a que des différences de degré; et sur la toile, où l’on trouve tout et où on oublie d’où cela vient, ces différences disparaissent. Sur Internet, qui est par essence une Bonne Chose, tout le monde est voué à piller et plagier. »

L’avocat de Minc aurait pu soutenir ainsi que son client est innocent, car il n’a fait qu’appliquer les conséquences de l’e-intellectualité, qu’il représente lui-même au plus haut point (car il n’est bien entendu pas question de soupçonner Alain Minc d’être un des intellectuels égocentrés et médiatiques qu’il dénonce). Et comment condamner un auteur qui met en application ses propres principes quand il avoue que le vrai représentant de l’intellect doit être un « braconnier » ? N’est-il pas, au fond, plus cohérent que ceux qui l’accusent ? [2]

Mais il me semble encore plus blâmable de défendre un argument justifiant a priori le plagiat que de plagier. Ce qui est le plus grave n’est pas qu’Alain Minc ait été pris les doigts dans le pot de confiture mais qu'il ait fait la théorie de sa pratique et qu’il se moque de ceux qui, comme Benda, « placent le devoir intellectuel à un rang quasi messianique ». En effet, la base du devoir intellectuel est le respect du travail d’autrui, la reconnaissance du fait qu’il n’y a pas de free lunch dans l’intellect ; et avant tout le respect des valeurs intellectuelles, celles de révérence pour le vrai et la justification. Les minimalistes et ceux qui réprouvent la morale diront, comme Alain Minc, que Benda fait la morale. Toutefois, Benda ne fait pas ici la morale dans le règne moral mais dans le règne de l’intellect, qui a ses lois propres. Le refus de les reconnaître, au nom de la promiscuité de la Toile, est, à mon sens pire que de le fait de plagier [3].

Le second exemple est celui d’une charge prononcée par Cécile Guilbert contre Swift [4]. Elle dénonce la « misogyne imbécile » du Doyen, attestée par nombre de ses écrits comme (entre autres) Ce qui se loge dans la tête d'une femme ou ta Lettre à une très jeune dame à l'occasion de son mariage, ou des passages nombreux des voyages de Gulliver : « Incapable de ne pas sombrer dans la facilité de pensée consistant à affirmer que les femmes sont “comme ci” ou “comme ça”, tu présupposes qu'existe de toute éternité une essence du féminin. Alors qu'enfin, voyons, parler si mal d'elles en disant LES femmes, c'est aussi con que dire je déteste LES Noirs, LES juifs, LES pédés ou je ne sais quoi encore, moi, LES perruquiers ? C'est les traiter en bloc et en vrac. Les stéréotyper. Les “ensembliser”. Les racialiser, voire les ethniciser. Et donc céder aux plus grossiers préjugés. Ce que je m'explique d'autant moins que tu as su faire longtemps le galant auprès des dames – hypocrite ecclésiastique ! Doyen Tartuffe ! – ayant même instruit, aimé charnellement et loué tes ladies – Stella, Rebecca, Vanessa, ces “zentils petits trésors”, comme tu les appelais. […] Je vais donc te dire le fond de ma pensée une fois pour toutes : tu te crois original, mais tu es fort commun. De ce type d'homme lâche et craintif singulièrement répandu. Amateur de fillettes inoffensives, mais incapable d'avoir des relations d'égalité connivente avec une partenaire. S'enfuyant à toutes jambes dès qu'il est question de son corps, mais surtout de son désir. »

Et c’est sans doute en commentaire au célèbre « Le vestiaire de la dame » qui se termine par

Ainsi, certaines choses innommables,
Quand elles font plouf, dans le coffre puant
Répandent son odeur d'excrément
Qui gâte les parties dont elles sortent,
Et donne aux jupons et chemises
Un parfum qui les suit partout.

Terminant donc sa vaste enquête
La mort dans l'âme, Stréphon s'enfuit,
Et dans ses transports, il répète
« Dire que Celia, que Celia chie ! » [5]

que Cécile Guilbert énonce les clichés psychanalytiques usuels : « Au fond, tu as toujours été traumatisé que les organes du plaisir érotique servent aux fonctions excrémentielles : vieux problème, tragique méprise. »

Il échappe apparemment à Guilbert que la rage swiftéenne s’exerce de manière tout aussi générique sur les membres de la gent masculine que sur la féminine, et que sa fureur scatologique met tout autant des hommes en cause que des femmes – lire notamment le Conte du tonneau (1704). Elle accuse les Instructions aux domestiques de « ne traiter les femmes que sous les catégories génériques de la cuisinière, femme de chambre, blanchisseuse, bonne d'enfant, etc. ». Mais pourquoi, parmi les domestiques, le Doyen aurait-il épargné la chambrière alors qu’il s’acharne sur le valet et le butler ? (C’est aussi faire un contresens sur les Instructions aux domestiques, qui ne sont pas du tout une charge contre le domestiques mais contre leurs maîtres, ce qu’ont parfaitement compris les Irlandais, qui se sentaient traités par les Anglais comme des domestiques.) La vraie cible de Swift, ce n’est pas la femme mais l’humanité. Swift ne porte pas un jugement sur le genre mais sur le genre humain. À ce compte, autant reprocher à l’Essay on Man de Pope de ne pas être un Essay on Woman ou soutenir que le fait que la Bêtise soit dans la Dunciade représentée sous les traits d’une divinité féminine est une preuve de misogynie. Les femmes n’ont pas le privilège d’être la cible unique des misanthropes.

John Middleton Murry était plus lucide quand il écrivait, en 1954 : « Plus troublant que l’implacable exposition morale de l'humanité, qui est au fondement même de Gulliver, […] signalons le dégoût pour le genre humain qui hante la fin de ce grand livre. Car on ne peut échapper au soupçon que la dégradation délibérée par Swift de l'homme (et en particulier de la femme) sous l'animal avait une origine pathologique. […] Quant aux causes de cette obsession évidente, nous ne pouvons que spéculer, mais l’origine de la perturbation fut peut-être la renonciation violente de Swift au mariage après sa cour avortée de Varina. Que la carrière publique de Swift ait commencé par un effort de répression de ses propres sentiments ne fait guère de doute, ni qu'il ait imposé cette situation aux deux femmes qui l'aimaient. La nature semble avoir pris une sinistre revanche sur cet homme naturellement passionné. Tenter d'imaginer toute la portée de la "saeva indignatio” qui lui a déchiré le cœur remplit de pitié et d'effroi [6]. »

Middleton Murry a passé sur Swift un jugement fameux : « A hypocrite reversed. » Pourquoi un hypocrite inversé ou renversé ? Parce que son accusation d’hypocrisie envers l’humanité est, selon Murry, la traduction retournée de sa propre hypocrisie (vis-à-vis de Stella, de Vanessa, vis-à-vis de tous ses amis masculins, vis-à-vis de l’Irlande, de l’Angleterre, et de l’humanité en général).

Alain Minc et Middleton Murry ont vu en partie, juste respectivement sur Benda et sur Swift. Tous deux sont « malades de l’idéal » et font de la raison un usage déraisonnable – c’était aussi ce que disait Samuel Johnson de Swift. Ils leur reprochent de faire la morale, et de la morale intellectuelle en particulier, tout un fromage, et par là de prêter au soupçon de ne pas s’appliquer à eux-mêmes la morale qu’ils prônent.

Pourquoi seulement « en partie » ? Ce que voient obscurément les contempteurs actuels de la morale, du moins quand ils ne sont pas des relativistes et des sceptiques quant aux distinctions morales, c’est qu’il n’y a pas de morale sans justesse de sentiment, sans réaction appropriée aux distinctions morales. Or une réaction inappropriée (et je n’use pas ici pour rien le terme consacré par la political correctness) aux distinctions éthiques est de vouloir la valeur morale comme telle alors qu’on l’éprouve plutôt qu’on ne la prouve. C’est le pharisien qui agit pour être bon, et qui fait la morale. C’est le puritain, le victorien, qui fait de la morale tout un fromage. C’était la thèse de Scheler : pour que les valeurs se réalisent, elles ne doivent pas être voulues comme telles, car elles n’apparaissent que « sur le dos [auf dem Rücken] » des actes qui sont conformes à elles [7].

Mais ce que ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir les moralophobes – et avec eux les minimalistes et autres anti-moralistes de notre temps - est que le fait que la valeur ne fasse pas l’objet de volonté ni a fortiori de publicité n’entraîne nullement qu’il n’y ait pas de valeurs morales – et intellectuelles - et qu’il ne faille pas les respecter et qu’ils n’y ait pas des actes qui leur soient conformes – par conséquent qu’on puisse, sous forme philosophique ou littéraire, dire en quoi consiste cette conformité, et ce n'est pas du pharisaïsme que de le faire. Quand l’absence de raison et d’idéal se fait tellement sentir, n’est-ce pas un bon antidote que de se rappeler ce que nous en disent les malades de l’idéal et de la raison ?

Moralité : une morale peut en cacher une autre.

Pascal Engel

Texte initialement paru le 7 septembre 2013 sur le blog de l'auteur, La France byzantine

Du même auteur, vient de paraître aux éditions Agone : Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle.

Notes

[1] Le 28 novembre 2001, Alain Minc fut condamné par le tribunal de grande instance de Paris pour plagiat, en l'occurrence un livre de Patrick Rödel, Spinoza, le masque de la sagesse. Biographie imaginaire (Climats, 2006). Extrait du jugement : « Il a effectué trente-six emprunts en ayant recours à plusieurs types de procédés allant de la reproduction servile d’expressions au plagiat de l’économie générale des passages en passant par la reprise des mêmes citations ou des mêmes anachronismes. » Il fut condamné à verser 100 000 francs à l’auteur, précise Mathias Reymond (« Alain Minc dans l’émission “On n’est pas couché” : tout avait pourtant bien commencé... », Acrimed, 2 octobre 2012). [ndlr]

[2] En fait, l’argument que je prête à son avocat n’est pas aussi fictionnel que cela car Alain Minc aurait exactement répondu cela dans une émission de télé : « Je trouve que les idées sont faites pour circuler et qu’elles sont faites pour être reprises. Une fois que cela est dit et qui est une position intellectuelle, il faut respecter la jurisprudence et donc que, ben, à l’avenir, heu... je ferai tout ce qu’il faut avec les vingt-huit notes de bas de page qui rendent un livre illisible pour être conforme à la jurisprudence. Mais je n’aime pas que les intellectuels se comportent comme des notaires. » (cité par Henri Maler, « Plagiats, suites : Françoise Laborde, Alain Minc et France 2 », Acrimed, 12 août 2013).

[3] Tout ceci a été déjà dit fort bien par Marc Fumaroli, « Un prophètede l’e-intelligence », La Quinzaine littéraire, 2010, n° 1023 .

[4] Cécile Guilbert, « La misogynie imbécile de Swift », Le Monde des livres, 1er août 2013.

[5] Jonathan Swift, Œuvres, Gallimard-« La Pléiade », 1965, p. 1555.

[6] John Middleton Murry, Swift, a critical biography (1954) – cette « saeva indignatio [indignation féroce] » fait référence à l'épitaphe de Swift, qu'il avait écrite en latin. [ndlr].

[7] Lire Max Scheler, Le Formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs, Gallimard, 1955 ; Raymond Boudon, Études sur la sociologie classique, PUF, 2000, chap. VII « Max Scheler : contextualité et universalité des valeurs » ; et Kevin Mulligan, « Schelers Herz, Was man alles fühlen kann », en ligne sur le site de l'Université de Genève.