J’ai reçu récemment un message de sa part, regrettant que je n’aie pas suffisamment replacé cette phrase dans le contexte de l’émission télévisée où elle a été prononcée. Cette critique, exprimée d’une façon bienveillante, m’a incité à m’interroger sur moi-même. N’aurai-je pas été victime du syndrome de l’intellectuel qui critique les élites tout en se conduisant lui-même comme le porte-parole auto-proclamé des classes populaires ? Cela m’a conduit à approfondir ma réflexion sur la question du « mépris de classe ».

Comme je l’ai dit dans l’introduction de ce blog, j’essaie de me tenir constamment à distance des jugements de valeur ; ce qui est particulièrement difficile quand on aborde les problèmes qui nourrissent les polémiques de l’actualité. Les clans et les partis qui s’affrontent quotidiennement sur ces sujets sont à l’affût des moindres analyses qui peuvent servir leur cause. On se retrouve ainsi tiré à hue et à dia, récupéré par les uns et donc aussitôt dénoncé par les autres.

Les propos de Gaspard Gantzer, qui a été le conseiller en communication de François Hollande, ont été immédiatement exploités par l’extrême droite. Boulevard Voltaire, le site internet de Robert Ménard, élu maire de Béziers en 2014 avec le soutien du Front national, a sonné la charge le 19 février, dans un éditorial intitulé « Gaspard Gantzer : l’intelligence faite homme face à la bêtise en gilet jaune ». Après avoir rappelé la phrase de ce dernier sur le QI des manifestants, le site en a tiré la leçon suivante : « C’est en entendant ce type de propos, tenus par une personne très diplômée, sans doute bien éduquée et aspirant à exercer des responsabilités politiques, qu’on se dit que Zemmour n’a peut-être pas tout à fait tort lorsqu’il évoque la résurgence de la lutte des classes dans notre pays. Une lutte des classes qui ne peut être qu’attisée lorsque de tels propos sont tenus par un représentant de “l’élite” ».

Éric Zemmour théoricien de la lutte des classes dans les colonnes du Figaro, il y aurait de quoi rire – si l’on oubliait où peut mener ce genre de rhétorique. L’histoire montre en effet que, depuis la fin du XIXe siècle, l’extrême droite a toujours tenté de s’approprier la critique populaire des élites pour alimenter son anti-intellectualisme. Telle a été jusqu’aujourd’hui la principale source du « populisme » – au sens vrai du terme.

Comme je ne tiens nullement à ce que mon analyse du « mépris de classe » puisse être récupérée par ce genre de polémistes, je voudrais revenir sur le commentaire des propos de Gaspard Gantzer que j’ai publié sur mon dernier blog. Celui-ci m’a rappelé que ses réflexions ne visaient nullement l’ensemble des manifestants mais uniquement ceux qui se livrent régulièrement à des violences. Sa phrase sur le QI ne faisait que confirmer et amplifier ce que Hayk Shahinyan, le représentant des « gilets jaunes » présent lors de cette émission, avait lui-même affirmé en dénonçant « des imbéciles, des décérébrés qui n’ont rien à foutre dans les rues de Paris, dans des manifestations de “gilets jaunes” ». Je n’ai aucune raison de contester cette interprétation. Mais cela n’empêche pas que Hayk Shahinyan a fermement réagi contre les propos de Gaspard Gantzer sur le QI en lui rétorquant : « Soyez pas méprisant non plus. Ce genre de déclaration ne calme pas les choses. »

C’est cette dernière remarque qui m’a conduit à parler de « réflexes élitistes ». Mais comme je n’ai pas précisé ce que j’entendais par là, je vais le faire maintenant. Je pense que le mépris de classe peut prendre deux grandes formes. La première est intentionnelle. Elle vise explicitement à dévaloriser les classes populaires, surtout lorsqu’elles se mobilisent pour lutter contre les injustices. Les caricatures publiées en juin 1936 dans l’hebdomadaire Gringoire, que j’ai reproduites dans mon précédent blog, en sont une parfaite illustration.

La seconde forme de mépris de classe n’est pas intentionnelle. Ce sont des gestes et des propos qui sont perçus, ou ressentis, comme du mépris par les milieux populaires. J’ai utilisé le mot « réflexe » pour désigner cette absence d’intentionnalité. Dévaloriser des manifestants, même lorsque leurs comportements violents peuvent être condamnés, en mettant en cause la faiblesse de leur « QI », c’est une forme de mépris de classe, fréquente chez les élites fortement scolarisées, qui peut-être intentionnelle, mais pas nécessairement.

J’ai cité dans mon Histoire populaire de la France un précédent illustre. C’est celui de Victor Hugo. En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, il avait utilisé le mot « populace » pour désigner le peuple sans se rendre compte que ce terme était perçu comme du mépris par les classes populaires. Le menuisier Jacques Vinçard, qui animait une revue appelée La Ruche populaire, écrivit alors à Hugo pour lui dire combien il s’était senti humilié par ce terme. L’historien Louis Chevalier, qui évoque cet incident dans son livre Classes laborieuses, classes dangereuses, raconte que Hugo tenta de se justifier, sans vraiment convaincre. Mais le plus important, c’est que la critique de Vinçard ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Hugo s’efforça, dans la suite des Misérables – le roman qu’il était en train d’écrire – de donner une image plus positive, plus compatissante, des classes populaires.

Lorsqu’on offre la possibilité à ceux qui sont victimes de ces préjugés de classe d’exprimer publiquement leur indignation, on ouvre un chemin qui peut permettre aux élites de se remettre en question. L’exemple de Victor Hugo montre que c’est, pour elles, le meilleur moyen de s’enrichir.

Gérard Noiriel

Texte initialement paru le 6 mars 2019 sur le blog de l'auteur « Le populaire dans tous ses états ».

Du même auteur, dernier livre paru : Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours.