C’est ainsi que Nicolas Sarkozy s’y réfère, comme événement fédérateur, pour appeler au rassemblement « la France […] de Pascal et de Voltaire. Celle des cathédrales et de l’Encyclopédie. Celle d’Henri IV et de l’édit de Nantes. Celle des droits de l’homme et de la liberté de conscience ». Seuls capables de rassembler, les grands hommes sont les héros de cet éloge de la diversité : « Ici, à Nantes, la France s’est divisée puis retrouvée, entre Bretagne et Vendée, protestants et catholiques. […] Dans l’édit de tolérance qu’Henri IV promulgua dans votre ville et dont on sous-estime souvent la force des propositions, je veux voir l’exemple d’une France audacieuse, qui sut aller très loin pour dépasser les clivages de son temps qui l’empêchaient d’avancer, l’exemple d’un texte qui sut triompher du fanatisme par la raison, l’exemple d’un homme qui mit l’action au centre de l’exercice politique. » Derrière Henri IV et sa main tendue, c’est, on l’aura compris, l’homme de l’ouverture qu’on est prié d’admirer.

Ce faisant, l’édit de Nantes permet une triple célébration – de la nation, de ses textes fondateurs et de ses grands hommes – au prix d’une triple occultation : des pays voisins, des édits antérieurs et des luttes innombrables qui ont précédé la fabrication d’une telle loi. Or en Europe, l’édit de Nantes ne se distingue ni par sa précocité – l’Allemagne promulgue dès 1555 une paix de religion – ni par sa longévité, puisque la France connaît au XVIIe siècle une reprise des guerres civiles (jusqu’en 1629) et révoque l’édit dès 1685. Loin d’accorder l’édit à ceux de la RPR (religion prétendument réformée) par œcuménisme ou bonté d’âme, Henri IV y est contraint par le rapport de forces : les batailles ont laissé la victoire indécise et les deux camps épuisés. La minorité protestante (6 %) a survécu à la conversion du roi (1593) et à la répression. Si elle se contente d’un édit ruineux, c’est qu’elle a chèrement conquis ces libertés minimales et sait les sacrifices qu’elle devrait consentir pour obtenir plus. L’édit n’invente pas la liberté de conscience, accordée aux protestants depuis 1562. Il ne fait que reprendre les grandes dispositions d’édits précédents, souvent plus généreux envers les huguenots.

Ainsi privés d’histoire, les textes fondateurs ne doivent leur force qu’au génie personnel de leur inventeur. L’histoire selon Nicolas Sarkozy est réduite aux désirs et à la trajectoire particulière du leader, seule source légitime du changement politique. Qu’à l’instar du candidat UMP Henri IV ait changé pour sa part de religion fait de l’histoire personnelle du souverain l’exemple d’une possible réconciliation des Français et désigne son corps propre comme l’unique lieu de ces retrouvailles. Le consensus ne se fabrique ni par le biais des institutions représentatives ni au terme de luttes acharnées. Il s’incarne en un homme : « Ici, à Nantes, la France s’est divisée puis retrouvée, entre Bretagne et Vendée, protestants et catholiques. Dans cette ville, je veux voir le symbole de ce qu’avec vous je veux incarner : l’ordre républicain et le mouvement vers la justice. »

Si la France de Nicolas Sarkozy se prétend « celle de tous les Français sans exception », celle de l’édit de Nantes est dominée par les privilèges personnels, l’inégalité socioreligieuse et l’arbitraire d’État, qui ne relèvent guère d’un geste de « tolérance ». Le mot n’y figure d’ailleurs pas. Il est impensable : l’hérésie menace le Salut et tous espèrent son éradication. À défaut de la liquider, l’édit installe des garde-fous pour la rendre supportable, en attendant la réunion prochaine des chrétiens. Il n’instaure pas la coexistence des deux confessions à égalité mais limite drastiquement les manifestations publiques du protestantisme. Fruit de son époque, il reflète les inégalités de son temps puisque la hiérarchie féodale y demeure prépondérante : accordé aux nobles hauts-justiciers, le culte réformé est prohibé à Paris et plusieurs autres villes : Reims, Dijon, Sens, Toulouse, etc. À Nantes, paradoxalement, où Nicolas Sarkozy trouve une France qui s’est « retrouvée », pas de culte protestant : évêché, elle ne peut accueillir de prêche réformé.

L’édit confirme donc la victoire du catholicisme dans le pays et participe au renforcement de l’État. Avec Henri IV, le politique ne poursuit plus exactement les mêmes fins que le religieux. Mais sur le moment, seule la sacralisation du monarque lui permet de s’imposer aux représentants des deux confessions : dans cette construction politique, le roi ne rend compte de ses actes qu’à Dieu, qui lui a confié tout le pouvoir. Le corps politique se scinde en deux sphères étanches : la première, politique, est l’apanage d’un souverain sacré, qui prend seul les décisions. En échange de la paix, les sujets lui abandonnent leur parole publique. La seconde, privée, est la sphère du for interne, celle des particuliers : leur avis et leur conscience peuvent bien s’y exprimer pourvu qu’ils restent sans influence sur la scène politique. L’autonomie de la raison politique que sanctionne l’édit de Nantes facilite certes une relative mise à l’abri du pouvoir vis-à-vis des pressions religieuses, mais elle précipite ainsi la coupure entre l’État et la société. La paix et l’unité retrouvées se paient au prix fort : la relégation des sujets dans la sphère privée, leur exclusion de la vie politique.

Nicolas Sarkozy vanterait-il avec l’édit cette nouvelle « scénographie du politique » (Hélène Merlin), dans laquelle deux espaces secrets – le cabinet du Prince et le for des sujets – se font face sans communication aucune ? À moins qu’il ne préfère y admirer la catholicité du royaume, le maintien des inégalités sociales et confessionnelles, la sursacralisation du prince ou la relégation domestique des sujets, autant d’éléments qui font de l’édit de Nantes une étape décisive dans la genèse de l’absolutisme français.

Jérémie Foa

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.

Du même auteur, dernier livre paru Le Tombeau de la paix. Une histoire des édits de pacification (1560-1572), PULIM, 2015