Au milieu des années 1980, un jeune homme écrivait un livre sinistre qui sembla le portrait d'une génération. Curieux. Avec Moins que zéro, Breat Easton Ellis racontait le retour à la maison, pour les vacances, d'une étudiant paumé, parmi d'autres étudiants paumés, tous zigzagant de parties en parties, portés par la dope et l'alcool, couchant avec indifférence à tout le moins indistinctement. Le tout sur fond de rock'n roll.

Tous deux recommencent au début des années 1990 : mêmes thèmes et même tempo. Ce qui, vu l'intérêt que suscitèrent leurs premiers livres, n'est pas sans donner à penser.

Chez Ellis, les « héros » sont jeunes, oisifs, et ne s'occupent à peu près que de passer le temps, entre le sexe, la bière et la drogue. Ils se contentent de nommer leur activités sans commentaires. Écrit le plus sèchement possible, avec cet effet de réalisme qui survient quand on parle action, sans image, sans comparaison, sans sentiment. Effet de réalisme pour dire une « réalité » formidablement tronquée, puisqu'on est privé de tout ce qui normalement accompagne un acte, c'est-à-dire l'examen de ses motifs. Les Lois de l'attraction évoque un petit enfer, où les mots « mode » font croire que c'est « tout en vrai » alors qu'il s'agit là d'une hyperréalisme fantastique, laminé et tordu.

Plus encore que la parfaite nullité de ses héros, que la quasi-fascinante vacuité de leur vie, ce qui importe, ici, c'est que les livres d'Ellis puissent passer pour représenter une « génération » : à la tête cramée, mue par les vagues désirs du corps, sans passé ni avenir, tout à la jouissance désespérée du mortel présent. Tout de même que le très lyrique Bukovski a pu passer pour le chantre d'un réalisme noir – parce qu'il évoque des marginaux et aime à parler du corps et de ses secousses –, Ellis, parce qu'il « traite » des jeunes avec des mots jeunes et un répertoire jeune, est classé comme réaliste – jeune. Hallucinant. Bukovski est un visionnaire, Ellis le « minimaliste » travaille l'effet-déprime, de façon systématique, proche du message.

De là à croire qu'il dépeint une époque, il y a, Dieu merci, un monde. Il ne suffit pas d'exhiber les signes pour dire la vérité. Mais qu'en revanche on ait envie de penser que c'est là la vérité de la jeunesse américain est tout à fait fascinant : vide, et comme morte.

C'est ce qu'on retrouve, avec plus de rêves, de silences et de complication, chez J. A. Philips. Mais ses jeunes adultes, s'ils ont droit aux hésitations, aux chagrins, au soupçon d'une intériorité, semblablement partent à la dérive, ils sont plus fixés sur l'amour que chez Ellis, plus ravagés par la déception, ils n'ont guère d'avenir.

Avec Billets noirs, Philips chantait la déglingue, avec Voies express, elle tourne autour des vieux chagrins. Moins raide qu'Ellis, moins agressive, plus traditionnelle, et moins « journaliste », elle commence à découvrir les ravages de la vie mentale. Mais, comme chez Ellis ou beaucoup d'écrivains post-Vietnam, tout reste comme collé à la vitre des apparences. Il n'y a pas de mouvement du dedans vers le dehors, il n'y a que cette fine lame de temps, comme un éternel présent.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 15 juin 1990, p 37.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).