Il y a quelques années, emboîtant le pas à l’éditorialiste Philippe Val, qui s’en était déjà pris en 2015 au « sociologisme », Manuel Valls, alors Premier Ministre, affirmait toute honte bue qu’« expliquer le djihadisme, c’est déjà un peu vouloir excuser ». Doublé d’un procès en complicité, un détestable climat de suspicion à l’égard des sciences sociales s'est désormais installé dans les « débats publics » menés par la presse ou les communicants politiques. La brèche ouverte, nombreux s’y sont engouffrés. C’est ainsi que l’histoire fait depuis régulièrement l’objet de ce genre d’assaut intempestif contre les faits. Il semble ne plus y avoir de limites à l'imagination des nostalgiques. Si bien que les manipulations les plus délirantes s’accumulent dans un silence assourdissant.

Dans la lignée des Michel Onfray, Stéphane Bern et autres Lorànt Deutsch, dont le fonds de commerce consiste à démolir la recherche universitaire, c'est avec le soutien des catholiques de la Manif pour Tous et leur croisade contre la très fantasmée « théorie du genre » que François Fillon dénonçait à son tour l’école comme une « instruction honteuse » dont le tort serait, à l’en croire, d’enseigner aux enfants que le passé est « source d’interrogations ».

Alors candidat aux primaires, Fillon disait à son tour vouloir en finir avec « les complexes et les théories fumeuses qui ont déconstruit, chez tant de jeunes, le goût d’être ensemble, fiers d’être Français ». Il visait alors en particulier l’enseignement critique du fait colonial, régulièrement assimilé à une « repentance » dramatiquement préjudiciable à la fierté nationale. Les universitaires et enseignants n’étant, selon lui, que des « idéologues », il en appelait au « retour » d’un « récit national » confié à des académiciens. Les Gaulois sont redevenus « nos ancêtres ». Apparu dans les discours de Sarkozy en 2012, il sont repris en 2017 par Fillon, pour qui la colonisation est un « partage de culture ». La même année, il imagine que François 1er a décidé par l’édit de Villers-Cotteret que « tous ceux qui vivaient dans son royaume devaient parler français ». Alors en campagne, le candidat Macron se fait théoricien : le récit national « est une fonction sic de l’enseignement de l’histoire ». L'année d'après, il lâche que « Versailles est le lieu où la république s’était retranchée quand elle était menacée ». Pour s'en tenir à ces quelques exemples.

Historiens et historiennes tentent à chaque fois de rétablir les faits, de rappeler la réalité du rôle des migrations dans la formation de la population française, d'expliciter les mécanismes des dominations coloniale et postcoloniale, de redonner son sens à l’édit de 1539 (qui ne porte que sur les textes officiels et témoigne du renforcement du pouvoir royal), de rappeler qu’à Versailles c’est une assemblée monarchiste qui s’est « retranchée »…

Mais la boite de Pandore est difficile à refermer. Pire, elle fuit de partout… Quand les députés frontistes et républicains continuent de rivaliser d’ingéniosité pour déposer des projets toujours plus anhistoriques et réactionnaires, Macron semble réhabiliter petits à pas la monarchie. En 2018, le Président affirmait que, le peuple n’ayant pas voulu la mort de Louis XVI, il pense que la figure du roi est un « absent » dans la politique française. Puis il fallut une mobilisation pour que le pouvoir abandonne la commémoration de Maurras et un hommage en catimini à Pétain lors du centenaire de l’armistice.

Le pas de l’absurde est franchi depuis longtemps. Tout est possible désormais, y compris, apparemment, les plus larges libertés vis-à-vis de la vérité historique. Maintenant, la tendance n'est pas nationale : de l’autre côté de l’Atlantique, les créationnistes, les racistes et les climatosceptiques n'ont-ils pas propulsé à la Présidence un homme qui affirme sans sourciller que le réchauffement climatique est un concept inventé par les Chinois pour nuire à l’Amérique ? Au Brésil, la réécriture des manuels scolaire est en cours : toute allusion à la dictature militaire est supprimée. Dans ce pays et en Hongrie, les études de genre sont supprimées – et leurs enseignants et enseignantes poursuivies.

D’ici, tout cela peut sembler surréaliste. Ne soyons pas trop confiants. Que Laurent Wauquiez se félicite, comme il y a quelques jours, de prendre de la hauteur en discutant avec Éric Zemmour n’est pas de bonne augure – d'autant plus pour un normalien, major de l’agrégation d’histoire. Cela prouve que les intérêts idéologiques et électoralistes continuent chez certains de l’emporter sur la rigueur et l’honnêteté. On ne s’en étonnera guère pour le leader d’un parti politique perpétuellement en campagne. Mais on peut réclamer qu'aient davantage voix au chapitre dans les grands médias celles et ceux dont l’histoire est le métier.

Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Des mêmes auteurs, à paraître demain aux éditions Agone : L'Histoire comme émancipation

Une partie de ce texte est parue dans Le Monde du 2 décembre 2016, sous le titre « Les manipulations les plus délirantes de l’histoire s’accumulent dans un silence assourdissant »