Évidemment, on a eu le temps de s’interroger sur son succès : de lire Agatha Christie avec suspicion et d’y reconnaître un roman familial délicieusement pervers ; de découvrir que si le succès de Pas d'orchidées pour Miss Blandish, de James Hadley Chase (1906-85), devait beaucoup à William Faulkner (1897-1962), en revanche Raymond Chandler (1888-1959) et Dashiell Hammett (1894-1961) inventaient un monde ; bref, le regard qu’on porte désormais sur la littérature populaire n’est plus de simple condescendance mais bien de curiosité attentive ; et c’est ainsi qu’on vit, à l’intérieur de genres très définis, des auteurs se livrer à une gaillarde mise en pièces du système de représentation établi ou des valeurs reconnues. C’est là l’intérêt de travailler dans la marge de l’officiel ; on travaille le silence, le caché ; et on produit d’étranges contradictions, une mise au jour d’une vérité nouvelle, tordue et soudain évidente.

Les auteurs de romans populaires peuvent être des contrebandiers de génie. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de ceux qui ne font que caricaturer l’idéologie dominante, dans son style, ses convictions. Il ne s'agit pas de Guy des Cars (1911-93). Encore qu’il ne serait évidemment pas sans intérêt de chercher les raisons de son succès, de même qu’il serait excitant d’essayer de comprendre pourquoi Dallas est un tel phénomène, et comment chaque pays le perçoit [1]. À l’intérieur d’une forme hyper-conventionnelle, et donc immédiatement compréhensible, Dallas raconte ce que d’habitude taisent les feuilletons télévisés : ça parle sans arrêt d’argent, de pouvoir, de politique, de l’entremêlement des trois et, de surcroît, s’offre le luxe de présenter un univers familial en complète décadence, fondé sur la haine, la jalousie, la trahison. Tout ce qui, habituellement, est tenu dans l’ombre. Enfin un héros ignoble !

Dallas est un joli jeu de massacre bien cynique. Or, c’est souvent là ce qui fait la séduction de la littérature populaire ; elle batifole dans les ombres, rêves ou cauchemars. Si les romans de Gaston Leroux (1868-1927) sont, pour la plupart, des chefs-d’œuvre, c’est qu’ils ne se sont pas embarrassés du positivisme régnant. Leroux cabriole dans l’imaginaire, le fantastique, le magnifiquement déraisonnable. Ce qui l’intéresse, c’est la démesure : des passions, de la logique, des aventures. Alors, contre toute psychologie, contre toute vraisemblance, il dresse ses paysages hallucinés où passent des fantômes, d’étranges bêtes mi-chair mi-rêve. Il dresse la carte d’une fantasmatique qu’il faut bien reconnaître comme collective, étant donné le succès rencontré.

Semblablement, Wilkie Collins (1824-89), en pleine époque d’essor industriel et commercial, tout fer et vapeur, s’adonne frénétiquement à l’exploration de l’amour fou et des vertiges de la sensibilité. Et ses feuilletons faisaient palpiter l’Angleterre, tout comme ceux du merveilleux Dickens (1812-1970). Ou c’est encore Bram Stocker (1847-1912), qui réinvente définitivement Dracula dans une atmosphère de brume, de sang, d’émois troubles aussi bouleversante qu’un Dostoïevski (oui). [2]

Avec ces auteurs, il s’agit de littérature ; de l’élaboration d’un univers qui métamorphose la perception que nous avons du nôtre. Mais si les policiers ont désormais leur dignité, si la science-fiction n’est plus trop entachée par la grossièreté des«  pulps $$Les « pulp magazines » imprimés sur du papier de mauvaise qualité, dotés de couvertures affriollantes et d'un prix modique, carrément popus, quoi » où elle paraissait, quelques secteurs restent encore largement ignorés des histoires littéraires : notamment le thriller et le roman d’espionnage. Voyez, pour le thriller fantastique, Stephen King (Carrie, Kujo). II raconte le massacre social des désirs. Il serait assez excitant de le lire couplé avec un « grand » explorateur de la répression de la sensibilité, comme Norman Mailer (1923-2007). Mais arrêtons là. Car notre propos, ondoyant et divers aujourd’hui, est, qui l’eût cru, le roman d’espionnage. Et pour tout vous dire d’un coup, il s’agit plus précisément d’Ambler, fastueux expert en histoires louches et troubles divers.

Eric Ambler (1909-88) est anglais. Ce n’est pas là pour le plaisir de la biographie, mais bien parce que, si les Nord-Américains ont donné à la rue, la ville, la violence, leur grandeur, en magnifiant notamment le « polar noir», les Anglais, eux, ont quasiment créé le policier métaphysique. Chesterton (1987-1936) invente avec le père Brown la figure saisissante d’un curé détective, qui n’en finit pas, au cours de petites enquêtes légères, de remettre le monde sur ses pieds. Chesterton est un fabuliste moral, déconcertant comme les aphorismes zen. De même, Graham Greene (1904-91) a beaucoup utilisé le roman policier ou d’espionnage pour parler d’une quête autre que celle du coupable : la quête de l’amour. Avec John Le Carré ou Antony Burgess (1917-93), on retrouve ces tendances.

Chez Ambler, le roman d’espionnage sert à traquer la fragile identité des mondes et des hommes. Ambler est délicieusement britannique. Il pratique cette ironie maîtresse de vérité qu’est l'understatement, ce qu’en français, approximativement, on pourrait appeler litote. Il parle de crimes et d’horreurs diverses, avec un détachement froid, qui leur rend, précisément, leur agressivité. Il raconte des histoires de maintenant, de celles qu’on peut lire dans les journaux, entre faits divers et événements politiques, mais de l’intérieur. Ses héros, quelconques d'apparence, d'âge mûr, se trouvent toujours mêlés, à leur corps défendant, du moins c'est ce qu’ils disent, à une série de machinations qui mettent en jeu des services secrets ou des organisation clandestines. Ce sont, superbement, des anti-gorilles, des anti-SAS : « bâtards ».

D’après Ambler, « les bâtards sont parfois plus intelligents que leurs respectables cousins, ils ont aussi tendance à s'adapter plus dans un environnement étranger, ils ont davantage de chances dans des conditions de survivre dans des conditions extrêmement hostiles ». Ils sont souvent à cheval sur deux pays, ou bien apatrides, « personnes déplacées » que l'histoire a jetées hors de leurs frontières d'origine. Et ils vont se trouver mêlés à l’actualité confuse de ces pays du monde-monde qui, entre décolonisation et révolutions, vivent la tension et les contradictions.

Le héros, qui est en général le narrateur, est coincé. Il est un enjeu entre des forces qui s’opposent, manipulé, et veut comprendre. Tout le propos d’Ambler est de nous permettre, à nous, lecteurs, d’entrevoir combien glissante, est la vérité ; quel long chemin il faut faire, non pas pour la tenir, mais la pressentir, y compris dans ses nécessaires mensonges. Ambler, comme les Stones, a de la « sympathie pour le diable ». Il nous montre, livre après livre, comment l'argent et le pouvoir sont liés, à quoi servent les terroristes, le « parrainage » des grands, la coopération technique ; il nous montre qu'il faut être méchamment dialectique pour comprendre qu'il n'y a jamais de vérité dernière mais un dynamisme des contradictions ; et que les hommes tiennent des discours à plusieurs niveaux pour justifier leurs intérêts, tant patents qu'obscurs.

Ambler est un virtuose de l’ellipse, un maître de la syncope ; l'actualité se fait alors leçon de ténèbres, puis leçon de clartés multiples ; l’individu se met en abîme, et, s’il y a des débuts à ces histoires, il n’y a pas vraiment de fin : c’est ainsi que, le livre terminé, on le reprend, avec la bizarre sensation de s’être quelque peu fait manipuler par l’art subtil, secret de ce joueur d’échecs sardonique. Ambler a su faire du roman d'espionnage le chant sec du trouble, d'un récit « réaliste », documenté, le questionnement vertigineux du réel. Il est, à sa manière, le frère de Welles quand celui-ci se prend pour M. Arkadin [3].

Au moment de cet entretien, Ambler était septuagénaire, vivait en Suisse, ne donnait guère d'interviews. Ambler est mort le 22 octobre 1998. Sur sa tombe, il a fait écrire « Here lies Eric Ambler. »

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 14 janvier 1983, p 43.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] Feuilleton télévisé étasunien en trois-cent cinquante épisodes diffusés entre 1978 et 1991. [ndlr]

[2] Sur ces thèmes, de la même auteure, lire « Bienvenue dans mon cauchemar » et « Vertigo ». [ndlr]

[3] Au début des années 1950, Orson Welles interprète et met en scène Mister Arkadin, enquête à chausse-trappes qu'un milliardaire fantasque commande sur sa propre vie. [ndlr]