Si l’on met à part Bonaparte et Condorcet [1], on peut relever les noms de Carnot, Danton, Kléber, Mirabeau et Robespierre. Dans quels contextes sont-ils utilisés par le candidat ? Un des premiers usages est leur identification régionale – à l’exception notable de Robespierre… Il s’agit là, sans doute, de renvoyer le public des meetings à une grande figure locale pour en flatter le patriotisme particulier, mais aussi de l’associer à un discours plus général sur l’utilisation de la Révolution française dans une vision « nationale » et « synthétique » de l’histoire. En effet, à côté de ces renvois « folkloriques », la plupart des références illustrent une idée fondamentale du discours historique du candidat : la continuité entre Ancien Régime et Révolution française, entre monarchie et république ; et l’intégration de la Révolution française dans une « synthèse » nationale qui emprunte beaucoup à l’idéologie des « rois qui ont fait la France » de la droite des années 1930, mais aussi à celle de la France « patrie des droits de l’homme » de la gauche nationale du XIXe siècle.

Ainsi Carnot, associé aux armées de l’An II et à la victoire militaire, est-il cité, à une exception près, en parallèle à Saint Louis dans une série d’appositions censées illustrer la diversité française et la continuité de son histoire : « Ma France, […] c’est la France de Saint Louis et celle de Carnot, celle des croisades et de Valmy. » {Congrès UMP, 14.01.07} Mais Carnot est également utilisé sur un autre registre, celui de la force de la France dans l’adversité : il rédige son projet de réforme de l’éducation primaire « pendant qu’à Waterloo la France agonisait » {Maisons-Alfort, 02.0.07}. Ici encore, il est inséré dans une énumération (la Révolution, la défaite de 1815, la Commune, la défaite de 1940) qui vise à la « synthèse ». Autre figure militaire : celle de Kléber. Il s’agit ici de l’illustration d’une autre idée du candidat sur la Révolution française : son rôle « civilisateur » dans le monde.

Danton, Robespierre et Mirabeau sont, eux, systématiquement associés à la nature de la République. Ce qui ne manque pas d’étonner dans certains énoncés, comme par exemple : « La République fraternelle, c’est celle de Mirabeau et des droits de l’homme. » {Caen, 09.03.07} En effet, Mirabeau, décédé au début de 1791, n’a ni vu, ni souhaité la République, proclamée en septembre 1792. Au contraire, acheté par la cour, il a tout fait pour défendre la monarchie contre le mouvement populaire. Faire de Mirabeau un républicain, « fraternel » de surcroît, est donc pour le moins problématique. Danton et Robespierre sont, quant à eux, cités dans un énoncé de type négatif, mettant encore en valeur la continuité : la République de Danton et celle de Robespierre ne sont pas celles de Lamartine, Gambetta, Clemenceau et de Gaulle, mais elles sont supposées avoir toutes eu le même idéal et une même « continuité de principes ».

L’idée d’une continuité fondamentale entre la Ire République et la Ve est pourtant extrêmement discutable, ne serait-ce que parce que leurs principes constitutionnels et philosophiques sont très éloignés. Il serait étonnant par exemple de voir Nicolas Sarkozy adopter la formulation du devoir d’insurrection telle qu’il est énoncé dans la déclaration des droits de l’homme de 1793. De même, la Ve République est bien éloignée des dispositions visant à éviter les usurpations du pouvoir exécutif contenues dans celle de 1791 ou de 1793.

Nicolas Sarkozy proclame sa volonté d’une « synthèse qui dépasse les contradictions » de l’histoire de France {Paris, 11.0.07}. À travers ces références aux grands hommes de la Révolution, sa vision propose en fait, et bien qu’il s’en défende, une conception lisse et a-historique de l’histoire de la République. Certes, il admet des différences entre la république de Danton et celle de Robespierre, celle de Jules Ferry et celle du général de Gaulle, mais les évolutions et les ruptures sont gommées au profit d’une « conformité de principes »… imaginaire. Nicolas Sarkozy ne se situe pas dans le registre « contre-révolutionnaire » de la droite maurrassienne – qui fait de Danton, de Robespierre, ou même de Mirabeau, des figures du mal et de l’anarchie –, son discours se veut unificateur et entend gommer les ruptures fondamentales entre Ancien Régime et Révolution et entre monarchie et république. Il s’agit de récupérer la rupture révolutionnaire et de capter l’héritage idéologique qu’une partie de la gauche a laissé en déshérence, tout en assumant celui de la droite bonapartiste et nationaliste. « Synthèse qui dépasse les contradictions » ou simple déni des ruptures et des fractures politiques au service d’un projet national-libéral ?

Le dépassement dialectique n’est pas si facile et n’est pas Hegel ou Marx qui veut. Il ne suffit pas de faire cohabiter dans le discours Saint Louis et Carnot, Danton et les croisades pour refonder une république.

(À suivre…)

Marc Belissa

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru (avec Yannick Bosc), Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018

Notes

[1] Notices à paraître… [ndlr]