Le « gothique » n’était pas vraiment culturel, mais il procurait de sacrées sensations. Parce qu’il arpentait les territoires de l’imaginaire. Qu’il faisait couiner les portes fermées. Qu’il transposait un malaise historique et social dans l’exaspération de sentiments jusqu’alors considérés comme indignes d’un traitement artistique. Les peurs d’enfant, les désirs d’enfance, bruts, normalement, ça s’ignorait. De même que s’ignoraient le plaisir pris au frisson, le trouble de désirs asociaux.

Ce qui venait soudain batifoler dans le gothique, c’étaient les ombres de la raison. Celles dont on n’avait pas le moins du monde besoin, celles mêmes qui ne pouvaient qu’être signe d’infantilisme et d’inaptitude, au temps où se mettait en place la révolution industrielle après la Révolution tout court. Cette revanche des fantômes repoussés dans les marges ne fut pas le seul fait du roman gothique.

Toute une partie du mouvement romantique s’en réclama, mais de façon plus noble et plus écoutable. Or, ce qui là était précisément le plus excitant, c’est bien que le gothique brassait du feuilleton ; du cliché ; qu’il était parfois au bord du bord de l’idiotie débilitante. C’est pour n’avoir craint aucun ridicule, pour ne s’être pas soucié d’apparaître légèrement crétin, que le gothique est véritablement important, aujourd’hui encore où les douves des châteaux peuvent regorger de crocodiles mutants et de chevaliers en armure rouillée sans que ça fasse la moindre impression sur nos nerfs blindés par les effets spéciaux et autres Alien. Car, si les incarnations de la peur ont changé, il n’en reste pas moins que les raisons de la peur sont identiques.

Ce que le gothique a intrépidement fait vibrer, ce sont les fantasmes, d’un temps, d’une classe. Et, plus somptueusement, quand l'auteur était grandiose, les fantasmes les plus primitifs, les plus secrets, que tous partagent, parce qu’ils nous composent. Que ce soit Le Moine ou, nettement plus tard, Dracula (1897), chef-d’œuvre absolu du genre, ce qui y passe, ce qui y trouve forme et incarnation, ce sont nos effrois, et nos désirs, silencieux. Ils passent la frontière, ces deux-là, pour ramener en contrebande le matériau de nos rêves, et leur élan même : ce qui n’a, dieux merci d’ailleurs, pas du tout sa place dans le monde de réveil et de la réalité partagée, ce qui est féroce, violent, frénétiquement égocentrique, ce qui est du désir, incontrôlable, inutilisable, ce qui fait notre imaginaire obscur, et qui travaille nos corps.

Il est plus que probable que le peu de dignité du roman gothique, son succès populaire et son mépris des justifications class’, ont beaucoup aidé à cette « invention » de l’interdit mis en scène, des tabous déployés. Il semble bien que la liberté de la forme ait autorisé la liberté des rêves, ait facilité l’accès à ces mystères tenus jusqu’alors pour brouillards que la raison dissiperait, possession maligne qu’un traitement approprié chasserait : signes de la bestialité, quoi qu’il en soit, qui se partage l’homme avec la divinité. Ramener tout cela à l’homme même, en faire son étoffe même, ce n’était pas si évident.

Bien plus tard, les surréalistes rendirent hommage à tous ces frappés de l’épouvante parmi les meurtrières, à tous ces feuilletonistes laborieux et enflammés qui accumulaient les revenants et volaient un peu de vérité. Tout de même qu’ils saluèrent Fantômas, et tout ce qui, dans le feuilleton, faisait la nique aux normes du bon sens, aux règles du bon goût, et qui en profitaient pour être insoutenables de naïveté, et étonnants de révolte contre les évidences consternantes de la raison, taylorisme et livret de caisse d’épargne conjugués et hissés à la hauteur de principes valables pour l’ensemble de la vie, ils raffolaient du mélo, du dégoulinant, ils prônaient le Grand-Guignol, tout ce qui refusait le fonctionnement « de l’économie, aucune dépense injustifiée, y compris dans le domaine des aspirations et des sentiments », ils auraient adoré le gore.

Sorte de « dandysme cool », le gore est une genre : c’est l’horreur sanguinolente. Dans le gore, on éventre, on éviscère, on se barbouille de sang jusqu’aux sourcils, on mange l’autre à pleines mains, on n’est vraiment pas sortable. Il faut le savoir. Comme on dit : déconseillé aux personnes fragiles. Les autres s’amuseront beaucoup. Mais aussi, mais surtout, ils y entendront le souffle des cauchemars de notre monde. Car le gore, cannibale, violeur, demeuré, ce qu’il ritualise au long de ses titres, c’est la violence qui nous est faite, en tant que citoyens merveilleusement passifs d’un monde passablement nerveux ; le gore fait les poubelles, il examine tout ce qu’on jette. La sueur, les excréments, les songes. Il déplie soigneusement le plastique de l'emballage. Après, c’est assez révulsant. Mais le gore a une grande vertu : il est, délibérément, violemment, dégoûtant. Ça ne donne pas systématiquement des chefs-d’œuvre, mais ça soulage.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 3 octobre 1986, p 54.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).