Évidemment, dans ce genre de situation [1], on ne sait jamais si c’est l’auteur lui-même qui est étreint par l’effroi, ou si c’est son éditeur qui lui suggère avec vigueur de ressentir quelques frissons. C’est de toute façon sans grande importance, l’essentiel est quand même le roman, qui a la beauté cruelle des œuvres dédiées au temps qui passe et à la souffrance des hommes.

Cette Solitude, dont le titre original est plus méchant, et plus ironique, Death is a Lonely Business [La mort est un boulot solitaire], n’est en rien un roman de science-fiction, c’est un roman noir détourné, une enquête cinglée, zébrée d’hallucinations et de prémonitions, qui cherche à arrêter la mort elle-même, et la tristesse des vies cassées. C’est exactement magnifique, entre cauchemar et élan lyrique, entre comédie et vision, une aventure à suspense qui a la splendeur poignante du réalisme magique, Bradbury est au cœur de la peur, mais cette peur-là, elle est grandiose, banale et mystérieusement séduisante, car elle est la peur qui travaille sans trêve en nous de glisser tranquillement, inéluctablement, vers notre fin, vers notre inaccomplissement.

Pour ce livre, il faut oublier tout ce qu’on croit savoir de Bradbury : le côté humaniste gentil et un peu douceâtre, la facilité d’une science-fiction parfois bien honnête, comme on dit à la campagne, mais sans trépidations, et se rappeler sa violence, ses flambées où s’incendie le réel, et dont ne restent que des incandescences où se mêlent l’imaginaire et des fragments du monde incompréhensibles.

Bradbury est en fait étonnamment proche de certains possédés, très caractéristiques de la littérature nord-américaine. Son étonnement radical devant l’existence du mal, ses dérapages devant la réalité concrète, qui lui apparaît souvent comme une énigme mouvante, impossible à réduire, toujours en métamorphose, évoquent l’obstination déchirante et la terreur visionnaire de certains grands « puritains », nourris de Bible et hantés par l’innocence perdue, comme Hawthorne, Melville, ou quelques écrivains du Sud. Mais il a une limpidité dans le désordre onirique, une simplicité à susciter toutes ces images folles, qui les rendent quasi normales, il passe sur l’étrangeté même de ce qu’il écrit, sans jamais insister sur son rayonnement, qui permettent d’en négliger la violente vérité, on la ressent, mais on ne s’arrête pas pour applaudir. Curieuse élégance qu’ainsi éviter tout ce qui pourrait permettre de poser au grand écrivain. N’empêche. La solitude est un cercueil de verre est un très grave roman du trouble, d’autant plus vicieux et perturbant qu’il est joyeux et candide.

John Sladek, lui, ne risque pas d’égarer par excès de candeur. Si Bradbury interroge la douleur d’aimer et de vieillir avec une ferveur où se mêlent l’horreur, l’affection et l’émerveillement, Sladek se contente de l’humour. Même plus noir, ledit humour. Couleur de ténèbres. Atroce. Irrésistible. Surtout pour ceux qui ont l’esprit mal tourné.

Sladek est également un auteur de science-fiction américain, et s’il fallait lui trouver un équivalent musical, ce serait du punk minimal, le plus brutal et le plus dissonant possible. C’est vraiment fou ce qu’il est méchant, son dernier livre, sournoisement intitulé Tik Tok, ce qui à l’évidence n’inciterait personne à la méfiance. Or Tik Tok est le récit fait par un robot de ses désirs, largement réalisés, de meurtre.

Tout commence quand Tik Tok se rend compte que ce fameux programme Asimov, tu ne t'attaqueras pas à tes patrons, qui doit l’empêcher de porter atteinte aux humains qu’il sert n’est certainement qu’un coup de bluff : tout le monde y croit, les robots en premier, et ça suffit pour que ça marche. Ce qu’en d’autres lieux on appellerait un conditionnement réussi, ou encore la méthode Coué. Ne pas en sous-estimer d’ailleurs l’efficacité, car ce serait flirter avec le grotesque. Il suffit d’examiner avec un peu de froideur la vie qu’on nous fait, pour en mesurer les ravages.

Donc, Tik Tok a un doute, un doute fatal. Et si ?… Du coup, il essaie. Et se rend compte qu’il peut. Il peut transgresser cet interdit fondamental. Et il y va. Plus affreux que Tik Tok, c’est difficile. L’ennui, c’est qu’on rit. D’un rire désagréable, surpris qu’on est d’être soi-même aussi impitoyable. Mais on rit.

Épatant, Tik Tok. Tout à la mitrailleuse et aux billets de banque. Le désespoir est absolu, mais l’action n’est pas impossible. Dommage que Sladek n’ait pas été invité à venir en France. Ç’aurait été amusant de voir si lui aussi avait peur de Kadhafi. En tout cas, il a certainement un point de vue sur la question.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 9 mai 1986, p 49.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] Au printemps 1986, tandis que Paris connaît une série d'attentats-massacres en toile de fond de la guerre civile au Liban où sont retenus des otages français, de la question palestinienne et du soutien de la France à l’Irak en guerre contre l’Iran, les États-Unis bombardent la Libye de Mouammar Kadhafi en représailles à un attentat à la bombe contre une discothèque de Berlin-Ouest fréquentée par des militaires américains. [ndlr]