La littérature populaire fait parfois vraiment vibrer les échos de l’esprit d’un peuple, et le génie d’un lieu. Dans le désir nécessaire de réhabiliter ce qu’autrefois on nommait « paralittérature », ou plus simplement « littérature de gare », on a un tantinet exagéré. La « Série noire » ne recélait que merveilles méconnues, les auteurs de policiers étaient simplement grandioses, et Dashiell Hammet (1894-1961), Raymond Chandler (1888-1959), David Goodis (1917-1967) formaient une trilogie intouchable et survoltante.

Ce n’est pas obligatoirement faux, à condition de savoir ce qu'ils ont chacun de singulier, en quoi ils transforment le genre où ils s'exercent, en quoi ils l'accomplissent. Mais il serait évidemment stupide de les placer dans une hiérarchie quelconque, par rapport à Hemingway ou Faulkner ou autre. Ce qui ne fut pas sans se produire. Stupide, parce que les règles du jeu sont différentes, et que la beauté de la littérature tient aussi à sa façon de jouer, ou déjouer, ledit jeu. Évidemment, cette réhabilitation n’a pas touché tout le monde. La SF continue à susciter un mépris amusé, et mieux vaut ne pas parler de l'anticipation et autres frissons.

Il y a des collections susceptibles d'être « littéraires ». et d'autres définitivement exclues de cette dignité. « Le Masque », par exemple, ne suscite guère de curiosité critique. Vraiment populaire, ça. À l'inverse, on reconnaît à certains le titre de « grand maître en psychologie », ce qui évidemment n'est guère compromettant, la psychologie ayant l'avantage de ne jamais révéler que ce que le bon sens, parfois un peu compliqué, admettons, sait depuis longtemps. Patricia Highsmith (1921-1995), ainsi, est répertoriée reine du malaise. Mais Graham Greene (1904-1991), qui a le malheur d'être entre le sérieux et le suspense, et qui est de surcroît affligé d'une très encombrante réputation d'écrivain catholique, suspect donc de prêche, a beaucoup moins les honneurs de la littérature de grand public et de qualité. Di qualita. Ce qui frise le grotesque, Greene étant un très poignant maître de l'hésitation spirituelle, du policier rendu à sa grandeur de quête. Fort peu de psychologie, mais l'élémentaire de l'amour. Ce qui, bien sûr, est tout sauf simple.

Léo Malet (1909-1996), c'est encore autre chose. Il n'a assurément pas besoin d'être découvert, son Burma et ses nouveaux mystères de Paris sont célèbres, et ont leurs fidèles, souvent proches de l'inconditionnel. Il bénéficie, de plus, dans ce pays où la « culture » est un gage de vertu, de ses fréquentations surréalistes. Bref, il est bien vu.

Pourtant, la beauté de Malet, ce n'est pas dans son honorabilité qu’elle se trouve, non plus que dans ses talents de guide dans un Paris enfui. Elle tient à ce mélange d'insoumission et de violence, de tristesse et d’ironie, de dérapages vers le fantastique et de détails réalistes, qui caractérise notamment ce Brouillard au pont de Tolbiac'.

L’intrigue n'est que prétexte, les rebondissements ne sont que des gags tristes. Seule importe la mélancolie, seule console la rage toujours intacte. Ce livre endeuillé, dédié au deuil des aspirations anciennes, possède en même temps la juvénilité des adultes qui ne veulent pas pactiser avec la sottise du raisonnable, à qui il suffit d'être raisonnable pour être justifié. Or, ce regard porté sur le passé – et qui revient au présent à la fois changé, car il y a bien certains vieux songes qu'il faut abandonner, et raffermi, car ce qui dressait ces rêves vaut toujours qu’on s'y attache –, le roman tout entier lui est voué.

Paris oscille entre brouillard et souvenir, troué de quelques scènes crues, où le réel du présent est halluciné, le cours des événements n'est qu'un écho, une réverbération du passé, et tout tremble entre la netteté d'autrefois et la dérision d'aujourd'hui, entre les scènes naturalistes où les « anars » discutent avec fougue de ce qu'il convient de faire pour abattre la société et les scènes feuilletonnesques où se tente l'amour à l’abri. Porté par un murmure feutré, tout le récit frappe d'hallucination le présent pour mieux retrouver l’excès et le sérieux des débats de jadis, et c’est l’étrangeté même de ce déplacement qui fait du Brouillard au pont de Tolbiac' un grand roman des lendemains qui ont déchanté, et de la nécessité de continuer à les chanter.

C'est en ce sens que Malet est merveilleusement « parisien » : il a la gaieté violente et froide d'une ville qui se rappelle ses combats, et qui sait que le passé n'est jamais aboli ; qui met sa fierté à sourire et n’oublie jamais que la réalité même est fantastique.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 16 mai 1986, p 46.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).