Par ailleurs, il est évident que notre fascina­tion, depuis au moins les années 1980, pour Vienne et ses fastes souffre, comme toute passion, d'un lé­ger rétrécissement du champ visuel, qui en limite, en gauchit peut­-être même l'intérêt car, à parler ainsi strictement de Vienne, on néglige Prague, qui n'était pas exactement une ville morte, et plus largeme­nt on est tenté d'oublier tout ce qui bruissait et bougeait ailleurs, au même moment, de Paris à Berlin, de New York à Moscou, comme si Vienne était sous vide, auto-suffisante, assez ri­­che par elle-­même pour tout inven­ter. Doux et curieux mirage, qui est très probablement une consolation que nous nous créons, nous qui n'en finissons pas d'être sous influence. Et nommons cela nécessaire attention à la recherche étran­gère, souhaitable affection pour tout ce qui est nôtre, puisque occidental.

Vienne joue aujourd'hui le rôle de fantasme destiné à nourrir notre nostalgie, tout en donnant à l'idée d'Europe, qu'elle est censée incarner, une grandeur réconfortante. C'est évidemment plus reposant comme ça, alors que s'il fallait s'éprendre un peu sérieusement de Berlin et de ses folles richesses, on risquerait d'être amené à plus de trouble Tout cela n'empêche pas, bien sûr, Vienne d'être particulière­ment excitante.

Si la littérature autrichienne est alors aussi flamboyante, ce n'est pas tout à fait un pur miracle. Pour comprendre la magnificence de cette floraison, il n'est pas inutile de rappeler quelques caractéristi­ques de l'Empire : tout d'abord, le fait que le régime est un mélange d'autoritarisme et de souplesse qui décourage l'action, sinon violente, et porte à se réfugier dans la théo­rie ; ensuite, la diversité même de l'Empire en fait quasiment une utopie réalisée, un improbable équili­bre de déséquilibres, qui donne le sentiment d'une pérennité fragile, paradoxale, et qui, par la multipli­cité des langues, des cultures qui s'y côtoient, sous l'autorité mère de l'allemand et d'un catholicisme ba­roque sans suzeraineté absolue, engage à réfléchir sur le langage, et le sens des valeurs.

Vont ainsi peu à peu émerger, aux côtés d'une prescience pro­fonde de la mort proche de cette impossible harmonie, de cette neu­tralisation des tensions fallacieuse et pourtant efficace, aux côtés donc d'une mélancolie pleine de vitalité et agressivement désespérée, le besoin d'expliciter ce que parler veut dire, les imbrications du passé et du présent, les motivations des actes, ce qui est à l'œuvre dans ce qu'on appelle sa liberté de choix. C'est ­là, la beauté ravageuse des œuvres de l'époque, qu'elles soient philosophiques, poétiques ou ro­manesques. S'y détrame le bon sens, tout y est soupçonné, soumis au doute, et la fiction cherche, comme les essais, à fonder un système du monde par ses creux, ses manques, ses troubles.

Dans cet Empire tiraillé de par­ tout, qui sait qu'il est une gageure, qu'il se survit, que toute transfor­mation serait son éclatement défi­nitif, se forme lentement une grande aspiration à l'élucidation des leurres. Si Wittgenstein décide de mettre entre parenthèses le sens pour ne s'intéresser qu'au fonction­nement du langage, si Freud en­ quête sur, au contraire, ce qui fait le sens dans les mots et les actes, quel que soit leur apparent défaut de logique, c'est bien qu'on ne fait plus confiance alors à ce qu'on dit de la réalité ; que ça ne suffit plus à en expliquer les distorsions, les hiatus.

Vienne cherche à décrire notre présence au monde, jusque et y compris dans ce qu'elle a de mys­tère et de nuit. Et les écrivains semblablement vont faire vibrer toutes les anomalies de notre comporte­ment, tout ce qu'il y a de sombre, d'apparemment irrationnel, et par­fois tenter d'en déduire, par l'ana­lyse critique et violente des causes de ces errements, l'homme et le monde différents qu'il faudrait in­venter.

On connaît bien maintenant Ar­thur Schnitzler, notamment par l'intérêt admiratif que Freud lui portait. Schnitzler, en effet, faisait agir les courants secrets de nos dé­sirs, et ainsi périmait la psychologie dominante qui continuait à suppo­ser l'homme au centre de son his­toire. Schnitzler le montre décentré, biaisé, manipulé par des conflits en lui qu'il ignore, par la bagarre entre ses rêves et ce que la société rêve pour lui, piégé par son goût de la mort, qui est aussi celui de son temps. L'individu et l'histoire dont il est le contemporain désormais n'apparaissent plus comme une scène et un acteur mais bien comme un grand courant dans le­ quel on se trouve pris ; les forces, les idéaux, les peurs d'une société tissent l'individu, tout comme le font ses propres fantasmagories.

Chez Joseph Roth, de façon plus ample, c'est également ce double et affollant réseau de valeurs et de préférences que l'on subit, littérale­ment, à son corps défendant, qui est déployé avec grandeur. La Marche de Radetzky est de ce point de vue une splendeur noire. Avec ce récit, qui présente trois générations, Roth conte comment ce qui fut pour le grand­-père un idéal magni­fique, servir l'Empereur, n'est plus pour le fils qu'un noble devoir, avant de perdre tout sens pour le petit­-fils, qui ne trouve d'autre solution qu'épouser la ­mort. Le sens du rôle social, le sentiment d'appartenir à une communauté et d'y avoir sa place, la conviction d'être utile à un régime utile, tout se dilue, et ne reste plus que le vide : on ne com­prend plus ce que c'est, qu'être le sujet de l'Empereur, on ne comprend plus ce que peut bien vouloir dire être sujet de sa propre histoire. La littérature est chant de deuil, mais aussi aube : car s'y élabore la parole qui va dire la dissolution du sujet dans ce qui lui a donné forme.

C'est peut­-être Hermann Broch qui représente le lieux cette aven­ture nouvelle : il s'emploie à désenlacer le mort du vif, à traquer tout ce qui, dans les façons de vivre, de penser, d'agir, est simple héritage, est mouvement de passion, est impensé, et le porte à la lumière, et le fait se transformer en ses compo­sants initiaux, afin qu'en ­soient bien perçus les pouvoirs et les conséquences. Et du même élan, il met en branle la quête de ce qui pourrait donner un sens à notre vie d'individu solitaire, mais pourtant partie prenante de la collectivité humaine.

Il y a chez Broch une fantastique volonté de déstabiliser le sens commun, de faire exploser nos énigmes, et de construire la possibilité de saisir le monde dans l'en­semble de ses contradictions, de ses silences, de ses blancs. Tout comme chez Musil, la littérature devient fondation d'une existence, acte mo­ral, cheminement mystique. Il ne s'agit pas de raconter des petites histoires séduisantes mais de défaire le monde pour en comprendre l'infinie spirale, d'examiner ce sur quoi nous nous détachons, à partir de quoi nous parlons et pensons. Du coup, le roman prend une vi­gueur saisissante, puisque, comme jadis la poésie chez les romantiques allemands, il est le moyen par lequel on peut nommer ce qui fracture l'homme.

À cette ambition de capturer tous les désastres pour recomposer une totalité qui englobe les fissures répondent les aphorismes, très en vogue à Vienne, et dont Karl Kraus est à l'évidence le maître : où se dit un fragment, qui renvoie à toute une conception du monde, dans la vivacité de quelques mots, et les secousses du trait d'esprit. La littéra­ture ne se refuse ainsi, ni le lyrisme qui chante les désirs ni l'envol épique qui peint la c­hute de l'histoire naguère triomphante, non plus que le réalisme cruel, troué, souvent halluciné, qui décrit la confronta­tion d'un personnage à ses conflictuelles aspirations. De même, Hoffmansthal avance sur les voies du silence tout en sacralisant la métamorphose du réel en vision.

Bien sûr, il n'y a pas qu'à Vienne que la littérature prend en compte les bouleversements de ce que, jusqu'alors, on prenait pour la réalité. Il n'y a pas qu'à Vienne que la langue se secoue pour rendre sensi­bles nos imaginaires, singulier et collectif. Mais, et là c'est plus pro­pre effectivement à Vienne, la littérature et la pensée sont ici complè­tement liées, elles sont toutes deux l'expression de la volonté de com­prendre la déroute et d'établir une morale qui tienne compte des désordres et des illusions. Une mo­rale, qui se trouve être une esthéti­que, mais que ne se soucie du beau que parce ce qu'il est vérité. Et c'est pour ça que Vienne est réconfortante, parce qu'elle rappelle qu'être un homme, c'est penser l'ensemble des données qui vous font homme, précis, et que l'art est une des fa­çons de donner forme à notre existence.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 7 mars 1986, p 47.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).