Pourquoi retenir cette citation-là plutôt qu’un des si nombreux discours où l’orateur devenu socialiste accablait l’étroitesse politique, économique, sociale et morale des bourgeoisies républicaines au pouvoir ? Elle fait ressortir le contraste de la position de la « gauche d’alors » avec le nivellement par le bas et le jeunisme (à la jeunesse tout est dû), prônés selon lui par la « gauche d’aujourd’hui ». Puis le piètre élève de lycée que fut le président, héritier d’une belle fortune familiale et avocat d’affaires à éclipses, d’insister : « J’ai toujours fait du travail une vertu cardinale de ma vie. » À cette date, Jaurès est lié à la charge de Nicolas Sarkozy contre Mai 68, son laxisme et son appétit de la vie facile.

Ensuite, et ce sera un trait permanent, la captation de Jaurès s’inscrira d’une manière générale dans la stratégie de fierté nationale de Nicolas Sarkozy. C’est le cas du discours de Périgueux : « La République fraternelle, c’est celle d’Eugène Leroy et des croquants, {…} celle de Victor Hugo et des Misérables, celle de Jules Ferry et des instituteurs, celle de Jaurès et des dreyfusards, celle du général de Gaulle et des Français libres. »

Dans ce fatras sans cohérence, fondé sur les souvenirs brumeux des petites classes et les gloires du Guide bleu (la vraie source du scribe de campagne Henri Guaino), Jaurès n’est pas le socialiste mais le dreyfusard. Référence indiscutable, même si les liens historiques, complexes mais forts, entre le socialisme et la défense de Dreyfus sont masqués par ce panthéon bricolé.

Jaurès permet, là encore, d’attaquer la gauche de gouvernement, avec une violence étonnante, rare sous la Ve République : « Qu’ont fait les socialistes pour la République ? Rien ! Qu’ont-ils l’intention de faire ? Pas davantage ! Les socialistes de jadis étaient d’abord des républicains. Les socialistes d’aujourd’hui sont d’abord des socialistes. {…} Pour eux, la République c’est l’affaire des partis. » L’attaque ne fait mouche que parce que, trois phrases plus tôt, Nicolas Sarkozy avait cité Jaurès, qui, lui, s’était battu pour la République.

Mais c’est en fait à partir du discours d’investiture de Nicolas Sarkozy que la mobilisation du nom du grand socialiste suscitera des affrontements enflammés : « Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile. {…} Français prompts à détester votre pays et son histoire, écoutez la grande voix de Jaurès : “Ce qu’il faut, ce n’est pas juger toujours, juger tout le temps, c’est se demander d’époque en époque, de génération en génération, de quels moyens de vie disposaient les hommes, à quelles difficultés ils étaient en proie, quel était le péril ou la pesanteur de leur tâche, et rendre justice à chacun sous le fardeau.” Pourquoi la gauche n’entend-elle plus la voix de Jaurès ? » {14.01.07}

Valorisation du travail, refus de la repentance : les thèmes précédents sont là, mais la machine à scander et à provoquer tourne cette fois à plein régime. Le fonctionnement de la référence à Jaurès est clair : pour régler une question lourde de choix politiques, comme le rapport à la mémoire nationale ou le déséquilibre de plus en plus criant entre le capital et le travail, le candidat et sa plume caricaturent les perspectives de l’adversaire politique et opposent à cette caricature une fadaise en faisant mine d’en faire la haute pensée d’une figure de l’histoire nationale. La médiatisation de ce discours et la répétition du fétiche « Jaurès » suscitèrent cette fois ce que Nicolas Sarkozy attendait : une montée au créneau des adversaires socialistes, focalisant l’attention sur sa petite phrase. Et pendant tout ce temps, il n’est nullement question de son programme.

En janvier 2007 – au point de saturer une partie du discours de Saint-Quentin –, plus que jamais, Jaurès fonctionnait comme un fétiche sonore : cité sept fois en une dizaine de phrases, il servait à convaincre au marteau l’auditoire de la légitimité de l’appropriation : « J’ai cité Jaurès parce que Jaurès, quand il défend Dreyfus au nom de la justice, a fait de la France une grande nation. Je me sens l’héritier de Jaurès quand il dit à la jeunesse : “Le courage, c’est de choisir un métier et de le bien faire quel qu’il soit.” Oui, je me reconnais dans Jaurès et dans Blum, dans Jules Ferry, dans Clemenceau, comme je me reconnais dans Péguy, dans Bernard Lazare, dans Lyautey et dans le général de Gaulle. Monsieur Hollande, que je n’ai pas souvent entendu citer Jaurès, a dit : “C’est une captation d’héritage !” Ce que je sais, c’est que l’histoire de France n’appartient à personne et qu’en tout cas elle n’a pas commencé avec le parti socialiste. »

On est là au centre de la stratégie de mobilisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy. L’effet d’autorité du grand nom est démultiplié par la répétition terrorisante ; la figure historique étant en outre mélangée au flot continu des références et des noms, l’accumulation interdit toute riposte. Quand on veut décrypter une allusion et dénoncer une manipulation, il suffit de mobiliser des contre-arguments, des contre-exemples. Lorsqu’il faut en désamorcer dix à la file, même pour un commentateur qui a du temps, la tâche est, au rythme médiatique, insurmontable.

Enfin, noyer Jean Jaurès dans un flot de personnages d’importance de l’histoire française produit un effet de panthéon national qui neutralise le grand socialiste, de même qu’il le déplace au « centre » de l’échiquier politique. Il n’est en effet jamais question du Jaurès des grèves de Carmaux, du Jaurès de l’Internationale socialiste, du Jaurès pour qui la société capitaliste porte la guerre « comme la nuée dormante porte l'orage », du théoricien et interprète de Marx, de l’inlassable défenseur de la baisse du temps de travail, ni du promoteur de l’impôt comme fondement de la redistribution et de la justice sociale.

(À suivre…)

Blaise Wilfert-Portal

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France

Du même auteur, dernier livre paru, Leçon d'histoire sur le syndicalisme en France (avec Pierre Karila-Cohen), PUF, 1998.