« Toute manifestation est tout à la fois démonstration de rue et manifeste de papier. » Ce constat que j’ai emprunté à une étude pionnière de Michel Offerlé sur la genèse de la manifestation politique en France [1] mérite d’être rappelé aujourd’hui. Car, plus que jamais, ce sont les interprétations politico-médiatiques des manifestations qui priment, plus que leur contenu et leur message.

Depuis les débuts de la IIIe République, l’un des points essentiels, qui a focalisé l’attention des commentateurs, a été celui du nombre des manifestants. Mais jusqu’à ces dernières années, c’était un enjeu de luttes qui opposait les militants et le pouvoir policier. Ce face-à-face s’est transformé depuis peu car un nouveau partenaire a fait irruption dans l’interprétation des mouvements sociaux : un collectif d’une vingtaine de médias (chaînes de télé, radios, journaux…) s’est adressé à un « cabinet d’études et de conseil en communication » pour dire la vérité sur les chiffres.

Lorgnette

Le fait que des journaux d’orientation politique opposée (comme Le Figaro et Libération) puissent se retrouver dans ce collectif montre que la question de savoir combien de manifestants ont défilé dans la rue fait aujourd’hui consensus. Or, dans nos démocraties avancées, si les citoyens ont toute liberté pour donner leur opinion, ils n’ont pas la maîtrise des questions qu’on leur pose. Les luttes de pouvoir se jouent le plus souvent au niveau des questionnements bien plus qu’au niveau des réponses. En focalisant le débat sur le nombre des participants, on occulte du même coup ce qui a fait l’importance des manifestations dans notre histoire contemporaine.

La manifestation est une forme d’expression publique qui a été codifiée, dans sa forme actuelle, à la fin du XIXe siècle comme une dimension de la République parlementaire. Jaurès avait lui-même souligné que, dans une démocratie, pour émouvoir l’opinion et attirer son attention, il fallait provoquer « par intervalles ces rassemblements, ces mouvements de multitudes ». Évaluer le nombre des manifestants a été d’emblée un enjeu politique car c’est effectivement un moyen de mesurer la popularité d’une cause ou d’un mouvement. Néanmoins, se cantonner à cette logique comptable, c’est voir la politique par le petit bout de la lorgnette car une multitude de facteurs interviennent qui influent sur le degré de participation à une manifestation.

Antagonisme

Par ailleurs, le nombre ne dit rien de l’intensité de l’engagement des participants, il ignore les relations qui se nouent entre eux et qui peuvent être le point de départ d’actions collectives ultérieures.

Cependant, ce qui me paraît le plus grave, c’est que cette logique du chiffre masque un antagonisme ancien, qui s’est affaibli au cours du temps, mais qui reste vivant aujourd’hui encore. Il oppose deux conceptions de la citoyenneté. La conception bourgeoise qui privilégie la délégation de pouvoir au profit des élites compétentes a été constamment contestée par les classes populaires qui lui ont opposé une définition de la citoyenneté fondée sur l’action directe.

La manifestation prend tout son sens quand on l’envisage comme un mode d’expression publique permettant à ceux qui sont dépossédés de toute participation réelle aux décisions politiques d’exprimer collectivement leur point de vue, quel que soit leur nombre. C’est cette conception populaire de la citoyenneté que défendait le député socialiste Édouard Vaillant quand il affirmait, dans son discours du 21 janvier 1907 : « Il n’y aura pas de République vraie tant que la classe ouvrière ne pourra par ses manifestations montrer directement sa volonté. »

En focalisant l’attention des citoyens sur le nombre des manifestants, dans un contexte marqué par un recul des mouvements de masse, on risque de discréditer encore un peu plus toutes les formes de participation politique qui échappent à la logique électorale.

Gérard Noiriel

Parution initiale dans Libération, le 10 octobre 2018

Du même auteur, vient de paraître, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours

Notes

[1] Michel Offerlé, « Descendre dans la rue. De la “journée” à la “manif” », in Pierre Favre (dir), La Manifestation, Presses de la FNSP, 1990.