André Lajoinie, candidat du parti communiste à l’élection présidentielle de 1988, précise : Dès lors que les travailleurs restaient inertes, il était possible pour ceux qui avaient conclu un accord avec nous de le rompre. (…) En 1981, nous avons saisi la chance (de mettre en œuvre une politique nouvelle). Ça n’a pas réussi parce que le rassemblement populaire n’était pas au rendez-vous, et le PS s’est incliné. [1]

Il est clair que l’« inertie » de la classe ouvrière, sans précédent en 1936 ou en 1944, constitue un élément important pour comprendre la nature des choix économiques faits après 1982. On peut attribuer la démobilisation de la classe ouvrière au virage gouvernemental de 1982. On peut préférer imputer la politique d’austérité à l’absence d’implication de la base dans une stratégie alternative de gauche. Mais aucune de ces deux explications n’est entièrement satisfaisante : la démobilisation ouvrière précéda 1982 ; le gouvernement de gauche ne manifesta jamais le désir de réveiller sa base sociale.

Lors de leur congrès de Valence (octobre 1981), les socialistes avaient bien posé le problème alors que, sans s’en douter, ils annonçaient ce qui serait l’une des causes de leur échec : « Pour décisive qu’elle soit au départ, la conquête du pouvoir politique n’est pas la fin de la lutte des classes et n’est pas l’“arme absolue”. Il serait dangereux de s’abandonner à la facilité du tête-à-tête entre le pouvoir et les forces hostiles au changement {…} sans l’intervention des forces populaires. Pour tout pouvoir, l’isolement est funeste, et, à terme, mortel. Mais il serait plus funeste encore pour un pouvoir de gauche. {…} Pour vaincre l’inévitable, la logique résistance de “ce qui est”, il n’est pas trop de l’addition de la dynamique des institutions et de celle du mouvement populaire [2]. »

Si, comme les socialistes le proclament au début, « c’est dans les entreprises que se mène directement la lutte des classes et c’est là, notamment, que se gagnera la bataille politique [3] », l’institution d’un lien entre le nouveau pouvoir et sa base « populaire » doit devenir un objectif prioritaire. Elle ne le devient jamais. Le parti socialiste ne cesse au contraire d’accuser sa physionomie de parti des classes moyennes, même s’il continue à attirer des suffrages ouvriers. En 1990, la classe ouvrière représente 31 % de la population, 24 % des électeurs socialistes, 12 % des membres du parti, et 1 % seulement des délégués socialistes au congrès de Rennes [4]. Là encore, la sociologie du PS et sa transformation en une machine électorale à l’américaine, largement somnolente entre deux scrutins, ne lui permettront pas de jouer un rôle de trait d’union entre l’État et le « peuple de gauche ».

Il n’est pas certain que François Mitterrand entendît jamais institutionnaliser une relation entre le pouvoir et le monde du travail. Le syndicat le plus important, la CGT, avait la réputation de n’être qu’une courroie de transmission sociale au service du parti communiste. Quant à la CFDT, elle était dirigée par un homme, Edmond Maire, que le nouveau président n’avait pas hésité à tancer peu avant d’être élu : « Il n’est utile pour personne que le secrétaire général de la CFDT se transforme en porte-parole d’un courant, qui plus est minoritaire, du parti socialiste [5]. » En un sens, François Mitterrand balançait un peu avant de déterminer laquelle des deux grandes centrales ouvrières il appréciait le moins : celle que contrôlaient les communistes ou celle qui, pour avoir soutenu Michel Rocard contre lui, apparaissait « de temps à autre plus jalouse de son indépendance que de la nôtre [6] ». La référence à une « jalousie d’indépendance » dévoile peut-être l’autre motif d’une relation sans chaleur. Le président n’entendait pas devenir ce que Léon Blum avait été lors des grèves de juin 1936 et des accords Matignon : un intermédiaire entre groupes sociaux rivaux. François Mitterrand n’avait pas livré bataille contre la « deuxième gauche » pour se convertir, dès le 10 mai, aux mérites de la « société civile » et des accords contractuels. L’Élysée déciderait.

Les chances qu’il en fût autrement semblaient d’ailleurs presque nulles. En 1936, le gouvernement de coalition était plutôt faible, le syndicalisme réunifié et en plein essor, les grèves se multipliaient. En 1981, le gouvernement est très puissant, les syndicats divisés et en déclin prononcé, les luttes industrielles rares. En 1936, les ouvriers avaient pensé qu’une pression de la base aiderait le nouveau pouvoir à surmonter les résistances patronales. En 1981, ils semblent juger que, dès lors qu’un gouvernement de gauche vient de l’emporter sur la base d’un programme de rupture avec le capitalisme, dès lors qu’il ne fait face à aucune vraie résistance et dispose de tous les instruments d’action nécessaires, il ne reste plus qu’à le laisser agir [7]. En fait, au lieu de voir – comme en 1936 – l’État trotter derrière les acteurs sociaux, ce sont les acteurs sociaux que l’État cooptera. Le paradoxe voudra même que la cooptation joue particulièrement dans le cas de la CFDT, le syndicat de la « deuxième gauche » qui avait pourtant promis de « re-centrer » son action sur le champ social et de ne plus la laisser dépendre des responsables politiques : quatre de ses dirigeants deviennent hauts fonctionnaires ou ministres [8]. Cela ne freinera pas le déclin de la CFDT dont le seul vrai plaisir sera de voir la CGT chuter plus vite encore.

L’intensité des divisions syndicales va contribuer au désengagement de la base sociale de la gauche. En janvier 1984, Edmond Maire ira jusqu’à déclarer que, si la CGT était au pouvoir en France, il n’aurait plus le choix qu’« entre la clandestinité et l’asile psychiatrique [9] ». Contrairement à 1936, l’union de la gauche – ou son apparence – n’a provoqué aucun rapprochement syndical en 1981. La collaboration entre le gouvernement et les organisations ouvrières en souffre forcément. Faisant son possible pour ne pas donner l’impression de favoriser une centrale plutôt qu’une autre, l’équipe au pouvoir juge assez vite que l’exercice de « concertation » est à la fois ingrat et, compte tenu de la faiblesse syndicale, improductif. Elle s’en remet alors de plus en plus à ses hauts fonctionnaires. Avec les premiers soubresauts de la politique économique socialiste, avec les premières tentatives de rogner sur les acquis sociaux, avec les premières élections syndicales qui montrent les progrès des centrales les plus critiques du gouvernement (avancée de la CGC et de la CFTC en 1982, recul de la CGT et de la CFDT), la pente institutionnelle de la Ve République va écraser la dynamique sociale nécessaire à une politique de changement. Le gouvernement décide, le monde ouvrier proteste, les partis et les syndicats de gauche se divisent et reculent ensemble. George Ross résume bien la mise en place de cet engrenage : « Les rapports compliqués entre syndicats et gouvernement créèrent l’impression que les centrales ouvrières ne cessaient de se plaindre. Dès lors que les syndicats, ou en tout cas la CGT et la CFDT, constituaient l’essentiel de la base sociale de la gauche, cette impression nourrit le sentiment que le gouvernement n’était en fait apprécié par personne. Compte tenu de la concurrence syndicale, chaque grande centrale chercha à répondre de manière différente aux politiques de la gauche. “Oui, mais faites-le plus vite”, dit la CGT. “Oui, mais ne le faites pas comme ça”, dit la CFDT. “Ça ne nous regarde pas vraiment, mais c’est non”, dit FO [10]. »

En d’autres termes, à supposer que la gauche au pouvoir ait voulu nouer avec sa base sociale le type de relation que la droite avait entretenu avec la confédération patronale ou les organisations paysannes, elle ne disposait pas d’interlocuteurs à la fois forts et fiables. Il est clair toutefois que, après 1983, ces interlocuteurs n’auraient rien pu faire d’autre que relayer au gouvernement le mécontentement grandissant que provoquait sa politique économique et sociale.

La mise en œuvre parcellaire et le champ d’application limité des lois Auroux démontreront ce qui précède. Même si ces lois ont institué une série de mesures progressistes (obligation de négocier sur les salaires, liberté d’expression dans l’entreprise, extension des prérogatives des comités d’hygiène), leur destin fait penser à l’expérience des comités d’entreprise de la Libération : ils n’ont pas transféré aux salariés le pouvoir de prendre des décisions ; ils leur ont assuré seulement le droit d’être entendus avant qu’elles ne soient prises. Et, même là, le progrès – d’une modestie extraordinaire à l’aune des relations sociales des pays d’Europe du Nord – fut accompagné d’exceptions de taille. Ainsi, lorsqu’en février 1990 le gouvernement de Michel Rocard, apôtre proclamé de la concertation et du consensus, décide de l’accord Renault-Volvo (qui sera remis en cause quelques années plus tard), le comité central d’entreprise et le conseil d’administration de Renault (au sein desquels siègent des délégués syndicaux) ne sont informés qu’après coup [11]. Effrayés au départ par ce qu’ils jugent être une « bombe à retardement contre la paix sociale », les employeurs cessent assez vite de se soucier des lois Auroux : « Ils sont heureusement surpris par la modération des projets. Ils redoutaient le soviet dans l’entreprise [12]. » Assurément, une réforme plus significative des rapports sociaux imposait une puissance syndicale et une mobilisation des salariés d’une tout autre nature. Faute de militants suffisamment nombreux, les organisations ouvrières se trouveront souvent obligées de sacrifier leur présence active dans l’entreprise à leur participation aux nombreuses instances de concertation prévues par la loi. Elles contribueront ainsi – à leur corps défendant – aux reproches d’éloignement et de bureaucratisation qui leur seront adressés par la base [13]. Mais une vraie politique contractuelle nécessitait aussi une invitation plus pressante du gouvernement et son renoncement à une politique salariale qui condamnait les syndicats à se féliciter des avantages sociaux qu’il leur octroyait (jusqu’en 1982) ou à prendre acte des pénitences qu’il leur infligeait (à partir de 1983). De toute façon, et pour ne prendre que cet exemple, l’obligation de négocier perdit beaucoup de son impact dès lors qu’elle n’impliqua pas, en même temps, l’obligation de parvenir à un accord : des pourparlers de pure forme aboutiront trop souvent à l’imposition par le patronat des termes qu’il avait arrêtés. En 1990, François Mitterrand concédera lui-même : « Je pense à l’extension des lois Auroux dans le secteur privé, qu’il conviendrait d’abord d’appliquer comme l’a voulu le législateur [14]. »

Après 1981, plus les socialistes restent au pouvoir, plus les syndicats s’affaiblissent. Concomitance plus que corrélation ? Pas seulement. En 1986, la CFDT rompt avec une longue tradition de soutien aux candidats de gauche lors des scrutins législatifs. Et la CGT, lasse de « sonner le tocsin » en vain, qualifie les « actes du gouvernement » de « composante essentielle du déclin actuel ». Mais le déclin le plus marquant, celui des syndicats eux-mêmes, va ralentir pendant le premier retour de la droite au pouvoir, entre mars 1986 et mai 1988. Lors des élections de décembre 1987 aux caisses de Sécurité sociale, la CGT et la CFDT se maintiennent, FO progresse, la CGC recule. Analysant le résultat de la CGT, Le Monde le jugera d’autant plus surprenant qu’il est consécutif à de fortes pertes d’emplois dans les bastions industriels du premier syndicat français : « Mécaniquement, la CGT devait perdre trois ou quatre points en raison de la baisse des inscrits… {mais elle enregistre} un regain de faveur électorale depuis le début de 1986 [15]. » Le commentaire donne la mesure du poids que la présence de la gauche au pouvoir aura, au départ, fait peser sur des organisations ouvrières déjà très mal en point. Pendant la décennie Mitterrand, le taux de syndicalisation français devient le plus faible des vingt-quatre pays de l’OCDE, passant de 20 % (chiffre très médiocre) à 11 % (chiffre carrément catastrophique). Parmi les ouvriers et les employés, base sociale théorique de la gauche, ce taux s’affaisse plus encore (respectivement de 25 % à 12 % et de 22 % à 7 %) alors qu’il se maintient mieux dans les catégories professionnelles proches de la droite (de 48 à 40 % chez les agriculteurs). Enfin, chez les plus jeunes, premières victimes du chômage, des stages « de formation » et des emplois précaires, ce taux de syndicalisation s’effondre (de 9 % à 1 %). À la lecture de tels chiffres, on comprend que les socialistes ne parlent même plus de devenir « sociaux-démocrates ». Avant que l’affaiblissement syndical ait donné toute sa mesure, Alain Lipietz en dégageait la signification : « Faute de visée claire et d’un rapport de forces suffisant, le mouvement ouvrier s’avère incapable de formuler, de manière autonome, un projet alternatif. Il laisse ainsi le pouvoir soumis à une forte pression de la droite, et, selon une logique au mieux développementiste, au pire libérale, n’avancer que des propositions qui ont de moins en moins la saveur du “changement” [16]. »

Serge Halimi

Extrait de Quand la gauche essayait, chap. V, « La chute finale », Agone, 2018 – lire l'avant-propos en ligne ; son analyse de la trahison des clercs arrivés au pouvoir dans la besace des socialistes ; et la conclusion.

Notes

[1] Resp. Parti socialiste, Projet socialiste pour la France des années 1980, Club socialiste du livre, 1980, p. 368 ; TF1, « Questions à domicile », 27 novembre 1986.

[2] Texte de la motion unique, cité par Bernard Villeneuve et François-Henri de Virieu, Le Nouveau pouvoir, Jean-Claude Lattès, 1981, p. 104.

[3] Ibid.

[4] Selon Jérôme Jaffré, FR3, 27 mars 1990 ; sur le sujet, lire également Alain Bihr, La Farce tranquille, Spartacus, 1986, p. 101-130.

[5] François Mitterrand, Ici et maintenant, Fayard, 1980, p. 124.

[6] Ibid., p. 129.

[7] On retrouvera plus tard ce genre de comportement au moment du débat sur les 35 heures. Dans l’enquête de Stéphane Beaud et Michel Pialoux aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, un jeune délégué syndical CGT explique : « Ils (les ouvriers) étaient assez heureux au fond que Jospin soit passé (en 1997) parce que comme ça c’est bon, il n’y a plus besoin de bouger, on va les avoir (les 35 heures), c’est-à-dire qu’ils ont atteint le summum de la délégation. Maintenant il n’y a plus besoin de délégués de syndicats, on va directement au gouvernement » (Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999, p. 372-373).

[8] Jeannette Laot, Hubert Prévot, Michel Rolant et Jacques Chérèque. André Henry, secrétaire national de la FEN, fut par ailleurs nommé… ministre du Temps libre en 1981.

[9] Le Monde, 18 janvier 1984.

[10] George Ross, « From One Left to the Other », in George Ross, Stanley Hoffmann et Sylvia Malzacher (dir.), The Mitterrand Experiment, Oxford University Press, New York, 1987, p. 203 et 207-208.

[11] L’Humanité-Dimanche, 23 mars 1990.

[12] Philippe Bauchard, La Guerre des deux roses, du rêve à la réalité (1981-1985), Grasset, 1986, p. 81.

[13] Sur cette conjonction entre une généralisation de la concertation et une aggravation de la crise de représentation, lire Mark Kesselman, « The New Shape of French Labor », in Paul Godt, Policymaking in France, Pinter Publishers, 1989, p. 165-175 ; également le chapitre consacré à « la crise du militantisme ouvrier » dans l’enquête de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, op. cit., p. 333-375.

[14] François Mitterrand, dans une interview à Paris-Match, 14 février 1990.

[15] Le Monde, 8 décembre 1987.

[16] Alain Lipietz, « Quelle base sociale pour le “changement” », Les Temps modernes, mai 1982, p. 1921.