Les habitants d’un de ses quartiers les plus réputés, Barceloneta, un port de pêche qui est le cœur historique de la cité et qui a conservé une population méditerranéenne attachée à ses traditions et à son cadre de vie, se sont quasiment insurgés contre la municipalité affairiste de la ville, accusée d’avoir laissé les nuisances liées au tourisme de masse prendre une ampleur catastrophique.

C’est que, voyez-vous, c’est une horde de quelque 27 millions de touristes qui déferle en une année sur les Ramblas et le reste de la ville, bien plus qu’au cours de toutes les invasions wisigothiques réunies. Les familles de pêcheurs de Barceloneta, à la fois bénéficiaires et victimes du pittoresque de leur petit port (à la manière de Saint-Tropez, sans doute) ont fini par être excédées d’avoir à supporter chaque année davantage les dommages de toute nature (saleté indescriptible, dégradation des installations, bruit infernal de jour comme de nuit, embouteillages, indécences et incivilités, explosion du marché immobilier, etc.) causés par la grande invasion néo-barbare de ces millions de vacanciers qui, ayant soigneusement remisé dans leur pays toute velléité de passer pour des écolos, ne craignent pas de se comporter ailleurs comme d’abjects petits salauds.

Alors, trop c’est trop, les pêcheurs de Barceloneta se rebiffent et interpellent leurs édiles. Devant la fureur populaire, les responsables s’émeuvent, font des déclarations lénifiantes. Une responsable de la municipalité reconnaît, assez piteusement : « Jusqu'à présent nous avions axé notre travail sur la promotion touristique mais il nous restait à mieux réguler ce secteur. » Vieille antienne, qui est au répertoire de tous les dirigeants de toute envergure  du monde capitaliste, et qui signifie : « Le plus urgent, c’est de ramasser le maximum de fric. Enrichissons-nous d’abord ! Pour la qualité de la vie et la préservation de l’environnement, on verra ensuite. Il sera toujours temps d’imposer des règles. » « Ensuite », bien sûr, c’est quand il sera trop tard, quand les dégâts matériels et moraux se seront irréversiblement accumulés…

Tandis que, dans les sphères dirigeantes, on ouvre les parapluies, le temps de laisser passer l’orage, les médias jettent de l’huile sur le feu, histoire de vendre un peu plus de temps de cerveau disponible aux annonceurs. On multiplie les discussions, on invite des experts, on convoque des aréopages, bref, on organise de nouvelles séances du cirque ordinaire qu’il est convenu d’appeler  « débat démocratique » dans les pays capitalistes où règne la dictature de l’argent avec sa prétendue « liberté de la presse ».

Un expert de service, présenté comme « docteur en anthropologie », vient déclarer gravement  : « Il faut des réponses rapides… Barcelone ne peut pas se passer du tourisme car il lui apporte entre 10 et 12 % de son PIB. Il est source de dynamisme et d'une grande richesse culturelle, mais s'il faut pour cela payer le prix d'un tel malaise social, c'est que quelque chose ne va pas. »

C’est sûr qu’il faut avoir au moins pondu une thèse de doctorat sur le tourisme à Barcelone pour être capable d’émettre de telles fulgurations ! Revoilà le sacro-saint PIB, le passe-partout du discours d’orthodoxie, pour inviter ici les pêcheurs en colère (ailleurs les mineurs, ou les fermiers, ou les sylviculteurs, ou les éleveurs, ou les pasteurs, etc.) à être sérieux, à y regarder à deux fois avant de remuer la gadoue : avec le tourisme, c’est le PIB, bonnes gens, qui est en jeu. C’est votre avenir, le sort de vos enfants et de leurs futurs emplois de soutiers du capital. L’ennui, je vous le concède, c’est que ledit PIB massacre votre présent. C’est sans doute que quelque chose ne va pas bien. Mais rassurez-vous, nous allons prendre le temps d’étudier minutieusement la situation et nous vous promettons de la réguler efficacement plus tard. Rentrez chez vous, soyez patients. Il n’y a rien qu’une bonne régulation ne puisse résoudre, en bonne gouvernance.

Cher docteur en anthropologie, dites-moi, quand parviendrez-vous à comprendre, vous et vos pareils, que ce « quelque chose qui ne va pas » dans le système capitaliste, ce quelque chose générateur de ce que vous appelez pudiquement un « malaise social » (une simple petite pandémie de lèpre touristique !), c’est le capitalisme lui-même ? Au cours de vos recherches, avez-vous trouvé un seul cas – je dis bien, un seul – où une grande industrie capitaliste, dans quelque secteur que ce soit, n’ait pas, pour le plus grand profit de ses multinationales, saccagé l’environnement, pris les gouvernements en otage et réduit les populations au servage ? Pouvez-vous me citer un seul exemple où les promesses des puissants de réguler et de réparer aient abouti durablement à autre chose que des leurres et des faux-semblants, quand il ne s’agit pas de fins de non-recevoir méprisantes et cyniques ? Faites-moi donc, je vous prie, une petite liste des grandes banques d’affaires, des grandes compagnies pétrolières, des grands producteurs de semences transgéniques, des grandes entreprises de fracture hydraulique, des grands industriels de la pêche, du nucléaire, de l’automobile, et autres profiteurs de l’économie grise et du dumping social qui auraient été ces dernières années, je ne dis pas punis pour les méfaits avérés qu’ils ont commis au détriment des populations de la planète, mais seulement mis hors d’état d’en commettre d’autres ! Piètre science que celle à qui sa connivence avec les médias institutionnels met un bandeau sur les yeux !

« Faut réguler, faut réguler… Pour empêcher le système de tomber ! » Quel Salvador viendra nous le chanter ? Hélas, l’heure n’est plus à la rigolade : ce n’est pas d’une régulation que nous avons besoin, mais d’une révolution.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'octobre 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).