— Excusez-moi, m’a coupé sèchement Bergeret, je ne suis pas de ceux pour qui Mai 68 serait un moment faste dans l’histoire des luttes politiques et sociales. Plutôt qu’un épisode révolutionnaire, j’y vois surtout le début de la marée contre-révolutionnaire qui, sous couvert de modernité sociétale et sous un masque libertaire, a substitué à la conduite des luttes par le mouvement ouvrier, qui était seul capable d’inquiéter les classes dominantes, la conduite par les inoffensives élites petites-bourgeoises, singulièrement les plus jeunes, propulsées par la croissance productiviste, alléchées par les attraits de la consommation, étourdies par les ivresses hédonistes, et donc entièrement acquises au système néolibéral et à son économie de marché, si prodigieusement efficace et permissive. On a vu ensuite à quoi menaient leurs déboutonnages.

— Mais la grève des cheminots justement…

— Votre grève des cheminots finira, je le crains, comme les précédentes, en eau de boudin, comme en 95, pour une foule de raisons : insuffisance d’effectifs, soutien trop versatile d’un public qui réagit tantôt en client mécontent, tantôt en usager éclairé, faible conscience de classe, défaut d’unité syndicale… sans compter le formidable travail de sape des médias institutionnels.

— Il me semble pourtant que le mouvement a retrouvé une assez large assiette syndicale…

— Une convergence de façade, prête à se fissurer à la première concession consentie par le Pouvoir, s’il est assez malin pour lâcher des miettes. Écoutez donc ce que disent la CFDT, l’Unsa et autres syndicats « oui-ouistes » qui sont entrés à reculons dans la lutte, comme d’habitude, de sorte que tout en faisant mine de s’y engager, ils sont déjà en position de déserter.

— Les syndicats réformistes, peut-être, mais pas la CGT, et c’est elle qui pèse le plus lourd à la SNCF…

— Mon cher ami, quelle belle fraîcheur d’âme que la vôtre ! Le temps aurait-il cessé de s’écouler pour vous ?

— Que voulez-vous dire exactement ?

— Que par la force des choses, la CGT aussi est devenue un syndicat « réformiste ». Nous ne sommes plus au temps de Georges Séguy et de Georges Marchais, encore moins de Frachon et de Thorez, quand la CGT, adossée à un puissant PCF, n’avait pas encore renoncé à la finalité révolutionnaire des luttes sociales ni érigé les améliorations matérielles et financières des conditions de travail, et la « sauvegarde de l’emploi », en buts exclusifs de toutes les mobilisations, comme si les travailleurs n’avaient d’autre destin que d’être à perpétuité les serviteurs salariés d’un Capital plus ou moins bienveillant. Des décennies de co-gestion social-démocrate et de calculs électoralistes ont noyé la lutte des classes dans l’eau trouble des alliances « républicaines » et ôté aux travailleurs la capacité de se projeter dans un autre monde que celui de l’american way of life et de son alternance mensongère. La CGT aussi, ses dirigeants et ses militants ont participé, bon gré mal gré, de cette immense translation objective de l’ensemble des structures du mode de production capitaliste, mouvement d’autant plus difficile à maîtriser qu’il ressortit davantage à l’action réciproque des infrastructures et des superstructures, à cette causalité circulaire de l’économie et des mentalités, que l’analyse marxiste s’efforçait naguère de discerner au cœur des processus. Les classes populaires ont payé le prix fort de la croissance productiviste, alors que les classes moyennes en étaient les grandes bénéficiaires sur le plan politique et socioculturel. Nous n’en finissons plus de toucher les dividendes empoisonnés de la moyennisation du monde.

— J’entends bien, mais votre dialectique rattache tout à des causes de plus en plus englobantes et génériques, de sorte que si on tire sur le moindre fil qui dépasse, toute la nappe vient avec.

— Oui, mais connaissez-vous un autre moyen d’en saisir toute la trame ? Tout se tient, c’est vrai. Les bons esprits le répètent, mais peu en tirent les conséquences. Quand on prétend se battre contre le système capitaliste, on ne peut pas se permettre, par incompétence ou par paresse intellectuelle, de faire comme si certains événements avaient un rapport avec le système et les autres, aucun. La bonne démarche, c’est de poser que tout s’inscrit, directement ou non, dans la logique de reproduction systémique et de chercher ensuite toutes les médiations qui relient, à un degré de nécessité variable, le fait considéré à sa matrice structurelle en lui donnant sa coloration spécifique.

— Je vous vois venir, vous allez critiquer le travail des intellectuels, puisqu’apprendre à tirer les conséquences, et analyser les rapports, ce sont bien là leurs tâches essentielles ?

— Je ne saurais mieux dire. Mais pourquoi faudrait-il exonérer les intellectuels de toute critique alors que justement ils ne font pas leur travail, ou plutôt ils le font très mal, en s’accommodant trop facilement de l’emprise corruptrice des médias sur le champ intellectuel.

— Pourtant on n’a jamais vu autant d’intellectuels, dont certains très éminents, se presser dans les studios et sur les plateaux.

— Justement, hic jacet lepus, là est le nœud du problème. Les intellos auxquels vous faites allusion, sont pour la plupart des universitaires. Mais nous en parlerons une autre fois, si vous voulez bien, car c’est un sujet sur lequel il y a beaucoup à dire. Je me bornerai pour l’instant à remarquer que là aussi le temps a fait son œuvre et que nous ne sommes plus au siècle des Lumières, ni même au XIXe où l’élévation du niveau scientifique était encore compatible avec une vision généraliste des rapports sociaux et un engagement véritable dans les luttes progressistes. Aujourd’hui, sous l’effet conjugué de l’inflation des diplômes, de la concurrence implacable pour les postes et de la spécialisation ultra-pointue, on fabrique en série de nombreux docteurs très savants et très formatés, mais peu d’humanistes capables d’analyser ce qu’ils font pour l’idéologie dominante et ce qu’elle fait d’eux. Les Lumières, de nos jours, ne servent plus tant à éclairer et émanciper les esprits qu’à encadrer et domestiquer les forces de production et assurer le pouvoir technocratique du Capital contre les exigences démocratiques du Travail.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en avril 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).