C’est ce que j’ai envie de faire quand j’entends défiler au micro, de France Culture ou d’ailleurs, toutes ces sommités spécialement invitées pour nous parler de leur dernier livre, un ouvrage censé faire date dans l’histoire de la connaissance et dont on comprend rapidement qu’il se borne, une fois de plus, à enfoncer des portes déjà ouvertes, en matière de sciences de l’Homme. Historiens, sociologues, anthropologues, économistes, néo-docteurs de toute discipline, n’en finissent pas de redécouvrir à chaque génération les causes et les effets de la gravitation sociale universelle, avec des micro-variations liées aux effets de mode et à la position du chercheur dans le champ scientifique.

Tous ces esprits pour la plupart brillants, sincères et bien intentionnés, qui ont tendance à monter en épingle – logique de la distinction intellectuelle oblige – la moindre parcelle inédite d’information, ne nous apprennent pas grand-chose de fondamental. Nous savons en effet depuis longtemps que le système capitaliste qui s’est généralisé sur la planète du fait de l’hégémonie américaine, est un système d’extorsion de la valeur créée collectivement, au bénéfice d’une oligarchie de grands possédants qui a l’argent donc la force et donc aussi le droit pour elle. Nous savons que ce système d’extorsion ne peut pas se transformer par lui-même en système de redistribution équitable. Nous savons que les inégalités scandaleuses et croissantes qu’il engendre ne peuvent se reproduire et s’aggraver que moyennant le verrouillage des rapports sociaux par un Etat abusivement qualifié de « démocratique » et inconditionnellement soutenu par une majorité factice de citoyens suffisamment ignares ou endoctrinés. On peut faire toutes les études possibles, les plus rigoureuses, précises et documentées que l’on voudra, elles ne font que confirmer ce que l’on sait depuis des mois, des années, parfois des siècles et même des millénaires. Et le jour où un doctorant soutiendra une thèse sur « Accumulation et reproduction du capital dans la vallée de Memphis sous la dynastie des pharaons Thoutmosides », on peut gager qu’il ne nous apprendra rien de fondamentalement nouveau sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Donc, pour l’essentiel, nous savons, c’est-à-dire que les gens qui se donnent la peine de s’informer ailleurs que dans la presse capitaliste, savent bien ce que c’est que le capitalisme. Ils le savent si bien que leur intérêt semble maintenant se tourner vers une problématique un peu différente. Non pas « comment ça fonctionne ? », non pas même « pourquoi cela fonctionne-t-il si mal ? », mais, plus significativement, « comment se fait-il que l’on supporte quelque chose qui fonctionne si abominablement mal ? Pourquoi n’y met-on pas un terme ? »

Notons en passant que même cette question n’est pas véritablement nouvelle. Quelques bons esprits se la sont déjà posée avant nous, en y apportant des éléments de réponse différents et pas forcément incompatibles. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans leur examen. Bornons-nous à évoquer les réflexions de La Boétie au XVIe siècle sur La Servitude volontaire et plus près de nous les analyses de Marx relatives à l’idéologie. C’était déjà une des grandes questions qui hantaient la pensée théologique. Celle-ci y répondait en incriminant l’usage peccamineux que les êtres humains font de leur liberté, mal sans autre remède que celui de la grâce divine. On retrouvait encore cette idée de nature humaine corrompue chez La Boétie, mais celui-ci, enfermé dans sa vision purement psychologique et morale de l’individu, ne s’interrogeait pas plus précisément sur les mécanismes qui transforment chez chacun des sujets la corruption originelle supposée en une démarche consciente et délibérée de soumission au pouvoir des maîtres. Marx, en bon sociologue matérialiste, se pose la question et introduit la notion d’idéologie, venue des Lumières, pour expliquer comment tout système de rapports sociaux se donne les moyens de façonner symboliquement ses agents de sorte qu’ils intériorisent personnellement la logique de la domination établie, et donc qu’ils apprennent à s’y soumettre spontanément. La sociologie bourdieusienne devait affiner et approfondir encore ce type d’analyse de l’action réciproque entre structures internes et structures externes, dans la construction du sens pratique.

La tendance des dominés à se soumettre à un pouvoir qui les lèse, n’est ni inscrite dans leur nature originelle, ni une punition ou une malédiction qui sanctionnerait leur désobéissance initiale. C’est une disposition inséparablement objective-subjective qu’une organisation sociale donnée doit installer concrètement dans tout individu pour qu’il puisse fonctionner en pratique avec tous les autres, dans une structure hiérarchisée et inégalitaire, selon des règles acceptées et durablement incorporées.

Se poser aujourd’hui la question de savoir pourquoi on continue à se soumettre au lieu de désobéir, est une question pour le moins naïve et qui nous ramène en deçà des avancées théoriques réalisées depuis le XIXe siècle, dans le cadre de la bataille des idées. Tout individu est porteur de dispositions à la fois à la soumission et à la rébellion, imprimées en lui par sa socialisation et différemment activées selon les circonstances et les intérêts. Une sociologie des classes moyennes peut nous apporter désormais des éléments de compréhension nombreux et éclairants. La bonne question à poser aujourd’hui, est de savoir quels sont dans la société existante les gens les moins façonnés et les moins corrompus par les nombreuses variantes petites-bourgeoises sarkozo-hollando-macronistes de l’idéologie social-libérale dominante, et comment convaincre cette masse de gens potentiellement aptes à un combat révolutionnaire, de s’organiser politiquement en dehors du système et contre lui sans tomber dans les chausse-trapes du jeu politique bourgeois. La réponse pour le moment n’est pas dans les grands médias : ils sont précisément là pour discréditer toute résistance authentique et glorifier toute désobéissance purement rituelle.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).