C’était apparemment là, une transposition macronienne de l’apophtegme bien connu selon lequel « quand le savant montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».

On peut penser qu’en entendant cela, bien des gens se seront demandé de quoi il fallait s’émerveiller le plus, du culot dédaigneux d’un politicien dont l’arrivée au pouvoir n’aurait pas été possible sans l’appui des grands médias, ou bien de la manière dont la plupart des journalistes ont balayé sous le tapis cet incident peu flatteur pour leur corporation, avec une promptitude à la mesure de leur soumission.

Mais en l’occurrence, ce qui nous paraît devoir être souligné dans la remarque de Macron, c’est qu’elle est à la fois bien et mal fondée. Elle est en effet justifiée pour autant que les journalistes – entendons ceux de la presse institutionnelle, acquis corps et âme au système capitaliste et non ceux de la presse d’opposition que leur refus de l’asservissement publicitaire et de la communication officielle, condamne à vivoter en marge –, ces journalistes bien en cour ont assurément un énorme problème, dont l’analyse a depuis longtemps retenu l’attention des observateurs.

Des travaux éclairants y ont été consacrés par de nombreux chercheurs et on ne peut ici qu’y renvoyer. Malgré le silence des rubricards, la mauvaise foi des éditorialistes, la hargne des rédacteurs en chef, l’inculture persistante de la plus grande partie du milieu journalistique, et même la connivence intéressée de certains chercheurs, ces études de l’objet « journalisme » ont au fil du temps diffusé et sédimenté de nouvelles connaissances dans l’espace social et fortement contribué à déniaiser le regard un peu romanesque que le grand public portait naguère sur les journalistes et leur activité.

On a à peu près compris aujourd’hui, que dans l’incessant et difficile combat que constitue la lutte des classes en système capitaliste, les médias sont pour l’armée du Capital l’équivalent des divisions blindées dans la guerre conventionnelle, avec cette différence essentielle que les divisions blindées se battent sous les couleurs des nations auxquelles elles appartiennent, tandis que les divisions médiatiques n’avancent que camouflées sous le pavillon mensonger de l’intérêt général et de la Liberté. D’où, bien souvent, un épineux problème de conscience pour les plus lucides et les plus honnêtes des journalistes qui n’ont pas tous bradé leur honneur au plus offrant pour faire une carrière gratifiante. Hélas, ce ne sont pas les plus nombreux. Une des conditions d’entrée, et de félicité dans la carrière journalistique, c’est d’adhérer, délibérément ou par défaut, au libéralisme économico-politique dominant. La plupart des journalistes en sont imprégnés, tant du fait de leurs origines petites-bourgeoises que de leur formation universitaire (écoles de journalisme, science politique, lettres et sciences humaines principalement).

Les dizaines de milliers de journalistes qui peuplent aujourd’hui les rédactions, que ce soit pour y exercer des fonctions dirigeantes, d’encadrement ou en qualité de simples exécutants précaires, ont en commun le sentiment très vif d’appartenir à une « élite sociale », celle qui partage avec les autres métiers de la production symbolique la tâche de répondre aux besoins collectifs de connaissance et de sens. Mais cet esprit de caste est source de difficultés multiples, pas toujours faciles à vivre. D’une part les journalistes sont, comme toutes les « élites », l’objet de la part d’un vaste public plébéien, de sentiments très ambivalents où se mêlent l’envie et l’admiration en même temps qu’une profonde détestation, comme les dominés en éprouvent généralement envers l’aristocratie et ses serviteurs. D’autre part les journalistes sont engagés dans une concurrence acharnée avec les autres fractions de « l’élite », et particulièrement les gestionnaires publics ou privés qui tiennent en main appareils et administrations du pouvoir politique et économique dont dépend aussi le sort des journalistes et autres producteurs intellectuels.

Tous fonctionnent en « frères ennemis », nomenklatura dont les membres sont aussi soudés par les exigences de la domination commune, qu’ils sont divisés par les ambitions personnelles. Ce microcosme ultra-concurrentiel, narcissique et cruel, fabrique des agents qui sont toujours en compétition et en représentation, jalousement à l’affût de la moindre marque de reconnaissance (ou de mépris) de la part des vainqueurs, des chefs, des « patrons » de tout acabit, et qui tirent leur distinction de leur plus ou moins grande proximité avec le pouvoir, le talent ou la fortune des puissants.

Tout cela est dans l’ordre des choses. Tout cela est systémique, c’est-à-dire l’expression dans un champ spécifique, de la logique profonde de rapports sociaux qui inclinent chacun à s’intéresser d’abord à soi-même et aux siens, pour exister distinctement, et à ne compter que sur soi-même pour remédier aux inégalités, quitte à piétiner beaucoup d’autres concurrents.

On comprend du coup que, s’il est vrai que les journalistes ont un problème, ils sont loin d’être les seuls. Dans un système social qui organise de perpétuelles olympiades en tous domaines, entraînant chaque individu à se battre dès l’enfance contre ses rivaux, vouant la masse des réprouvés aux ténèbres de l’anonymat et la minorité des élus à l’ivresse des podiums, l’égocentrisme vaniteux devient forcément une louable vertu, et le souci altruiste une risible faiblesse.

C’est d’accord, Macron a raison, les journalistes s’intéressent beaucoup trop à eux-mêmes. Mais s’ils ont tendance à s’habiller un peu trop large, c’est qu’ils sont de purs produits du système médiatique, lequel est lui-même un édifiant sous-produit du système capitaliste. Et franchement, même si on ne veut pas s’en faire l’avocat, on doit reconnaître qu’ils constituent un échantillon assez représentatif à bien des égards de la société française moyenne, au moins autant que les universitaires, les représentants de commerce, les artisans et les cadres administratifs qui « donnent » leurs enfants au journalisme comme autrefois on les donnait à l’Église ou l’Armée.

Alain Accardo

——

Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).