Notre visiteur ne manquerait pas d’imaginer, en parcourant les gazettes et surtout en écoutant radios et télés, que des millions de citoyen.ne.s retiennent leur souffle et croisent les doigts en attendant le verdict de « la primaire », c’est-à-dire la désignation d’un.e candidat.e aux prochaines présidentielles, pour la droite républicaine d’abord, puis pour la gauche de gouvernement. « Certes, se dirait-il, il est bien normal que ce peuple, qui a jadis décapité un roi incompétent, accorde tant d’attention à la désignation de celui ou celle qui va monter sur le trône. » Mais en y regardant de plus près et en écoutant plus attentivement, il constaterait que, plutôt qu’à la mobilisation de toute une population sur un événement décisif, ce à quoi il est en train d’assister, c’est à la compétition de quelques rédactions de presse, quelques escouades de journalistes rendues un peu hystériques par leur concurrence, pour embarquer le public dans un de ces shows électoraux, une de ces grandes « premières » sans lendemain à quoi se réduit désormais le rituel des prétendues démocraties. Et donc que ce qu’il observe, c’est en fait une phase ordinaire du travail de construction de la réalité sociale que les médias institutionnels accomplissent jour après jour et sans lequel le monde serait bien différent de ce qu’on nous fait croire.

« Le peuple français, dans sa masse, est bien trop occupé et préoccupé par tous ses problèmes d’existence, de subsistance et de résistance pour s’intéresser sérieusement à une mascarade électorale qui ne sert qu’à américaniser un peu plus sa vie politique, sous couvert de démocratisation. Si au moins ces élections à grand spectacle, dont on nous tympanise, permettaient de choisir vraiment entre des candidat.e.s incarnant des options réellement différentes, mais on s’évertue à monter en épingle des différences de style infinitésimales et épidermiques entre des personnalités quasi interchangeables sortant du même sérail et partageant la même vision du monde. Pas une seule, parmi ces personnalités « primaires », qui se proclame le champion des petits, des obscurs et des exploités, ni qui se veuille anti-système, car s’il y en avait une seule, on entendrait les chenils médiatiques aboyer à pleine voix contre son « populisme », son « extrémisme », voire son « terrorisme ».

Non, cette primaire, de droite comme de gauche, c’est encore une fois l’illustration de ce que la critique révolutionnaire a dénoncé depuis longtemps, à savoir que la démocratie a été très vite confisquée par les puissants et que le jeu électoral auquel nous sommes régulièrement invités à participer est essentiellement une mise en scène destinée à légitimer les rapports de domination établis. Partout dans le monde occidental, depuis des générations, on s’ingénie à bâtir, à force d’inégalités de toutes sortes, des démocraties sans les peuples. La construction européenne en est un édifiant exemple. Et la France n’est pas en reste dans la remise de son destin aux mains des oligarques milliardaires, banquiers et grands investisseurs.

Cependant il importe de garder présent à l’esprit que ce coup d’État permanent contre la démocratie n’est possible qu’au prix d’une mise en scène, d’une représentation en trompe-l’œil dont les médias sont devenus des agents indispensables. Le système d’exploitation et d’expropriation de la masse des petits et moyens salariés ne peut continuer à fonctionner que moyennant l’entretien de cette immense et quotidienne supercherie qu’est devenue l’« information de presse » institutionnelle. C’est là qu’est la force symbolique du système, mais c’est là aussi que se trouve le défaut de sa cuirasse. La domination de l’argent sur les canaux de l’information est telle à l’heure actuelle qu’on pourrait croire la bataille définitivement perdue.

Pourtant, l’audience considérable de livres et de vidéos comme Les Nouveaux Chiens de garde ou Merci patron ! (entre autres), fabriqués avec des moyens militants par des journalistes d’exception, montre heureusement que la lutte pour une information indépendante et véridique est encore possible. Il n’est que d’avoir le courage et l’abnégation de la mener. Mais ces vertus exceptionnelles ne peuvent s’acquérir dans les écoles de journalisme, qui ne savent inculquer que la prétention et la soumission, comme font plus généralement toutes les filières dites d’excellence où se pressent les enfants des aristocraties bourgeoises, grandes et petites, les futures « élites », qu’elles disent.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de novembre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).