Cette déclaration, dont le début sonne un peu comme une tautologie, se révèle ensuite pleine de sens.

Il est clair, pour qui sait entendre, que la « guerre fragmentée » qui se poursuit, sous une forme apparemment intermittente, en réalité permanente, à travers les époques successives de l’histoire, ressemble furieusement à ce que, dans une autre tradition, on appellerait « lutte des classes » à l’échelle nationale et internationale. (On comprend, soit dit en passant, pourquoi ce pape sent un peu le fagot pour les plus réacs de ses ouailles.) Il s’agit bien là, en effet, d’une lutte incessante qui, sous des formes sociales et/ou politiques, militaires, etc., met aux prises, à travers la planète et à toutes les époques, les forces de ceux qui s’arrogent le droit d’accaparer le monde à leur profit (celui d’une minorité ethnique, économique, politique, idéologique, ou autre) et les forces qui luttent pour l’émancipation du genre humain. Cette lutte paraît interminable parce qu’elle est inscrite structurellement au cœur même de notre système économico-politique, le capitalisme, qui s’est mondialisé. Le mécanisme de base du capitalisme impliquant l’exploitation du travail salarié, la privatisation des ressources et des moyens de production, la concentration du profit, la concurrence, l’expropriation et l’endettement à mort, les chances de survie, tant pour les particuliers que pour les collectivités, restent liées à la capacité de se battre, par tous les moyens, pour arracher une forme de redistribution ou préserver une forme de propriété commune. D’où une conflictualité sans remède véritable (à l’intérieur du système) qui empoisonne tous les rapports sociaux et entretient dans tous les champs un climat de « guerre » perpétuelle, souvent travesti ou euphémisé mais jamais totalement apaisé. Ce qui a inspiré à nombre de théoriciens du social la vieille croyance naturaliste que « l’homme est un loup pour l’homme ». En fait de loup, on a, à chaque époque, une classe sociale, dominante et prédatrice, qui s’arroge le droit de traiter les autres comme des moutons et des lapins.

La thèse du pape François, selon laquelle le monde est depuis longtemps « en guerre », et que l’enjeu de cette guerre interminable, tantôt déclarée, tantôt déguisée, c’est la puissance matérielle et financière (« intérêts, argent, ressources »), est largement confirmée par la réalité des conflits de par le monde, aujourd’hui comme hier. Mais, dans son constat, le pape est conduit à exonérer « les religions » de toute responsabilité dans les guerres et à formuler une affirmation qui ne peut manquer de faire réagir quiconque possède une teinture de connaissance historique ou sociologique : « Toutes les religions veulent la paix, ce sont les autres qui veulent la guerre. » Outre que cette affirmation est contredite par les faits les mieux établis, elle contrevient aussi à un principe épistémologique essentiel en science sociale, et constamment vérifiable, qu’on pourrait qualifier de « principe de surdétermination ». Celui-ci commande, en bonne dialectique, de se méfier des explications monocausales pour expliquer un fait social de quelque importance. Ce qui, en d’autres termes, signifie qu’il n’y a probablement jamais eu, depuis les affrontements fratricides d’Abel et de Caïn jusqu’à nos jours, de « guerre » à laquelle on puisse assigner en toute rigueur une cause unique et parfaitement isolable, quelle qu’elle soit. Tout au plus une enquête objective approfondie pourrait-elle y distinguer, selon le lieu, l’époque et les acteurs impliqués, des causes principales et des causes occasionnelles, des variables prépondérantes et des variables de moindre poids, interférant les unes avec les autres dans l’écheveau embrouillé de la causalité. Dans ce sens-là, et dans cette mesure, il y a bel et bien eu des « guerres de religion(s) », et les abominables carnages du type « croisade contre les Albigeois » ou « massacre de la Saint-Barthélemy » ne sont pas tombés du ciel, quoi qu’en pense le Saint-Siège. Toutes ces tueries féroces, croisades et exterminations diverses montrent à l’évidence combien les intérêts matériels et les intérêts spirituels des groupes sociaux concernés sont indissociables. On peut constater aujourd’hui comme hier cette surabondance irréductible des facteurs.

S’il fallait d’ailleurs trouver un seul exemple toujours actuel de guerre de religion, ce serait celui du désordre planétaire, destructeur et meurtrier, que le capitalisme lui-même a instauré mondialement et qu’il alimente jour après jour par ses exactions. On ne peut qu’être frappé, quand on examine le cours des choses, par le mélange inextricable des intérêts de toutes sortes, des plus nobles aux plus crapuleux, qui motivent les forces de conservation du système capitaliste et qui invitent à assimiler son fonctionnement à celui d’une Église universelle, celle de l’Argent-Roi. Ses fidèles, souvent zélés jusqu’à la soumission fanatique, suscitent inévitablement en face d’eux des hérétiques parfois révoltés jusqu’au schisme. Entre les deux, l’inévitable marécage du ni-ni et des convictions molles, de la masse des croyants sociologiques alanguis dans la tiédeur du centrisme social-démocrate (la « gauche » actuelle), avec leur recherche œcuménique, typiquement petite-bourgeoise, de « consensus républicain », d’une « troisième voie » entre Capital et Travail, entre tyrannie et servitude, qui permette de glorifier dans une même louange la grandeur de Dieu et la prééminence de Mammon.

Pour faire oublier l’abjection de cette croisade-là, les puissances occidentales ont littéralement fabriqué un terrorisme islamiste qui, à la manière des monstres d’un film d’épouvante, a fini par échapper au contrôle de ses promoteurs.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de septembre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).