Je n’étais pas toujours d’accord avec les opinions, parfois paradoxales, qu’il exprimait sur les choses et les gens ; du moins m’obligeaient-elles à réfléchir. Par exemple à propos des réseaux sociaux, il avait déclaré au quotidien italien Il Messaggero : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui, avant, ne parlaient qu'au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu'aujourd'hui ils ont le même droit de parole qu'un prix Nobel. C'est l'invasion des imbéciles. »

Qui d’entre nous, intellectuels d’État et intellectuels par état, n’a jamais été tenté de formuler, ne fût-ce que par agacement, une opinion semblable, dans les moments où la bêtise ambiante se faisait plus agressive et plus accablante par écrans interposés. Et il est vrai que les réseaux sociaux, en transformant la planète en un vaste Café du commerce et en permettant au premier pilier de bar venu de dire n’importe quoi, n’importe comment, sur n’importe quel sujet, spécialement quand il n’y connaît rien, n’ont fait qu’aggraver les choses. Il faut avouer que, jusqu’ici, cette technologie nouvelle, comme tout ce qui est abandonné à la logique du marché de masse, a plus servi à babéliser les débats qu’à les démocratiser effectivement.

Je serais donc enclin, de prime abord, à penser avec Eco que les réseaux sociaux ont considérablement étendu et renforcé le règne de la bêtise, même si celui-ci était déjà solidement établi bien avant l’avènement du numérique. Néanmoins quelque chose m’empêche de souscrire pleinement au jugement de l’éminent écrivain. Sa culture était bien trop vaste pour lui laisser ignorer que, depuis la lointaine apparition de l’écriture quelque part dans l’antique Mésopotamie et son utilisation comme instrument d’administration par les cités et les royaumes, jusqu’aux politiques d’alphabétisation et de scolarisation généralisée mises en œuvre par les gouvernements contemporains, toutes les entreprises pour élargir l’usage de la communication écrite et orale aux simples particuliers, au-delà des couches dirigeantes, de leurs clergés et de leurs fonctionnaires, ont apparemment suscité le même type de réaction, du moins si on en juge par les témoignages historiques que nous en avons gardés.

Cette réaction, observable encore aujourd’hui, même dans des pays socialement très avancés comme la France ou l’Italie, est double : d’une part un sentiment de grande satisfaction chez ceux qui considèrent qu’apprendre à lire et à écrire à tous est un progrès de la civilisation et une arme contre tous les despotismes ; d’autre part le mécontentement quelque peu malthusien de tous ceux qui, à des titres divers (aristocrates instruits, prêtres, scribes, etc.), ressentent cette laïcisation et cette « démocratisation » relative de la communication comme la fin d’un de leurs privilèges les plus distinctifs. L’histoire des grandes religions, spécialement de celles qu’on a appelées justement les « religions du Livre », avec leurs réformes, contre-réformes et schismes à répétition, en témoigne éloquemment.

Ce qui par conséquent me gêne dans le jugement d’Eco sur les réseaux sociaux, c’est qu’il ne distingue pas entre les effets émancipateurs de la technologie considérée et ses effets aliénants, si tant est qu’on puisse toujours, en pratique, démêler les uns des autres. Au temps de Luther et de Calvin, revendiquer l’accès de tous aux Écritures (grâce à l’imprimerie) était une démarche assurément progressiste. Mais quand on voit l’usage réactionnaire qu’en ont fait et continuent d’en faire les fondamentalistes américains, entre autres, on en arrive à se demander si l’analphabétisme intégral peut être pire qu’une lecture intégriste de la Bible… ou du Coran.

Faute d’une formulation plus dialectique, la critique des excès des nouveaux usages de la communication risque d’apparaître comme un lointain écho à l’hostilité de l’Église catholique romaine envers l’accès des simples fidèles à la lecture et au commentaire des textes sacrés sous prétexte que ce serait une incitation à toutes les hérésies. Le danger était réel, mais son invocation servait plutôt d’alibi au ressentiment et à la frustration des clercs qui avaient jusque-là jalousement exercé le monopole de la définition de l’orthodoxie et accaparé la gestion des biens de salut. Alors, l’« invasion des imbéciles » – y compris des imbéciles hautement diplômés – serait-elle le prix à payer pour le progrès des Lumières ? L’émergence de la Raison dans l’histoire a connu des ruses et des paradoxes autrement surprenants.

Le brillant produit de la culture européenne, par ailleurs démocrate convaincu, qu’était Umberto Eco, lui qui s’entendait comme personne à jouer avec le sens et à enchevêtrer les pistes dans tous les registres de la communication, n’aurait peut-être pas été surpris de s’entendre dire que son opinion sévère sur les réseaux sociaux allait réactiver chez nombre de ses lecteurs intellectuels, dans le meilleur des cas une forme de condescendance et, dans le pire, le mépris latent que les dignitaires des Églises de toute obédience ont généralement éprouvés envers leur bas-clergé et les simples rustres de leurs paroisses. Tant il est constant que les riches en capital culturel de toutes les époques se sont montrés, en dépit de leurs oppositions politiques affichées, plus solidaires qu’ils ne se l’avouaient avec les riches en capital économique. C’est comme qui dirait – asinus asinum fricat [1]– une sorte d’esprit de famille tacitement inscrit dans la structure des rapports de classes, même conflictuels.

Il n’est donc pas inutile, dans la mesure où les stratégies de reproduction de la domination sociale empruntent aussi les réseaux sociaux, de même qu’elles empruntent la voie de la démocratie représentative, de la presse d’information ou de l’école républicaine, de dénoncer ces réseaux, non pas seulement pour la tribune qu’ils offrent à la bêtise ambiante, ce qui va de soi, mais aussi en tant que trompe-l’œil contribuant à entretenir l’illusion d’un monde démocratique où chacun.e est invité.e en permanence à exprimer des opinions individuelles non seulement pour ne rien dire mais surtout pour ne rien faire.

Ce qui me paraît le plus critiquable, ce n’est pas que l’extension des réseaux sociaux soit venue ouvrir un peu plus grandes les vannes de la liberté d’expression, au risque de confondre le vrai et le faux, le sens et le non-sens, l’utile et le futile, l’avis du prix Nobel et les divagations de l’ignorant, etc., en concurrence avec les Princes du Verbe, les Mandarins experts et les arbitres patentés de la Culture. Le plus critiquable, c’est le fait que balancer à jets continus platitudes et inepties sur la Toile, et y exhaler sans retenue ni conséquence ses humeurs nombrilistes, c’est à ça que tend à se réduire toujours davantage la liberté du citoyen ordinaire dans la démocratie de bavardage communicationnel.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'avril 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Notes

[1] Littéralement « L'âne frotte (fait reluire) l'âne », pour illustrer la reconnaissance et l'appréciation réciproque (et sans modération) de semblables. (ndlr)