Je suis moi-même fils d’instit et encore entouré d’instits. De la Cégette ou de Sud, de L’École émancipée toujours, des petites classes ou des grandes, les maîtresses d’école me visitent. (Tiens, à ce propos, j’ai été surpris que tu n’évoques pas les mois de galère des enseignants après la longue grève. Le mouvement à Paris ayant débuté très tôt et s’étant prolongé, certains jeunes ont eu du mal à boucler les fins de mois suite aux retenues sur salaire. À cette époque, j’étais encore détenu à Arles et ma copine avait des difficultés à se payer le TGV !) Pourtant, malgré l’œuvre incessante de prolétarisation, ouvrier et instit ce n’est pas pareil. Et nul besoin de citer Marx à propos de la création de plus-value. Louise Michel a écrit une très belle explication sur cette différence : l’important réside dans le fait que les jeunes enseignants comme notre chère Louise aient toujours été liés aux luttes du mouvement révolutionnaire ouvrier.

Avant-hier, j’ai reçu la réécriture de ton journal. Suite à un entretien avec Héléna [Autexier] m’annonçant les délais, je l’ai immédiatement bossé. Je comprends bien qu’en tombant au milieu de la foire littéraire de la rentrée le poche aura moins d’impact. Donc fissa. Tous les matins, dimanche et jours fériés compris, « je suis du poste de 5 heures ». J’aime être devant mon écran dans le grand calme avant le réveil de la prison.

Pour en revenir immédiatement à ton texte[1]. L’intro « directe » du texte le 25.09 me paraît toujours aussi « brute de décoffrage ». Pourtant, dans les jours de juin, tu montres bien comment le plan a pénétré l’esprit des collègues sous la forme d’une menace sourde et lancinante qui fondra inévitablement sur le quotidien répétitif des postes.

— « On sait qu’il va se passer quelque chose. Quand ? » (23.06) Quelle priorité donnes-tu ? Le plan commence lorsque les ouvriers le sentent planer au-dessus de leurs têtes ou lorsqu’il est annoncé officiellement par la direction ? Comme je n’ai malheureusement plus Après la catatrophe, Héléna [Autexier] tranchera sur l’impératif d’une liaison ou non.

Pour ce qui est des trois textes que tu proposes : le premier est bon pour marquer la continuité du boulot, de la vie ordinaire. Les collègues partis, vous restez mais jusqu’à quand ? Où le placer ? Car dans le Plan, la partie sur les pots de départ reste très « émotionnante » ! Et il ne faudrait surtout pas l’affadir ; le second pose une des problématiques de la littérature prolétarienne, la perception des congénères. Le miroir. Et simultanément le changement de statut. Tu n’es plus tout à fait un similaire. Identité et étrangeté.

(Au début de mon écriture, j’ai eu également pas mal de difficultés avec mes collègues – sans parler de l’AP et des matons qui se sont reconnus ! En prison, jouer un rôle, se travestir, est important dans la comédie sociale et dans la défense de l’individu face à la broyeuse d’hommes. Le fait que je les mette à nu a été très mal perçu. Mais aujourd’hui, je suis établi dans le rôle de « chroniqueur » de la cour des miracles, je reçois des avis et des infos de plusieurs prisons : « Il faudrait que tu écrives sur ce sujet… » ; « sur ça… » – et ils m’envoient des anecdotes… Par contre, je sais que des tabous sont infranchissables et je me méfie. Nous sommes en état de résistance donc les prisonniers dissimulent une grande partie de leurs méthodes et de leurs coutumes – il y a aussi ce que savent les surveillants mais qu’ignorent toujours les hautes sphères de l’AP, les tolérances à peine dissimulées, etc. Et certains soirs, après la fermeture, des surveillants viennent en catimini se faire dédicacer des bouquins qu’ils planquent sous leur chemise.)

Le second et le troisième texte constitueraient de bons chapitres d’un travail de réflexion-journal sur ta condition d’ouvrier écrivain. Le rapport travail posté-écriture (conditions de l’écriture, quand, où… la fatigue de l’un et de l’autre), les autres ouvriers, le changement de regard (déjà un début d’étrangeté ?), les cadres, et surtout par rapport au monopole de la littérature et à sa mise en scène médiatique (télé, interviews, salons, conférences, séances de dédicaces…).

Et la littérature prolétarienne ? Je comprends tes craintes à accepter cette lourde étiquette. D’un côté les écoles successives de LP sont datées et souvent méconnues. De l’autre, le terme prolétarien est aujourd’hui trop fort. Trop chargé de militances et d’un projet (faussement identifié au seul gauchisme institutionnel). La revendiquer revient à passer pour un nostalgique du Kominform ou un éternel sacristain du culte pro-albanais. « Notre père Enver Hoxha qui êtes aux cieux, que votre volonté prolétarienne soit faite ! » Pourtant…

Par contre, il est indéniable que ton écriture est ouvrière. En conséquence, tu es écrivain ouvrier comme je suis un écrivain des bagnes.

Secundo. Au vu de tes positions politiques clairement exprimées, par exemple à la fin de Putain d’usine où le ton est au credo anar, tu es également un écrivain anarchiste – ou libertaire comme on voudra. Là encore, la mode actuelle préférerait « libertaire ». Pour moi, il ne s’agit pas de simples étiquettes mais de l’ordre de la situation (toujours les longitude et latitude et pourquoi pas la situation sartrienne).

D’ailleurs il est symptomatique qu’en exprimant ton doute tu marques ton camp, « contre la littérature bourgeoise… ». Le bon côté de la barricade littérature. Au-delà, tu établis la filiation du « contre ». C’est-à-dire l’histoire de la LP. Que tu ne remets aucunement en question, sinon en t’interrogeant sur le concept de nos jours et sur la force de son courant. Mais que signifie aujourd’hui le concept de LP ? Il serait d’ailleurs bon qu’un certain nombre d’écrivains actuels liés à cet historique se posent collectivement la question. Qu’ils en débattent en sortant des travaux « personnels ». Il faudrait organiser un congrès refondateur !

Revenons-en à ta vision d’une littérature « contre la bourgeoisie ». Et tu enfonces le clou avec l’exemple d’une certaine littérature américaine. Aux USA, la contre-culture fut et reste un marchepied vers la gloire. Elle s’oppose juste le temps d’être reconnue. Après elle se vend comme la lessive et se caricature jusqu’à la nausée…Voir la beat generation revenue une nouvelle fois à la mode. Ou encore le nouveau roman noir.

Tu me diras qu’en France il en fut de même. Giono refusa très tôt l’étiquette et termina chef de rayon des grands salons littéraires. Et dans les années 1960, Poulaille était au programme des terminales… (Sans parler de son rôle de régisseur chez un grand éditeur parisien.)

Généralement la problématique LP se pose en début de carrière, ensuite le phagocytage est tel que la bestiole de la littérature commerciale bouffe les candidats au point qu’ils ne remettent plus rien en question du système marchand. L’important est alors de bien vendre et de faire parler de soi dans les altitudes publicitaires. Marchandise et propagande. Point barre.

D’accord. Il n’y a plus d’école prolétarienne de l’écriture. Du moins officiellement ! Normal. Le système marchand ne peut reconnaître une littérature issue d’une classe qu’il prétend disparue. Du coup, la voix des « fantômes » prend souvent d’autres chemins comme l’école du polar, quelquefois.

Par contre, la lutte des classes n’existe pas seulement lorsque éclatent les grands conflits. Les classes se forment sempiternellement sur la ligne de front entre diktat et refus de l’exploitation, en des milliers de petits affrontements journaliers… et d’autres plus importants. Et elles se perpétuent dans la mémoire (politique et théorique) des classes. Tout pareillement parce qu’inséparable, la LP n’existe pas seulement quand elle se constitue en école ou en courant. Elle parcourt la multitude des antagonismes. Sans cesse. Affrontant la bourgeoisie, sa pensée commune et ses représentants, les monopolistes des entreprises d’édition !

LP et classe sont étroitement liées. Et ce n’est pas enfoncer une porte ouverte que de le souligner une nouvelle fois. Du coup, impossible de discourir de LP sans étudier les contours de notre classe après les grandes mutations de la globalisation. Nous devrions examiner l’accélération de la prolétarisation au plus profond de nos sociétés métropolitaines et son extension mondiale. Avec la domination réelle du Kapital, le rapport d’exploitation-oppression quitte la seule usine pour gagner d’anciennes couches populaires (et donc les instits… pour les moins installés). Et sur la planète, la prolétarisation explose les couches sociales traditionnelles. Du coup, il faudrait observer le lien avec la littérature pop (nouveau roman noir par exemple) et avec la world littérature. Se conjuguent-elles à une LP inédite dans l’attache sociale et multiple, transnationale comme la classe elle-même ? Toujours des questions et encore des questions…

Pour la revendication LP, un des nœuds du problème reste le prolétariat (derrière le terme « prolétarien »). Ouvrier est moins compromettant (ça ne mange pas de pain ! si j’ose dire !!!). Les critiques sont tout à coup bien intentionnés. Après des années de disette, le terme est à nouveau à la mode. Il se vend du boulot et de la « peau de chagrin » dans les plus prestigieuses maisons d’édition.

Il faut reconnaître que le terme prolétarien assume aujourd’hui une tout autre signification antagoniste. D’ailleurs les pères théoriciens de la LC dans les années 1920-1930 ne l’imaginaient pas ainsi. Non pour les seuls marxistes, mais pour tous, même si c’est encore inconscient dans le rejet ou la défense, le prolétariat est entrevu comme classe historique (classe sociale et politique). Porteuse du projet révolutionnaire de « négation de la négation ». Seule classe luttant pour la disparition de toutes les classes.

La LP se chargerait donc d’une conscience et d’une revendication ? Elle serait combattante. (Je rigole car j’écris LP comme j’écrivais LA pour lutte armée voici des années.) Et dans nos sacro-saintes sociétés de l’apostasie, le combat n’est pas bien vu. Et du même coup, elle deviendrait difficilement rentable. Et peu exploitable !

En plus, pour les éditeurs les mieux intentionnés et nos chers lecteurs, le projet politique et historique de la classe mondiale n’est pas aussi visible qu’après la Première Guerre mondiale, parfois même il est entrevu comme une menace difforme et floue. Même chez les progressistes, par exemple, il faut voir les nouvelles expressions de la cécité et du racisme ordinaire face aux résistances arabes (s’organisant contre l’agression impérialiste). Là nous touchons le fond.

Il faudrait quand même rappeler que les premières manifs de la révolution conseilliste de 1905 en Russie se sont réunies à l’appel d’un pope, et elles défilèrent derrière les bannières bénies des processions… Et alors ! Cela n’empêcha pas que ce fut bel et bien une révolution très innovante, anti-autoritaire et radicale. La dictature tsariste était parvenue à éradiquer les partis révolutionnaires et les organismes ouvriers les plus avancés, mais parallèlement dans son développement industriel, comme représentante de la bourgeoisie, elle érigeait son ennemi irréductible : le prolétariat.

Aujourd’hui les masses prolétariennes du Sud sont forgées et déstabilisées par la globalisation et malheureusement elles n’ont pas (encore) les armes politiques pour s’élever au niveau de l’enjeu. Il est donc impossible de les juger à leur conscience immédiate.

Plus on avance dans la problématique de LP, plus les questions s’accumulent. Et moins les réponses sont évidentes.

Pour finir. Deux petites précisions sur le texte : — p. 5. 2e paragraphe (peut-être un exemple, très court, sur l’exploitation intensive suite à ces travaux ? Deux phrases : « comme à l’atelier… quand ils ont… Et un résultat précis ») ; — p. 9, fin (délégué au CHS-CT ?).

À bientôt de te lire,

Salutations numérotées, J.-Marc
Centrale de Lannemezan, le 5 avril 2005

[à suivre...]

Notes

[1] Il s’agit de « Plan social », extrait de Une année ordinaire (Éditions libertaires, 2005) ; paru en complément de Putain d’usine, suivi de Après la catatrophe, Agone, 2005. [ndlr]