Pourtant, cette lettre, je ne l’expédierai pas. La faute à la censure, bien sûr. Et aux courriers éventrés terminant dans les cartons des services compétents. Mais également la faute au temps qui passe – le mois prochain, cela fera déjà dix-huit ans ! La faute à notre éloignement forcé et à la vie qui sépare les êtres comme à l’automne la feuille se détache de l’arbre.

Dans cette lettre, je t’aurais dit que parfois ton sourire me manque… et puis je l’oublie comme j’oublie le parfum pesant des lilas au printemps, le goût de la confiture à la rhubarbe, le sel de la vague brûlant mes yeux à Hendaye l’été… Aujourd’hui, je vogue seul. Et tu vogues seule. Loin de notre communauté du nouveau monde, de nos camaraderies de hors-la-loi et de l’inénarrable « jusqu’au bout et sans retour possible ».

Et j’écrirais in english dans le texte afin de bien signifier notre étrangeté. Et de nous souvenir de l’existence du temps des phrases courtes, des mots à peine prononcés et des murmures sous le manteau. Pourtant, ce que nous gardons en mémoire demeure un reflet, un fac-similé nostalgique… Et la petite machine dans la tête nous deale ses contrefaçons mélancoliques.

Je me rappelle un matin. Je crois que nous étions à Gif-sur-Yvette. Ou dans une autre banlieue lointaine de Paris. Je t’attendais au volant… Et la radio annonça un attentat en Allemagne. En montant dans la voiture, tu m’as demandé : « Who ? » Et je t’ai répondu « One guy of Siemens… » Tu ne pouvais pas imaginer qu’ils te condamneraient à perpétuité pour cette opération… À nous qui étions en quête de vérités (vraies) – « Seule la vérité est révolutionnaire ! » –, la vie nous a réservé des coups de théâtre dont elle seule a le secret…

Et le temps a passé…

Au fond du cachot tu imprimes ta vision du monde sur papier glacé… Une façon de pénétrer les natures mortes de la péninsule carcérale. Pour ma part, je transcris les chroniques binaires de ce temps suspendu… Et je me demande aujourd’hui : qu’es-tu réellement devenue ?

Devant l’écran de mon ordinateur, j’ai installé ton autoportrait tiré d’une pile de vieux papiers. Tu me l’avais dédicacé voici dix ans « With the spirit of revolution ». Je te reconnais malgré le sourire un peu forcé et les bras sagement croisés sur la poitrine. Mais tes yeux ne me regardent plus. Ils semblent s’adresser à d’autres… Au loin. Maintenant ils parlent de la prison et de son éloignement muet. Je suis celle dont vous avez exposé la photo sur les murs de vos villes… Je suis celle dont vous avez mis la tête à prix… Je suis celle qui troubla votre quiétude amnésique…

Finalement, tes photos et mes lignes marquent le détachement.

Aujourd’hui, nous ressemblons aux spectres hantant un château sans fenêtres. Aux reflets d’âmes égarées se heurtant à des miroirs comme les joyeux fêtards dans certaines attractions de la Foire du Trône. Y aura-t-il un aboutissement à l’aventure immobile de notre radeau de la Méduse ? Parce que le système voudrait bien que la prison contribue à notre bannissement définitif. Qu’elle nous arrache au monde pareil à Spoutnik emportant la chienne Laïka ? Ils en appelaient à une peine exemplaire : à la hauteur du défi en quelque sorte ?

Il faut être un immature adorateur de la loi pour ne pas y discerner la vengeance et la mise en scène de la vengeance : vingt ans de comédie ! Ils ne doutaient pas un seul instant que nous y tiendrions nos rôles, avec constance : eux tournant leur veste à chaque saison, eux faisant du repentir la manière élégante de réussir une carrière politique, eux pleurnichant devant la menace de quelques semaines de prison…

Par contre, ils ne pensaient pas que nous conserverions assez de carburant pour le voyage à l’envers. La révolte dans notre chair est une petite centrale électrique fonctionnant night and day… Et la précieuse mécanique de la sédition permanente alimente les décodeurs. Ils demeurent au rouge et déjouent les fausses pistes, les messes consensuelles, les prières des culs-bénis et des saints laïques. Nous démasquons leurs embûches et, tel Ulysse songeant à Ithaque, nous préparons le retour. Qu’importe qu’on ne se souvienne plus de nous ! Parce que la longue course carcérale nous a rapprochés plus encore de ceux dont le système ignore l’existence jusqu’au moment fatidique de l’après plan social… de l’après plan de réajustement dicté par les technocrates de la Banque mondiale et du FMI.

La prison nous a tout enlevé sauf la conscience de n’être pas seul à n’avoir plus rien. D’être un « sans… » parmi les sans-terre, les sans-travail, les sans-logis, les sans-pays, les sans-espérance. D’appartenir à part entière à cette majorité exponentielle et, avec elle, d’être rejetés en dehors des cartes (d’électeurs, d’adhérents, de crédit, de transport, de chez Michelin et d’ailleurs). D’être privés de leurs projections mensongères.

Je n’ai jamais désespéré, ni ne désespère aujourd’hui. Je reste incorrigible et je crois encore à la chanson des lendemains. Un jour… oui, un jour, sûrement, nous – tous ensemble – retrouverons le sens du refrain. Nous ne sommes rien, soyons tout !

Bien sûr, je ne m’arrêterai pas à la conscience immédiate des « sans… ». Ni aux reflets d’un présent publicitaire que les maîtres voudraient lessiver du conflit – une bonne fois pour toutes. Leurs médias tournent en boucle : le journal télévisé, comme le moindre reportage et le moindre téléfilm, tous portent le message subliminal du « Ressemble-nous ! — Sois sage comme ton image… — Joue avec le miroir ! »

Dire qu’avec des airs supérieurs certains se foutent de la gueule des « lofteurs » et des « Nice People » ! Ils ne touchent pourtant que dalle. Et lorsqu’ils pleurent dans leur salle de bain parce que la vie s’éloigne du scénario, que tout se passe mal, qu’ils restent seul en improvisant des SOS intraduisibles, il n’ont même pas une caméra « confessionnale » à qui destiner leur détresse !

Vendredi 13 juin… Sur la coursive, la température atteint 40 °C. Depuis le matin, le soleil d’Arles résonne sur le tam-tam du béton nu. La détention s’est asséchée pareille à une meule de paille en juillet. Prête à l’incendie. Dans le couloir, nous sommes tous déguisés en pensionnaires du camping Les Flots Bleus : short, claquettes et, sur le crâne, une casquette. Bruno, un immigré sarde, rouspète du manque d’air. En fond sonore, LCI diffuse en boucle son poison anti-grève. Puis c’est un reportage sur le procès des manifestants de la Concorde. Furtivement défilent les images de gens. On a juste le temps de décrypter une banderole « Libérez nos camardes »…

Ici, il y a ceux qui sortent de la douche et ceux qui y entrent la serviette autour de la taille. Au gourbi, Robert pose la poêle sur la plaque de la cuisinière. La vie de tous les jours s’essouffle dans sa banalité irrespirable.

Un gars monte du rez-de-chaussée en courant.

— Les matons ont jeté au mitard deux Arabes parce qu’ils portaient des djellabas…

— Tous au pic…

L’appel est lancé.

— Merde…

Robert tire la poêle du feu… Juste au moment où on allait se mettre à table… Les détenus se précipitent pour chausser leurs Nike. En prison, quoi qu’il arrive, on enfile les chaussures d’abord. Et il y en a toujours un pour dire tout haut : « Au cas où ! »

Au cas où ils nous baluchonneraient à Fresnes dans nos costumes de touristes. Au cas où on devrait latter la gueule d’un sale mec. Au cas où les murs s’écrouleraient et qu’on calterait à fond la caisse dans les rizières camarguaises. Etc.

Nous sommes une dizaine bloqués dans le sas du bâtiment A. Au pic central, d’autres prisonniers plus nombreux scandent un « Libérez nos camardes ! » Le gros Mohammed, un géant venu de Kabylie, arbore une djellaba bouton d’or. D’où nous sommes, il ressemble à une peluche de Casimir gesticulant au milieu d’un attroupement d’enfants.

À chaque instant, le cours du présent peut bifurquer et recouvrer la réalité vraie et concrète de l’affrontement. Et puis on parle… On parle comme des lions en cage.

— Demander la liberté de Rafik et Walli, c’est-à-dire leur retour en cellule, tu ne trouves pas ça drôle ?

— C’est comme quand Jeannot a voulu nous faire signer la pétition pour Bové. Je comprends qu’un prof d’université, un intello, une artiste demandent sa grâce, mais nous ? Et pourquoi Bové et pas un autre ? Pourquoi pas plutôt les ouvriers de Daewoo accusés d’avoir foutu le feu à leur entreprise ? Ou n’importe quel prisonnier politique ? Et pourquoi pas lui, qui est innocent ? (Il montre du doigt un gars derrière la grille.) Ou lui qui a le cancer ? et lui le sida ? Ou moi ? Oui, pourquoi pas moi ?!

Et il éclate de rire.

— Pourquoi pas celui qui a volé pour manger ? demande Bruno.

— Et celui qui n’avait pas de papiers ?

La parole libérée se cogne aux murs. Celui qui acceptait tout, une minute auparavant, refuse tout maintenant.

— Ce n’est pas le fait d’envoyer Bové ou un autre individu en prison qui est injuste, mais le système judiciaire ! Tout le système est injuste.

— Injuste et raciste ! surenchérit Ali. Parce que tu vois bien qu’il est possible de se balader en maillot de bain, mais pas en djellaba.

— La prison est une partie niée de l’apartheid actuel. On est les « sans des sans »…

Comme ils comprennent vite tout à coup. Comme ils déjouent toute la comédie.

Dehors, ils peuvent se préoccuper de Bové. Lui est blanc, gentil, propriétaire. Et déjà il regrette… Nous on est trop bronzés, trop violents, trop insolents. Et surtout pas assez dans l’air du temps. On n’a pas compris le sens de la peine.

Roger égraine avec un rire grinçant les attendus du refus de conditionnelle qu’il s’est vu signifier la semaine passée. On n’est pas aptes à affronter la vie extérieure… Notre contrat de travail est précaire… Et… on refuse de payer les parties civiles. Éclat de rire général.

Une demi-heure passe, la situation se calme, les CRS ne viendront pas… La prison retourne à sa torpeur et chacun se traîne vers ses pénates avec un drôle de goût dans la bouche.

Mais le soir, au passage de la patrouille, l’ombre décharnée de Bougha surgit le couteau à la main.

— Vous voulez faire la guerre aux Arabes… Je vais vous montrer qu’on n’a pas peur !

Et d’un geste décidé, il se plante la lame entière dans le bras. Le sang gicle sur le parterre de béton.

Allah akbar !

Le « conflit des civilisations », celui dont ils parlent tant et tant à la télé, nous a atteint de plein fouet, un soir de juin, un soir comme tous les autres ou presque…

— Ne fais pas ça ! crie un maton.

Le couteau traverse le bras à la saignée du coude et plonge à nouveau près du poignet. La mare d’hémoglobine s’étale. En la piétinant, les chaussures chuintent. Ça n’est pas grand-chose un litre de sang à bas prix. Du sang gorgé de tous les virus de la misère. Du sang de « sans-papiers » et de « pas de chance ».

— Enveloppez-lui les bras dans des serviettes !

Le martèlement des pas s’accélère. Les portes claquent. La sirène du Samu retentit près de l’entrée.

Voilà comment nous avons connu notre premier attentat suicide… En live !

Plus tard, ils ont piqué Bougha comme on pique une bête devenue encombrante : un shoot de neuroleptiques à haute dose, au jugé, dans le dos ou la cuisse. « Le détendeur » – selon son appellation locale – a remplacé le bon vieil électrochoc. Et dans sa cellule du quartier d’isolement, pour lui, le jour n’en finira plus durant trois semaines : un jour sans début ni fin, couché sur le bas flanc. Une vie en points de suspension. Son présent à lui. Un présent en guise d’engin spatial individualisé : « Quatre, trois, deux, un… »

Jean-Marc Rouillan

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Seconde livraison pour la revue Le Passant ordinaire (Bordeaux), cette « chronique carcérale » est parue dans le numéro 47, automne 2003.