Tout d’abord, je dois avouer que les impressions (violentes et crues) nées de la lecture de Putain d’usine[1] ont inspiré ma propre écriture pour un prochain bouquin : le troisième volet de ma trilogie sur la prison se conclut à l’usine… Une usine chimique et chimérique sur les bords de Seine. Et la rédemption par le travail se noue dans une fable sur le mode « littérature prolétarienne » d’avant guerre[2].

Pour aborder le secret social de la prison – ce que je vis chaque jour –, j’ai dû abandonner l’écriture documentaire. Par nécessité. À part quelques chroniques[3], je ne parviens plus à affronter et à dévoiler la réalité frontalement. Ce qui lie fondamentalement l’usine et la prison, c’est la volonté de s’en échapper.

Un littérateur ou un sociologue peut discourir autant qu’il le désire du monde du travail et de la prison. C’est toujours sans risque. Il est protégé parce qu’en dehors de cette histoire sociale. Il observe.

Nous, nous vivons l’oppression et l’exploitation de l’intérieur. Elles pressent sur notre vécu, sur nos idées, sur nos sentiments. Toi et moi, nous témoignons (et par ces temps d’amnésie, il est essentiel de dénoncer les réalités occultées) ; mais, simultanément, il est difficile de faire taire notre nature d’acteur cherchant à s’évader des conditions qu’il décrit, de l’ennui du travail posté et de la mort lente carcérale.

Notre chair est régie par de puissants rapports sociaux. C’est un fait objectif. Ces rapports nous dominent malgré notre résistance. Tu es ouvrier et je suis taulard. La nature d’acteur et d’auteur dans un environnement que nous refusons exige de nous un effort supplémentaire. Pour aller à l’essentiel et décrire mon quotidien, je trompe l’envie pressante de fuir. À chaque relecture, je me surveille et m’engueule : « Là tu t’échappes… » Et cette évasion que je découvre dans mes lignes, combien de fois je la constate dans ton écriture.

Il ne s’agit aucunement d’une critique « littéraire » mais de la reconnaissance de notre communauté. C’est pourquoi je me permets de t’avouer que je me sens frustré par certaines de tes pages. Avant tout quand tu décris l’exploitation quotidienne ou lorsque tu nous racontes ces anecdotes approchant le secret du « perdre sa vie à la gagner ». Parce que d’un coup tu t’échappes, comme si c’était trop pénible à dire.

L’indicible social est aussi dur à coucher sur le papier qu’à vivre. Alors tu préfères monter dans un bus pour aller protester devant le CE, tu racontes l’après-AZF, tu manifestes avec les instits… Il y aura des dizaines d’ouvrages sur l’accident industriel de Toulouse et d’ailleurs. Des dizaines d’instits et de profs raconteront leurs grèves. Mais combien d’ouvriers exprimeront avec leur vécu l’exploitation quotidienne du travail posté ? Cette réalité forgeant la lutte de classe et la reproduisant sans cesse.

Par exemple, dans ce dernier manuscrit[4].

21.11.2003. La nuit dernière, un nouvel accident du travail s’est produit dans l’usine. [Je ne me souviens pas que tu en aies raconté un autre en détail.] Dans le secteur le plus pourri, là où le travail ressemble au bagne.

À ce moment précis, ce n’est plus l’ennui « de perdre sa vie à la gagner » : le bagne a une tout autre réalité. Et en lecteur je veux savoir quoi ? où ? comment ? Les horaires, les équipes, les mots des mecs, leurs tronches quand ils sortent de cette exploitation journalière !

Tu as la capacité d’écrire – tu l’as prouvé –, eux non, et ne l’auront sans doute jamais. Ton témoignage doit donc commencer par donner vie individuellement et collectivement à tes collègues, aux ouvriers.

Tu penses peut-être cette réalité trop banale, qu’il est plus important de raconter l’activité syndicale, les meetings et les manifs… Malgré tout le respect militant que je peux avoir pour l’activité politico-syndicale, je pense au contraire que la dénonciation sera plus forte parce qu’ancrée au quotidien et à la conscience immédiate des hommes et des femmes dans la machinerie anthropophage.

Dans ces instants, le secret de l’usine est perceptible. Avec de nombreux lecteurs de Putain d’usine – dont ceux des éditions Agone –, nous pensons que ton écriture doit prendre résolument cette voie.

Maintenant, pour ce qui est de l’édition de ton dernier manuscrit, je crois que ce point constitue le nœud essentiel. Bien que je n’aie pas une longue expérience éditoriale, voici le choix qui s’impose :

— soit le manuscrit « Une année ordinaire » est publié dans la réédition prévue chez Agone de Putain d’usine, en guise d’épilogue industriel. Les réalités décrites dans le premier éclairant les derniers jours égrainés ici jusqu’à la fermeture ;

— soit ce manuscrit est publié seul et, à ce moment-là, je pense qu’une réécriture est nécessaire pour revenir à la réinscription plus profonde du témoignage sur le « perdre sa vie à la gagner ».

Dans le premier cas, tu es certain que le lecteur achève la lecture de tes travaux dans l’ordre chronologique. Dans le second, tu l’espères. Mais si tu te trompes, le récit tombe à plat parce qu’il n’est plus explicite dans son témoignage prolétarien.

Si tu le désires, je te ferai parvenir par Agone mon dernier manuscrit inspiré des réalités de Putain d’usine[5]. Je ne manquerai pas de signaler l’influence de ton travail.

Salutations révolutionnaires et « littéraires », J.-Marc
Centrale de Lannemezan, le 1er février 2005

[à suivre...]

Notes

[1] De Jean Pierre Levaray, Putain d’usine est paru en 2002 chez L’Insomniaque, suivi la même année d’Après la catastrophe, chez le même éditeur ; repris chez Agone, en poche, en 2005, avec un complément, « Plan social », extrait de Une année ordinaire, paru la même année aux Éditions libertaires. [ndlr]

[2] Sous le titre de Capital humain. Fable prolétarienne, édité par L’Arganier en 2007. [ndlr]

[3] Publiées de janvier 2004 à décembre 2007 dans le mensuel de critique sociale CQFD (Marseille), ces chroniques ont paru en recueil, sous le titre Chroniques carcérales (2004-2007), aux éditions Agone, en 2008. [ndlr]

[4] Il s’agit d’Une année ordinaire, op. cit. [ndlr]

[5] Il s’agit de Capital humain, op. cit. [ndlr]