On peut toutefois se demander si le choix des cibles les plus médiatiques n’est pas dicté parfois par le gain de visibilité du pugiliste plutôt que par l’efficacité du pugilat. Nous nous proposons alors de montrer aux candidat(e)s à l’exécution symbolique plus préoccupé(e)s par l’efficacité sociale et politique que par leur participation au cirque médiatique tout l’avantage qu’il y a à s’attaquer plutôt aux deuxièmes, voire aux troisièmes couteaux, du moment qu’il tiennent des positions indiscutables dans l’organisation de la propagande.

Le texte qui suit ne désigne donc des « personnes que pour autant qu’elles sont la personnification de positions ou de dispositions génériques » : « Dans un univers où les positions sociales s’identifient souvent à des “noms”, la critique doit parfois prendre la forme d’une critique ad hominem. » Ce texte tourne aussi le dos au confort et aux bénéfices de la critique abstraite : il désigne nommément les responsables qui prospèrent à l’abri des règles de politesse en usage dans toute intervention publique.

Pénétré profondément par sa mission et doutant aussi peu de l’ampleur de son génie que de l’intérêt général des causes qu’il porte, Jérôme Vidal harangue ses troupes depuis le fringant vaisseau corsaire Amsterdam, entouré de sa flottille RILI, Vacarme et Multitudes[1]. Voilà sans doute pourquoi son style tient plutôt d’un sabir de chef de meute et les vertus de sa vigueur (si ce n’est la précision) du coup de sabre. On va surtout voir comment il trompe son monde.

Mais commençons par brosser le portrait du personnage. Enseignant d’anglais dans une école de commerce, il se serait lancé dans l’édition après avoir fait le constat, lors d’un séjour d’études aux États-Unis, que « toute une culture théorique, sur les politiques sexuelles, les discriminations, les études postcoloniales, n’était pas traduite en France » : il y avait là « un espace politique à investir, qui correspond à un domaine commercial délaissé par les grandes maisons d’édition »[2]. Autrement dit, une décision de carrière prise après une étude de marché – au moins l’opportunisme est-il assumé. Mais ce serait passer à côté du personnage que de le réduire à ce petit calcul. Car cet éditeur est un passionné qui a des comptes à régler, du moins si on lit bien les nombreux entretiens qu’il a donnés[3]. Recalé des concours de l’enseignement après une maîtrise de philosophie à Paris-I, Jérôme Vidal est le fils d’un sous-préfet sorti de l’ÉNA, cohorte Lionel Jospin, Ernest-Antoine Seillière mais surtout Jean-Pierre Chevènement, dont il comptera parmi les proches au sein du parti socialiste. Le petit Jérôme adhère lui aussi au PS en 1988, section du 11e arrondissement parisien, qu’il quitte néanmoins avant sa deuxième année de formation. Marqué ensuite par le mouvement des sans-papiers dans les années 1990, il participe à divers collectifs militants pendant ses études. Plus tard, il se rapproche de l’association féministe pro-sex Femmes publiques, autour des luttes sur la prostitution. C’est alors qu’il lance la maison d’édition Amsterdam, dont sa mise de fonds initiale vient de l’héritage paternel. Des déclarations d’intention aux entretiens, le jeune éditeur affirme clairement la « dimension critique » en même temps que la « prédominance universitaire » des ouvrages de « philosophie, d’histoire et de sciences sociales, ainsi que d’essais critiques et politiques » qu’il veut publier.

Si cet ensemble dessine déjà un cas typique d’« accident biographique » – et donc des efforts faits pour le rattraper –, on va voir que l’émergence de l’« essayiste » confirme le portrait.

Son tout petit livre « sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique » donne déjà, en 2006, après trois ans d’exercice, une certaine idée de la précocité de Jérôme Vidal. Sans parler de la confiance en soi dont il peut faire preuve quand il somme – au nom de la « vie intellectuelle et la culture démocratique », rien de moins – d’« alerter l’opinion, notamment les politiques, les intellectuels et les chercheurs » pour défendre l’édition indépendante[4]. Surtout, on voit poindre dans ces pages la figure totem de Spinoza et le concept merveilleux de « puissance d’agir et de penser » qui prendront toute leur mesure, deux ans plus tard, dans le catalogue d’Amsterdam et donc dans l’essai de l’éditeur sur La Fabrique de l’impuissance.

Avec ce nouveau petit livre, ce n’est plus seulement l’éducation (nationale) et l’édition, entre autres domaines, que Jérôme Vidal veut réformer, mais tout simplement « la gauche française »[5]. À cette fin, l’éditeur va mobiliser – en théorie, cela va sans dire – une bonne part de son propre catalogue : Étienne Balibar, Judith Butler, Stuart Hall, Antonio Negri, etc. Ce qui ne l’empêche pas de puiser parfois dans ses seules forces, comme lorsqu’il enjoint « la gauche d’inventer un “liant” qui ne soit pas une amalgame [… et] qui agisse comme un dissolvant »… Si l’on peut, à la rigueur, faire crédit de sa culture philosophique à l’apprenti Père Joseph, en chimie, ça laisse à désirer. Peut-être est-ce de la cuisine ?… Mais sûrement pas de la politique.

Entrer dans le détail du propos – pour ne pas dire de la « pensée » – de Jérôme Vidal serait une offense aux auteurs qu’il charcute pour composer son patchwork. Et puis ce n’est pas nécessaire : pour comprendre le message, il suffit de s’abandonner à sa rhétorique de la répétition, dont il fait des merveilles avec la formule magique « maximiser notre puissance d’agir » – déclinée plus simplement en « encapacitation » ou « empuissancement ». Qu’il s’agisse de rapporter (en soixante pages !) des analyses du thatcherism, du « nouvel esprit du capitalisme », du racisme d’État, des pensées anti- ou post-Mai 68, de la crise du fordisme, du travail et du welfare, de la fin du « compromis social-démocrate », etc. ; tout revient à marteler qu’il faut « maximiser la puissance d’agir et de penser individuelle et collective ». À ce stade, on doit se demander si le penseur de référence d’Amsterdam n’est pas plutôt Émile Coué que Spinoza.

Mais venons-en aux mesures pratiques. Pour que la gauche sorte de la crise, elle doit « empuissancer » le « peuple de gauche ». Comment cela ? Une mesure concrète est amenée, sur des pages et des pages, où le disciple de Coué se demande comment « bouleverser l’économie des rapports de pouvoir au sein du parti socialiste » pour libérer les « militants porteurs d’une culture démocratique ». Quel est le « grand saut que la gauche de gauche doit aujourd’hui se tenir prête à effectuer » ? Quelle « expérience cruciale » doit-elle mettre en place ? Elle doit « menacer le parti socialiste d’un boycott électoral ». Évidemment… Mais la réussite de cette « démarche implique une tout autre politique de l’intellectualité et des savoirs[6] ». Nous y voilà ! Car la politique étant, pour Jérôme Vidal, « un processus continuel de lutte et de négociation dont la dimension linguistique et idéologique est essentielle » [p. 38] – et non pas une affaire de rapports de forces sociaux, économiques ou même militaires –, on comprend que les troupes soient composées d’« intellectuels » et que tout soit affaire de « savoir ». Bien entendu, on ne recrutera aucun des « intellectuels » désignés par l’« État national/libéral », et surtout pas les sociologues et les historiens qui « victimisent » les « dominés », réduits à l’état d’agents qui « ne pensent pas et ne parlent pas », qui « sont parlés et pensés » [chap. IV]. Suivant le programme de « maximisation de la puissance d’agir et de penser », on ne peut compter que sur les « non-intellectuels » c’est-à-dire sur le type d’« “intellectuel” qui joue de son intellectualité pour que toujours plus pensent et agissent davantage, qui travaille à brouiller et à repousser davantage les frontières de l’intellectualité ». Car seul le « non-intellectuel » fera émerger l’« “intellectuel collectif”, [qui] est le nom de la disparition à venir de l’intellectuel, […] le nom de l’émancipation, le nom de l’humanité » [p. 132]. Vaste programme… À la réalisation duquel le patron des éditions Amsterdam offre quelques « boîtes à outils » : d’abord huit pages d’une bibliographie (où 20 % des livres sont édités par ses soins) dont les titres signalés par un astérisque « devraient faire [modestement] l’objet d’une étude et d’une discussion dans l’enseignement secondaire) » [p. 177 sq]. Enfin on nous signale plusieurs « véritables couteaux suisses théoriques des pratiques contestataires et plus encore » – ces merveilles sont bien sûr des livres, dont l’un propose des « pratiques de désenvoûtement » contre la « sorcellerie capitaliste » [p. 22]. Tout se tient, l’essentiel de la politique, pour le disciple de Coué, étant de faire passer l’idée que les « dominés » sont d’abord les victimes des théories de la domination, il suffit de faire lire les auteurs qui « dénaturalisent le monde social et les formes historiques de la domination » pour que les « dominés » retrouvent leur « puissance d’agir collective démocratique » [p. 21] – et que cette prise de conscience fasse naître chez le peuple de gauche le courage de boycotter le parti socialiste. CQFD.

On arrive au bout de notre quête du sens de la mission d’Amsterdam. Voyons maintenant comment l’éditeur, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire la mise en circulation de propos sous forme de livres, « repousse les frontières de l’intellectualité » et œuvre à « la disparition à venir de l’intellectuel » : quels « non-intellectuels » compte le catalogue des éditions Amsterdam ? Si l’on excepte quelques écrivains des siècles passés, sur les cinquante-cinq auteurs qui ont signé ou dirigé un ou plusieurs de la soixantaine de titres parus, plus de 80 % sont universitaires ou chercheurs – et, si on ajoute les enseignants du secondaire, le chiffre frôle les 90 % ; dans la poignée qui reste, on trouve un ancien directeur de stratégie chez Belgacom, un directeur de l’action culturelle au palais de Tokyo, un membre de l’Académie des arts et belles lettres des États-Unis, un réalisateur et acteur. Sans oublier, « dominé » parmi les « dominés », « non-intellectuel » parmi les « non-intellectuels », l’éditeur lui-même.

Le premier livre des éditions Amsterdam rassemble vingt-trois auteurs qui se partagent cent quatre-vingts pages : quelques noms fameux ou très fameux et quelques noms plus ou moins connus mettent Le Foulard islamique en questions. Prenant à contre-pied ceux qui réduisent les « dominés » à l’état d’agents qui « sont parlés et pensés », ce recueil applique déjà le principe de « maximisation de la puissance d’agir » : aucune fille voilée n’a été retenue parmi les auteurs. Sans doute porter le voile ne suffit-il pas pour être édité par Amsterdam dans un livre sur ce sujet. Pareil droit n’est généreusement délivré par Jérôme Vidal qu’aux propriétaires de diplômes universitaires – si possible de notoriété internationale. Pour les autres, ils doivent se contenter, dans leur accession au rang d’« intellectuel collectif » – qui est « le nom de l’émancipation, le nom de l’humanité » –, de rêver que leur « puissance d’agir » soit maximisée par le « processus continuel de lutte et de négociation linguistique et idéologique » mené par les auteurs des éditions Amsterdam.

Les chemins ne sont pas forcément rectilignes qui permettent de satisfaire les besoins de reconnaissance impossibles à rassasier. Ils peuvent passer par l’investissement en apparence le plus désintéressé, en attendant de pouvoir placer les dividendes accumulés dans une cause plus compatible avec de nouvelles ambitions. D’ici là le filon initialement exploité se sera sans doute tari ; ou d’autres maisons d’édition auront certainement investi à leur tour le « domaine commercial » de la « culture théorique sur les politiques sexuelles, les discriminations et les études postcoloniales ». Toute étude de marché devant être régulièrement renouvelée…

Et puis, après tout, les éditions d’Amsterdam ont quand même réussi à « maximiser la puissance d’agir » de quelqu’un : leur patron. Doit-on s’étonner qu’il s’agisse d’un mâle blanc occidental membre des classes moyennes supérieures ?

Camille Trabendi

Extrait de « Les intellectuels, la critique et le pouvoir », Agone, 41/42, 2009.

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Notes

[1] En l’occurrence, Amsterdam est le nom de la maison d’édition créée par Jérôme Vidal en 2003 ; qui édite, depuis 2006, le trimestriel « entre art et politique, savants et militants, journaux et revues » Vacarme ; la « revue politique, artistique et philosophique » Multitudes ; et, depuis sa création en 2007, le bimestriel La Revue internationale des livres et des idées (RILI) – dont le même Vidal est co-directeur de publication.

[2] Jérôme Vidal : cité dans le dossier « Trentenaires » de Livres Hebdo, 14 mars 2008 ; par Olivier Pascal-Mousselard, « Livres de rage : les éditeurs “engagés” », Télérama, 31 mars 2008.

[3] En plus des interventions citées ibid., nous avons utilisé « Pronostic Vidal engagé », par Éric Aeschiman pour Libération (16 octobre 2008) ; « Devenir le carrefour des gauches critiques », par Aude Lancelin pour Le Nouvel Observateur (6 octobre 2007) ; « Lier activisme et travail intellectuel », par Christophe Kantcheff pour Politis (24 janvier 2007) ; et des extraits d’entretiens donnés pour des mémoires d’étudiants à Sciences-Po, à l’IUP de Saint-Cloud et au Master 2 Commercialisation du livre (Paris-XIII Villetaneuse).

[4] Jérôme Vidal, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Amsterdam, 2006, p. 18.

[5] Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance 1. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire, Amsterdam, 2008, p. 23 et 29.

[6] Ibid., p. 129 ; idem pour les citations suivantes.