Sauce verte
Par Agone le lundi 5 octobre 2009, 18:32 - La chronique d'Alain Accardo - Lien permanent
Il est établi depuis longtemps que chaque grand type de société de classes dans l’histoire a développé une idéologie dominante constituée pour l’essentiel de représentations (idées, croyances, sentiments, etc.) permettant de légitimer la suprématie de la classe sociale dominante.
En fait, ces grandes idéologies, dans leur principe, n’étaient pas destinées
à ce à quoi on les a fait servir par la suite. Elles n’ont intéressé les
puissants que parce qu’elles possédaient une forme d’universalisme qui les
rendait capables de répondre aux attentes du plus grand nombre et susceptibles
d’être adoptées par les masses. Le christianisme, par exemple, n’avait pas
originellement pour but de donner bonne conscience aux riches dans l’oppression
des pauvres. C’était même plutôt le contraire. De même pour la philosophie des
Lumières qui a enfanté l’idéologie démocratique au XVIIIe siècle, ou pour
l’idéologie socialiste à la fin du XIXe. Chaque fois la classe
possédante-dirigeante (quelque nom qu’on lui donne), secondée par son
intelligentsia cléricale et/ou laïque, a su glisser sa main de fer dans le gant
de velours d’un humanisme qui se voulait d’abord égalitaire et sans
discrimination d’aucune sorte, le détournant ainsi dans ses finalités et le
falsifiant dans son inspiration. Et il s’est trouvé, à chaque époque, des
princes, des évêques, des philosophes, des politiciens, par corporations
entières, pour théoriser, rationaliser et justifier ces impostures, et pour
accomplir en toute bonne conscience ce travail de faux-monnayeurs.
Bien évidemment une telle adultération des doctrines initiales, un tel
dévoiement du sens, ne pouvaient qu’avoir des effets catastrophiques à long
terme, et plus précisément aboutir à ces parodies idéologiques qui ont permis
aux seigneuries féodales puis aux grandes bourgeoisies contemporaines
d’exploiter systématiquement et imperturbablement le genre humain, mais
toujours ad majorem dei gloriam et au nom de la paix, de la justice et
de la prospérité universelles. Et depuis les philosophes grecs justifiant
l’esclavage jusqu’aux théologiens établissant la nature
« démoniaque » de la Femme ; des « légistes » de
Philippe le Bel, aux think tank de la Commission européenne de
Bruxelles ; des économistes de l’espèce de Ricardo ou de Bastiat,
théorisant la supériorité du libéralisme, aux technocrates du FMI enseignant
aux pays pauvres à se ruiner pour enrichir les banques ; des
« Messieurs du Commerce nantais » du XVIIIe légalisant la traite
négrière, aux congressistes de Bad-Godesberg rangeant en 1959 la
social-démocratie sous la bannière du capitalisme ; des gouvernants
français couvrant les crimes du colionalisme, aux dirigeants du G20 faisant
mine de tancer les rapaces de la Finance internationale pour leurs « excès
», le camp des puissants de la Terre foisonne en cerveaux habiles non seulement
à exécuter les mauvais coups portés au monde du travail mais à les légitimer au
regard de l’éthique de leur époque.
Nous sommes précisément en train de vivre un moment historique spécialement
édifiant à cet égard, une évolution idéologique de grande ampleur caractérisée
par le mouvement simultané de déclin d’une forme d’idéologie dominante, le
néolibéralisme, auquel les dévastations matérielles et humaines du capitalisme
sont en train d’arracher son double masque social-libéral et social-démocrate,
et de montée en puissance d’un courant idéologique encore multiforme et en
cours de définition, l’écologie. Alors qu’il n’y a pas si longtemps les adeptes
d’une vision écologique passaient pour des plaisantins ou des illuminés, la
brutale évidence de la dégradation de l’environnement a mis l’écologie à
l’ordre du jour. Le « Grenelle de l’environnement » n’a été qu’un
moment significatif de la mobilisation du système pour, une fois de plus,
s’emparer de la légitime émotion des masses, la canaliser, l’orienter et, sous
le slogan du « développement durable », accommoder le capitalisme à la
sauce verte.
Et une fois de plus, la main-d’œuvre pour mitonner cette nouvelle cuisine intellectuelle ne fait pas défaut, si on en juge par la foule de Cohn-Bendit, Hulot, et autres marmitons se bousculant au fourneau, lointains et pâles émules de l’évêque Adalbéron de Laon qui, sous le règne de Robert le Pieux, concoctait le mythe théologico-politique des « trois ordres » pour sanctifier le féodalisme, ou de l’« humaniste » Juan Ginès de Sepulveda, qui, pour soutenir la politique impérialiste de Charles Quint, démontrait que les Indiens d’Amérique latine étaient naturellement destinés à servir d’esclaves aux Espagnols.
Alain Accardo
Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois d'octobre
2009.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone :
De notre servitude
involontaire (2001), Introduction à une
sociologie critique (2006), Journalistes
précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois
Gentilhomme (2009).