Même si cela semble difficile à croire aujourd’hui, il fut un temps où la presse se plaisait à qualifier l’ex-sénateur de « populiste ». Bien avant qu’il ne traite avec mépris l’homme ordinaire de pleurnicheur, Gramm était considéré comme proche de ce même homme ordinaire. C’était le genre de politicien qui savait « parler aux travailleurs » – ainsi qu’il s’en vantait en 1995. Et il prenait régulièrement la défense de « ceux qui font le boulot, paient leurs impôts et poussent le wagon ». Gramm nous avait même présenté, à l’époque, son Monsieur-tout-le-monde en chair et en os : un certain Dickey Flatt, texan et imprimeur de son état. Mettant en regard le fardeau du pauvre Flatt avec le coût des politiques sociales fédérales, le sénateur Gramm vola à son secours.

Mais à en juger par les exploits législatifs bien concrets de Gramm, ce que tous les Dickey Flatt du pays souhaitaient le plus (ce vers quoi tendait tout leur être jusqu’au bout de leurs doigts douloureux et imprégnés d’encre), c’était que les desiderata de la haute finance soient enfin mis à l’ordre du jour parlementaire.

Si Phil Gramm invoquait les éternelles difficultés des petits fermiers, c’était pour exiger la suppression de l’impôt foncier. S’il combattait les réglementations bancaires inspirées par le New Deal, c’était pour « rendre les choses plus simples à quiconque possède un compte-chèques, une assurance automobile et quelques actions » – et non pour ouvrir la voie à des fusions d’entreprises lucratives. Il présentait même les prêts immobiliers à risque comme l’« un des cadeaux » de la prospérité – qu’il illustrait par l’histoire de sa laborieuse de mère devant certes supporter que le taux de son prêt augmente mais qui ne s’en acquittait pas moins dans les délais convenus.

Puisque les petits fermiers de tout le pays rêvaient de la dérégulation des marchés financiers, Gramm fit tout pour les satisfaire. La loi sur la modernisation des services financiers, votée en 1999, permit aux banques d’investissement de fusionner avec les banques commerciales et les compagnies d’assurances. Il contribua également à la rédaction de la loi de modernisation des contrats à termes, votée en 2000, qui déréglementa le secteur des énergies – rendant ainsi possible, l’année suivante, certains des stupéfiants errements d’Enron. Il soutint l’idée d’un marché dérégulé des Credit Default Swaps[1] – cet outil financier qui pourrait bien être à l’origine du prochain acte de la tragédie qui frappe actuellement le marché du crédit.

L’image de Gramm en héraut du monde des affaires _et_ du travailleur n’a pu se construire qu’en se fondant sur le fantasme fort répandu selon lequel marché et démocratie sont une seule et même chose et que lorsque vous libérez le marché vous donnez sa chance aux gens simples, certes mais sensés. Gramm ne fut pas le seul à suivre cette voie dans les années 1990. Le « populisme de marché » était, alors, partout[2]. Contentons-nous de rappeler, par exemple, les « Demoiselles de Beardstown », ce club d’investissement fondé par les mamies d’un petit village et dont la réussite sur le marché boursier était censé démontrer la bienveillance du marché vis-à-vis des plus humbles d’entre nous.

L’exposé le plus spectaculaire de ce thème fut un livre paru en 1999, Dow 36 000, qui prétendait que les « petits investisseurs » américains s’étaient rebellés contre les institutions et avaient fini par comprendre qu’une action était aussi sûre qu’un titre. Ici, pas question de pleurnicheurs : ces investisseurs citoyens « raisonnablement audacieux » hissaient leur bien-aimé Dow Jones jusqu’au firmament des 36 000 dollars. (Kevin Hassett, l’un des auteurs de ce livre, est lui aussi conseiller économique de M. McCain.)

Certes, depuis le 1er décembre 1999, l’augmentation annuelle moyenne de ce fameux Dow Jones tourne autour de 0,1 % et, en fonction de l’inflation, on peut même parler d’une baisse de 3 %.

Cette année le chômage a augmenté tous les mois. L’essence est à un peu plus d’un dollars le litre. Les gens annulent leurs vacances d’été chez grand-mère – sans parler de voyage en Europe… Et les prix des aliments devraient connaître une augmentation de l’ordre de 4, 5 % et 5, 5 %, soit la plus forte depuis presque deux décennies.

Depuis les sommets atteints en 2006, les prix de l’immobilier ont chuté de plus de 23 % au plan national (voire plus en certains endroits), faisant ainsi fondre comme neige au soleil le capital immobilier de millions de gens. On pouvait lire dans le _Wall Street Journal_ d’hier qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des garanties de prêts immobiliers – ce qui devrait obligatoirement faire chuter plus encore les prix.

La Réserve Fédérale a déjà laissé tomber Bear Stearns[3]. IndyMac a brutalement fait faillite la semaine dernière. Et on doit s’attendre à d’autres faillites de banques…

Mais Phil Gramm est plus fort que tout le monde. Il a depuis longtemps abandonné le populisme pour prendre un boulot à UBS[4], où il imagine devenir, ainsi qu’il l’a confié au Financial Times, « l’un des meilleurs banquiers d’investissement depuis JP Morgan ». Il peut apparemment voir plus loin que les mauvaises nouvelles du moment : il sait qu’il ne s’agit que d’une panique déraisonnée et que le véritable problème, c’est nous. D’une certaine manière, nous avons, selon lui, perdu tout sens commun.

Ses anciens électeurs continuent cependant de peiner derrière un wagon plus lourd que jamais. Et tandis qu’ils triment ils peuvent entendre leur ancien supporter claquer du fouet et les maudire : « Allez, Hue ! Plus vite que ça ! »

Thomas Frank

Wall Street Journal, 16 juilet 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] C’est-à-dire des contrats financiers entre acheteurs et vendeurs de protection où l’acheteur finance les risques de son emprunt.

[2] Lire Thomas Frank, Le Marché de droit divin. Capitalisme sauvage et populisme de marché, Agone 2003.

[3] Bear Stearns était une société de valeurs mobilières et la seconde société de titres américaine. En mars 2008, son action perd 80 % de sa valeur en raison de la crise des prêts immobiliers. Le 14 mars, elle annonce un plan de financement d’urgence par la Réserve Fédérale. Le 16 mars, elle est rachetée par la JPMorgan Chase Bank à deux dollars l’action.

[4] USB est une société de services financiers – par ailleurs la plus grande banque de gestion de fortune au monde.