— Comment le roman La Part des loups est-il né ?

— Ce fut d’abord un romancero dans la veine de la littérature anti-franquiste. Il ne devait pas dépasser les cent pages. Et puis les personnages ne l’ont pas entendu de cette manière… Ils ont refusé de mourir. Ils ont décidé de raconter comment ça a commencé. Et le romancero est devenu picaresque. Cette histoire, je l’ai connue par les anecdotes que livraient les vieux guérilleros espagnols venus se réfugier à Toulouse. Ces petites histoires, ce fut toute mon enfance. La plus grande part des récits m’ont simplement été racontés, que j’ai laissés revenir et qui ont trouvé leur place tour à tour dans le récit qui se construisait.

— D’où vient le personnage de Jaume ? Qui est-il ? Un autre toi-même ?

— Disons que Jaume est un « moi idéalisé  »… Un personnage sorti tout droit de ma jeunesse. À la fois une transposition et une projection sur la mémoire des combattants espagnols contre le franquisme.

— Es-tu un écrivain ? C’est quoi, pour toi, « écrire » ?

— Je suis un auteur puisque j’ai signé des contrats d’auteur ! Quant à écrire… c’est ne pas renoncer à nos rêves de bouleversement révolutionnaire.

— Est-une seconde vie qui commence avec cette carrière d’écrivain ?

— Non ! Jusqu’à nouvel ordre, je suis et je reste un prisonnier… La prison, laissons-là où elle est. Mais tous les deux, il est clair que nous jouons la belle. Elle a cherché à m’assassiner à petit feu. Elle a paru gagner. Mais j’ai réagi, armé de poésie… Et elle a reculé. 
Mais surtout, il n’y a pas de rupture entre la lutte et l’écriture. La littérature est une poursuite de la lutte par d’autres moyens, d’autres armes. (C’est ce que Jaume veut nous dire avec les murets qu’il remonte quand tout le monde veut l’oublier, lui et la lutte qu’ils ont abandonnée. D’ailleurs, on voit aussi comment on est reçu quand on sort de la place qu’on nous a donnée…)

Il est impossible de séparer l’écriture de mes actes passés. Elle en est l’héritière. Si je n’avais pas lutté avec les anciens guérilleros et leurs fils, si je n’avais pas moi-même tenu un fusil dans les Pyrénées, je n’aurais jamais pu écrire La Part des loups. Jamais.
Aussi parce que j’ai toujours pensé écrire. Mais pour ça, il me fallait d’abord vivre assez ! (Et aussi survivre à la vie que je m’étais choisie…) J’ai toujours eu une écoute littéraire. Je voyais aussi nos actions d’un point de vue littéraire. Dans ma soif d’absolu, il me fallait tenir jusqu’au moment où je pourrais écrire. Il me fallait vivre assez pour pouvoir écrire. J’aurais voulu être un personnage de roman, mais voilà… alors j’écris maintenant des romans dont je suis le personnage.

— Ses conditions de détention ont-elles été améliorées ces dernières années ? En relation avec son statut d’auteur ?

— Oui, il y a eu effectivement une amélioration des conditions de détention ces dernières années. Depuis que nous ne sommes plus à l’isolement. Oui, des conditions de détention plus ou moins normales… En revanche, aucun effort n’a jamais été fait parce que je publiais des livres – et je vois mal ce qu’ils auraient pu être !

— Comment vois-tu ta libération conditionnelle ?

— Je ne la vois pas ! Qui peut voir aujourd’hui ses vacances de 2007 ?…

— Quelques mots sur la réception dans ces murs de La Part des loups ?

— Le livre a été lu, et même bien lu… Ce roman que je ne crois pas facile (ça n’est pas un polar…), eh bien on me le demande et je reçois en retour de vraies lectures. J’ai même de telles réactions d’enthousiasme qu’elles m’obligent à en rire un peu. Comme cette fois où j’ai répondu à des commentaires trop élogieux : « Si un jour j’ai le prix Nobel, ce ne sera pas pour mes qualités littéraires mais pour l’excellent usage que j’ai fait de son invention… »
J’ai bien sûr droit à des demandes de dédicaces ! (Je ne sais jamais quoi écrire… un stylo en main, les mots ne me viennent pas.) C’est un drôle de trafic cette affaire des dédicaces. Je me souviens d’une histoire qui m’est arrivée à la suite de la parution de Je hais les matins1. Après la fermeture des verrous, le soir, c’est un peu le moment de tranquillité, celui où l’on est sûr que plus rien ne pourra vous arriver jusqu’au lendemain. Donc, quand on entend le bruit des verrous, c’est l’annonce d’une mauvaise nouvelle… Sur mes gardes, j’ai vu se glisser un gardien, en douceur, qui m’a demandé, plein de précautions, si je pouvais lui dédicacer l’exemplaire de Je hais les matins, qu’il me tendait… Depuis, ces demandes de dédicaces de tous mes livres n’ont pas cessé – sans emprunter toutefois des formes aussi subreptices.

— La parution régulière de tes livres a-t-elle des effets sur l’administration pénitentiaire ?

—… Rien que j’ai remarqué… Sauf que lors du dialogue avec le psychologue (pour la conditionnelle), on m’a demandé si la littérature répondait suffisamment à mon « besoin d’aventure ». Il semble que j’ai été catalogué « phobique du quotidien » 2.

— Et tu as répondu ?

— En détournant un slogan de Mai 68 : « Dans une société qui abolit toute aventure, la seule aventure possible c’est la littérature. »

— Pour revenir à La Part des loups, quelles étaient tes lectures au moment de la rédaction ?

— Beaucoup de poésie, avant, pendant, et après. Durant des mois, Le Fou d’Elsa fut mon livre de chevet, au sens littéral de l’expression : je devais l’avoir au plus près de l’oreiller, comme si sa rumeur allait entrer dans mes rêves pour je sois capable, le lendemain matin, de produire une écriture poétique.

— Une recherche de lyrisme ?

— Oui, je voulais une écriture lyrique, car ce livre est une épopée, une épopée des gens simples – le seul héroïsme qui compte vraiment à mes yeux. Je cherchais à produire une écriture poétique et lyrique (datée peut-être ? j’espère « classique ») mais également atemporelle (c’est très important !). Je pense que le témoignage antifranquiste méritait ce lyrisme poétique.

— Seulement de la poésie ?

— Non. Après le premier jet de La Part des loups, j’ai fait un break et j’ai relu Giono. Celui des années 1930 : le Giono de Collines, bien sûr, et de Un de Beaumugne, mais aussi Que ma joie demeure et Le Chant du monde, surtout, puis Angelo – pour voir comment il parlait des collines. Car, dans mon texte, la montagne devait être un vrai personnage. Et dans mon souvenir, seul Giono arrivait à personnifier les éléments (comme le fleuve dans Le Chant du monde ou la montagne dans Colline) : une nature dans laquelle coulait du sang chaud, dont on affrontait les humeurs, qui nous faisait ressentir sa nostalgie.

— Ta manière d’écrire trouve-t-elle un rythme ? des usages qui se fixeraient ?

— … Rien que j’ai remarqué encore… La rédaction de La Part des Loups n’avait rien à avoir avec celle que je viens de finir [sur sa jeunesse à Toulouse3], qui fut tout le contraire du roman de Gluck 4, dont certaines parties ont été écrites collectivement. Il fallait voir ça : derrière moi, qui leur tournait le dos, agrippé à mon clavier, des copains étaient assis sur mon lit, et qui réagissaient à ce que j’écrivais, me demandant de rajouter tel ou tel détail dans un personnage ou une situation, me soufflant une formule, me rappelant ou me précisant une anecdote…

— Ton programme de lectures littéraires en ce moment ?

— Si tu voyais au milieu de quelle pile de livres et de papiers j’écris ?! Je viens de finir Soror, de Laborde (qui m’intéresse pour son usage littéraire du gascon) ; je lis aussi du Kerouac (mais je trouve ça vraiment mauvais) ; et du Miller, notamment Souvenir, souvenir (pour travailler mon livre sur l’automne 1971 à Toulouse5). De la poésie aussi, comme Aniara, de Martinson, que j’ai lu en même temps que sa trilogie6.

Le temps des mauvaises surprises est passé… Comme le choix d’un livre avant une semaine de mitard. Un jour, j’ai dû prendre le plus gros volume que j’avais sous les yeux. C’était l’histoire d’un pasteur anglican… Mon plus mauvais souvenir de lecture ! Une autre fois, encore pour une période d’isolement, la consigne était : « Vous avez droit à cinq livres. » J’ai attrapé les cinq tomes de ce qui s’est révélé être les Rougon-Macquart…

— Quel est ton rythme de travail en ce moment ?

— Je me lève tôt et je commence par trois heures d’écriture « à fond » ; puis deux heures à un rythme plus souple ; ensuite de la relecture.
Sans oublier, deux heures de lecture de la presse, avec surtout trois à quatre quotidiens : L’Humanité, Le Monde, Libération et Gora (un journal basque, mais il y a aussi du castillan, que je lis).

— On a parlé ces temps-ci de tes ennuis de santé.

— Rien de nouveau… Mais surtout, rien de grave !  J’avais déjà écris à Jacques [Garcin], c’était à l’occasion de ma tournée triomphale dans la région parisienne, à l’hôpital de Fresnes, que c’était un peu le registre « Rouillan le retour », avec sa fameuse scène « Il se meurt du cancer »… Pourquoi ne pas y aller de mes plus grands succès ? Si c’est pour une tournée d’adieu… Tu sais que je suis cabot, quand je le peux. Sur les radios FM, on nous canonise, on nous pleure, on s’insurge. Nous ne sommes plus « terroristes » mais « activistes militants », « prisonniers révolutionnaires »… Des camarades pour les anarchistes. Des purs communistes pour les orthodoxes marxistes-léninistes. Une métastase de plus et je marche sur l’eau !

Entretien paru dans Le Monde libertaire le 4 mai 2005 ; réalisé à la prison centrale de Lannemezan, les samedi 12 mars et 16 avril 2005 par Thierry Discepolo, composé de notes prises lors d’une conversation à bâton rompu en compagnie de Jacques Garcin et Annie Desseaux, complétées par Héléna Autexier d’extraits de correspondance entre Jann-Marc Rouillan et Delphine Galonnier, avril 2005 – texte relu par l’auteur.

1. Jann-Marc Rouillan, Je hais les matins [2001], Agone, 2015.

2.  « Au terme des six heures d’entretien » que M. Bubeck, psychiatre, avait mené en 1987 avec le détenu Rouillan, l’expert l’avait défini comme « un phobique de la vie, la vie toute simple, sans romantisme », qu’il oppose à un quotidien structuré par une « vie clandestine, une vie où, selon les dires de Rouillan, “Tout est extraordinaire, il n’y a plus de vie quotidienne, on est en état de représentation constante” » – cité par l’AFP, 22 février 1988.

3. Jann-Marc Rouillan, De mémoire (I). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse, Agone, 2007.

4. Jann-Marc Rouillan, Glucksamschlipszig. Le Roman de Gluck, L’Esprit frappeur, 2003.

5. Jann-Marc Rouillan, De mémoire (I), op. cit.

6. Harry Martinson, Même les orties fleurissent ; Il faut partir ; La Société des vagabonds, Agone (resp. 2001, 2002, 2004).