Pour répondre à cette question, reconnaissons d’emblée que c’est bien d’une « aliénation » qu’il s’agit, mais en ce sens particulier que l’état d’intellectuel (scholarship), comme à des degrés divers tout processus de socialisation professionnelle, a entre autres effets celui de s’emparer d’une part plus ou moins profonde de l’individu-sujet pour en faire sa chose. Du seul fait de son objectivation dans une pratique socialement déterminée, normée, codée, etc., le scholar (ou tout autre agent impliqué) ne s’appartient plus tout à fait à lui-même et devient, de façon d’autant plus étroite que le processus semble plus « naturel », un agent de reproduction du moule qui le produit, plus précisément un héritier approprié par l’héritage qu’il s’approprie.

De ce point de vue nous sommes tous l’objet d’une aliénation inévitable du seul fait que nous sommes façonnés par une culture déterminée, qui a fait de nous ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres à la fois semblables et étrangers les uns aux autres. Il est donc vrai de dire qu’un engagement intellectuel ressemble à s’y méprendre à une aliénation, mais une aliénation acceptée, voire choisie, au lieu d’être subie.

La plupart des individus, y compris les intellectuels contestataires, ne s’attardent pas trop là-dessus, en vertu de l’illusion doxique de l’« intellectuel sans attaches ni racines » chère au monde de la culture où chacun est censé être « libre de faire ce qu’il veut » et de voltiger d’une fleur à l’autre – d’une « cause » à l’autre – pour en faire son miel. L’un des premiers bénéfices de l’auto-socioanalyse, c’est de vous faire réaliser que vos engagements (commitments), vos investissements dans une praxis, ne peuvent s’accomplir que moyennant les gages incessants d’obéissance et de conformisme que vous donnez en contrepartie au système considéré : celui-ci ne vous reconnaît et ne vous garde en lui qu’autant que vous le conservez en vous. Mais, objectera-t-on, ça n’empêche pas qu’on puisse adopter une démarche « révolutionnaire » et casser les routines reproductrices du système autrement qu’en recourant à des faux-semblants.

Il est vrai, bien sûr, qu’on peut, dans certaines conditions, jusqu’à un certain point, cesser d’obéir en bon petit soldat carriériste. Mais soyons clairs : du point de vue d’une sociologie critique, un révolutionnaire « pur », authentique et conséquent, doit être aussi difficile à trouver qu’un individu moral au sens kantien du terme. Car en réalité, ni l’un ni l’autre ne peuvent s’incarner tout à fait. Tout agent social est un compromis, un métis, un hybride. Trop de façonnements porteurs d’influences différentes interviennent à tous les stades de son usinage. Le métal dont est faite l’épée révolutionnaire est toujours un alliage (beaucoup plus malléable), jamais du métal pur (beaucoup trop cassant).

Être radicalement révolutionnaire impliquerait en effet de répudier une part trop substantielle, trop constitutive de soi-même et de pratiquer une sorte de tabula rasa, impossible à effectuer en toute rigueur, s’appelât-on Descartes. Ce qui explique qu’on obtienne des résultats, moralement honorables mais politiquement très contestables, dans la plupart des cas ordinaires de sécession (le déclassé, le parvenu, le transfuge, le dissident, le défroqué, le converti, l’émigré, etc.), c’est-à-dire des cas où l’intéressé est inséparablement in et out.

En fait de révolutionnaires, il ne s’agit là, généralement, que de catégories variées de réformants exprimant des aspirations hétérodoxes, que les tenants de l’orthodoxie établie commettent trop souvent l’erreur de traiter en hérétiques. Les contestataires sont donc des gens d’autant plus spontanément disposés à s’accommoder d’une part variable du système qu’ils l’ont déjà plus profondément incorporée sous forme d’un ethos, de façons de penser et de sentir et d’un ensemble de propriétés intellectuelles et morales constitutives de leur subjectivité intime, les plus indépendantes en apparence des conditions sociales externes parce que les plus invétérées et les plus naturalisées : « j’ai toujours été comme ça, on ne se refait pas…c’est dans mon ADN », etc.

Le fait par conséquent d’avoir des engagements « révolutionnaires » ne garantit nullement que l’on ait opéré une rupture totale avec son vieux moi. Dans le meilleur des cas, c’est le signe qu’on commence à se séparer d’une partie de soi-même. Toute la difficulté pour un révolutionnaire, dans sa vie quotidienne, c’est d’arriver à discriminer clairement entre la nécessaire rupture avec l’ordre existant, par lequel il a été constitué et qu’il porte en lui-même, et le nécessaire conformisme ou consentement sans lequel il serait irrésistiblement éjecté, réprimé ou supprimé – « il faut bien vivre ». L’extrême difficulté qu’il y a à agir en révolutionnaire conséquent tient au fait de la résistance qu’oppose à la conversion le vieil habitus de tout nouveau converti.

Il n’y a pas de modèle unique pour mener une vie de révolutionnaire authentique. Chacun s’efforce de trouver sa formule existentielle, forcément imparfaite ou impure ; c’est à chacun de savoir mesurer les sacrifices ou les accommodements qu’il accepte. De l’extérieur on ne peut que l’y aider, par exemple par l’instauration d’un débat explicite qui permette de nommer clairement les choses et peut-être surtout de mieux cerner la part de soi-même dont le système s’est déjà emparé, « la part du feu » si l’on peut dire.

Mais de ce que nous sommes condamnés à des engagements imparfaits, inachevés, voire contradictoires, il ne s’ensuit nullement ni que nous devions renoncer à tout combat pour changer le monde ni, erreur beaucoup plus insidieuse, que nous devions chercher à compenser en quelque sorte nos manques en en rajoutant dans un investissement réputé moralement noble. Les pratiques professionnelles se prêtent particulièrement à ce genre de surenchère de compensation : du fait que les enjeux immédiats de l’investissement font écran aux effets les plus lointains, il est plus facile de se persuader qu’on œuvre dans l’intérêt général en plantant son clou, même minuscule, ici et maintenant, que de penser qu’on contribue ainsi, indirectement et involontairement, au fonctionnement d’un système de domination, lequel ne s’accomplit jamais aussi bien que quand chacun de ses exécutants prétend se consacrer à ses seules affaires privées, sur son petit lopin personnel, comme croyait Candide.

J’ai pu observer, par exemple, dans un domaine relativement familier, que beaucoup d’universitaires plus que réservés en matière d’engagement politique, s’immergeaient jusqu’à l’asphyxie, mais non sans délices, dans les tâches d’enseignement et de recherche, et parfois de pure gestion, en arguant que c’était là le vrai terrain de combat, ce qui n’était pas nécessairement faux en soi, mais qui dispensait de réfléchir aux raisons, dérangeantes pour tout le monde, pour lesquelles ce combat était condamné à rester douteux, ambigu et finalement voué à l’échec politique. Penser dialectiquement n’est jamais aussi difficile que quand il s’agit de penser ses propres contradictions.

En fait, ce que beaucoup de militants, y compris d’intellectuels rompus aux arguties de la rhétorique de la mauvaise foi, ne parviennent pas à intégrer à leur conscience du réel, c’est que si la notion de « système » qu’ils ne cessent d’invoquer, a un sens, c’est d’abord et surtout l’idée que, dans un système social, les rapports des différentes parties au tout sont commandés en dernier ressort par une logique commune et que cette logique systémique est co-extensive à tous les secteurs et toutes les dimensions de la pratique. Il faut avoir cela constamment à l’esprit si on veut avoir une chance de ne pas se laisser duper par l’un ou l’autre des innombrables trompe-l’œil capables de travestir les intérêts particuliers en intérêt général.

Bref, nous ne pouvons ni abandonner la lutte où nous sommes engagés, ni en faire une fin en soi. Il faut continuer à se battre au jour le jour, à naviguer à l’estime, et surtout ne pas trop se raconter d’histoires ; se battre, mais sans illusion, pas plus sur soi-même que sur les autres. On trouvera que c’est une formule désespérante. Dans ce cas, il faut se battre avec l’énergie du désespoir et je me félicite de n’avoir rien d’autre à proposer à un militant plein d’ardeur que cette conviction d’ancien combattant tout cabossé qui n’a jamais cru devoir séparer, dans sa galerie d’ancêtres imaginaires, la figure de Lénine de celle de Cyrano de Bergerac.

De toutes les remarques qui précèdent on devrait pouvoir tirer cette conclusion qu’aucun de ces événements, situations ou épisodes qu’on est convenu de qualifier de « révolutionnaires », à suivre les historiens eux-mêmes, n’a jamais été une véritable révolution, quels qu’aient été la nature, le scénario et la durée des changements accomplis, le niveau de la violence déployée, l’importance des objectifs atteints, etc., pour cette raison tout à fait essentielle qu’il est impossible de consommer une rupture avec quelque chose à quoi on est radicalement étranger.

Si l’histoire ne nous livre que le témoignage de « révolutions » avortées, manquées, imparfaites, inachevées ou trahies, c’est justement parce que le mouvement de masse dont la mobilisation seule peut servir de vecteur à une véritable révolution sociale, fait défaut. Les masses ne sont et ne peuvent jamais être spontanément révolutionnaires. Elles peuvent être indignées, révoltées, s’insurger même, sans jamais être en mesure de faire une révolution. Il y faut un projet mûrement concerté, une stratégie à longue haleine, et pas seulement des émotions, si légitimes soient-elles. Les masses s’émeuvent facilement et s’apaisent tout aussi vite. Il y a toujours chez les tenants de l’ordre établi, assez de démagogie pour faire croire au peuple qu’il a été entendu, et exaucé. Quelques mesurettes réformistes, votées par une majorité godillot, y suffisent.

Les masses préfèrent l’injustice au désordre, c’est connu, parce que seuls les habiles et les nantis savent tirer profit du désordre. Les autres n’en subissent qu’un surcroît de malheurs. D’où la confondante capacité de résignation à leur sort, voire d’« amour de leur destin » dont font preuve les classes populaires capables de s’accommoder indéfiniment de la situation qui leur est faite, pourvu que leurs dominants sachent leur ménager quelques petites satisfactions de temps à autre. C’est précisément parce que la logique des rapports de domination-exploitation-spoliation entraîne les dominants, dans leur concurrence implacable pour l’accaparement des capitaux, à se montrer toujours plus intransigeants, avides, hermétiques à toute idée de partage et de solidarité, que se créent à la longue, bien laborieusement, les conditions d’une revendication, généralement modérée, dont seuls leur autoritarisme, leur crainte et leur mépris de classe envers leurs serviteurs, empêchent les maîtres de reconnaître la parfaite légitimité.

Les dominants seraient-ils moins aveuglés par leur propre arrogance, un peu plus enclins à faire en temps opportun les concessions indispensables, qu’ils pourraient désamorcer toute grogne, éviter toute explosion et gouverner tranquilles per saecula saeculorum, car les masses, même en démocratie, se fichent pas mal, en définitive, de la couleur politique de ceux qui se sont emparés du pouvoir, pour peu que ces derniers sachent leur dorer la pilule et leur assurer la fourniture de leur ration quotidienne de pain et de rêve.

On conçoit que, dans ces conditions – qui sont celles prévalant au stade actuel de la mondialisation capitaliste, de Johannesburg à Hong Kong, du Caire à Rio de Janeiro, de Tokyo à Londres –, l’émergence d’un projet révolutionnaire sérieux s’avère hautement improbable. Exit donc l’idée de révolution, du moins telle qu’elle a pris forme dans l’imaginaire petit-bourgeois depuis deux derniers siècles. Il va falloir inventer autre chose…

Alain Accardo

Du même auteur, à paraître le 5 février prochain (et en souscription jusqu’au 15 janvier), Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, coll. « Éléments », quatrième édition revue et actualisée.