Jamais nous ne ressentons plus péniblement la mainmise sur notre univers du parti américain, dont la caste journalistique constitue chez nous la cinquième colonne, que durant ces périodes d’hystérisation politicienne de l’actualité aux États-Unis, et donc de mobilisation frénétique et partisane de la quasi-totalité de nos journalistes.

Prévenant tout reproche qui viserait leurs excès de dévotion, nos nouveaux collabos n’ont cessé pendant toutes ces dernières semaines de nous rappeler qu’il s’agissait de l’élection de « l’homme le plus puissant de la planète », dont les décisions affecteraient aussi, par conséquent, notre sort à nous, misérables vassaux français ; qu’il était donc de leur devoir et du nôtre de nous tenir informés des moindres péripéties de cette élection. (Pur sophisme puisqu’en tout état de cause nous ne pouvions nous en mêler.)

Comme de surcroît l’un des deux candidats était Donald Trump, une des rares personnalités politiques connues pour ne pas tenir les journalistes en haute estime, ils ont pu, en toute bonne conscience, se comporter, une fois de plus, en club de supporters ouvertement de parti pris, et crier haro sur Trump, ce fou dangereux, cet énergumène caractériellement incontrôlable et politiquement imprévisible, selon eux.

Il faut avoir beaucoup d’ingénuité, et une solide inculture générale, pour croire sérieusement que les véritables ressorts du léviathan capitaliste, surtout américain, mais aussi bien planétaire, se situent au niveau des humeurs personnelles et des idiosyncrasies de quelques chefs d’États mis en vedette par les télés, si efficaces que soient les leviers institutionnels qu’on leur a laissés nominalement en main.

Ce n’était déjà plus le cas chez nous sous le Roi-soleil, monarque de droit divin. C’est dire. A fortiori dans une démocratie moderne, même et surtout si depuis longtemps elle est devenue le terrain de jeu d’oligarchies suffisamment riches pour préempter tout l’État et imposer leurs intérêts particuliers comme des lois universelles.

Si notre caste journalistique en avait la lucidité intellectuelle et la force morale, elle rétorquerait à l’argument d’obséquiosité des américanolâtres : « La puissance des États-Unis est indéniable, mais à moins de considérer que la loi du plus fort est désormais le fin mot de l’Histoire, nous Français persistons à penser qu’elle n’est pas uniformément respectable, surtout quand elle cherche à faire prévaloir les profits des multinationales et des fonds de pension sur la souveraineté des autres nations.

» Pourquoi faites-vous, à ces administrations ploutocratiques qui, depuis des décennies, ont délibérément servi de bureaux d’affaires aux grands capitalistes, et piétiné, pollué, démembré, saccagé, décervelé, bordélisé la planète pour accroître et diversifier les profits des milliardaires, quel que fût le nom ou le parti du président en exercice – pourquoi donc leur faites-vous confiance aujourd’hui ?

» Les nouveaux dirigeants, qui ne sont pas là par hasard, vous cocufieront comme Obama a cocufié les Noirs américains, comme Clinton a cocufié les salariés de “gauche”, etc. Ni plus, ni moins, car telle est la vocation de tout président en régime présidentiel : séduire et cocufier – ou, si l’on préfère, masquer derrière son charisme personnel les forces de l’Argent dont il est provisoirement la figure de proue. ».

Mais la probabilité pour que nos aristocraties de presse soient capables de concevoir cela et d’en tirer les conséquences est aussi mince qu’est profonde leur inféodation à l’American way of life. La captation des peuples sous l’emprise hégémonique du capitalisme mondialisé implique une aliénation à la fois objective et subjective des « élites » (et de pas mal d’autres à leur suite) dont l’adhésion au néolibéralisme en milieu journalistique (sauf exception dissidente) fournit l’illustration la plus quotidienne.

L’épisode électoral américain est venu redonner un vernis d’actualité à un trait caractéristique du fonctionnement des démocraties occidentales, que nous connaissons déjà très bien en France, et que nous allons bientôt expérimenter de nouveau : tant que les rédactions journalistiques, en cheville avec les instituts de sondage, seront officiellement en charge de la mise en scène (en pages, en ondes, en images, en chiffres, etc.) de la lutte politique, il n’y aura pas de place pour un véritable changement ; et les Français n’auront de choix qu’entre des clones de Macron et des clowns de Hollande. Joie, joie, pleurs de joie, nous voilà bien lotis…

Quand donc nos concitoyens comprendront-ils que pour des gens qui ne rêvent que de tout privatiser, la notion même de « service public », que ce soit de l’information, de la santé ou de quelque besoin collectif et de quelque bien commun qu’on voudra est inconcevable ? Comme il a lui-même condamné le monde traditionnel, le capitalisme avec ses journalistes de cour grassement appointés, est condamné par l’Histoire : il est devenu obsolète.

Renvoyons aux oubliettes ce journalisme d’Ancien Régime  et exigeons un vrai service public de l’information. Réapprenons à nos enfants qu’il n’y a ni prestige dans la servilité, ni bonheur dans la servitude, et que le journalisme, comme les autres métiers, dans la presse mainstream ou ailleurs, doit se battre pour sa dignité.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2020.

Du même auteur, à paraître le 5 février prochain (et en souscription jusqu’au 15 janvier), Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, coll. « Éléments », quatrième édition revue et actualisée.